Jour 2
Je dĂ©couvre Saint-Laurent-de-Gibaux, Ă lâheure oĂč Ludi reste au camping, coincĂ©e dans un truc boulot â jây reviendrai.
Je pars donc en Ă©claireuse, sept minutes de marche suffisent pour rejoindre le village. Le bourg a presque tout ce quâil faut : deux boucheries, deux boulangeries, quatre ou cinq bars, un magasin de fringues, un bureau de poste barricadĂ© par une porte vitrĂ©e blindĂ©e que jâai eu du mal Ă pousser tellement elle est lourde, une photographe â mais pas un seul marchand de fruits et lĂ©gumes, Ă part un MarchĂ© U. Je me dĂ©cide Ă mâintĂ©resser aux boucheries. La premiĂšre donne sur la rue Pasteur, plutĂŽt rustique â comme jâaime â sans façon. La seconde se cache dans une ruelle derriĂšre, plus discrĂšte, presque secrĂšte â celle-lĂ , tu la trouves seulement si tu sais quâelle existe. Les deux ont lâair bonnes, mais la cachĂ©e a quelque chose de plus soignĂ©, plus « premium » comme on dit parfois. Et dans celle-ci, il y a la queue. Une vraie queue, celle qui dĂ©borde jusquâau trottoir, celle que seuls les gens du coin acceptent dâendurer sans broncher. Je me dis quâune file aussi longue est plutĂŽt bon signe. En scrutant la vitrine, je surprends un jeune employĂ© aux prises avec un paquet de saucisses. Il replie le papier, ça rĂ©siste, il recommence. Une fois, deux fois, cinq fois avant que lâemballage consente enfin Ă se fermer. Ă cĂŽtĂ© de lui, une dame imposante â la patronne, sans doute â suit chaque geste dâun Ćil qui nâa pas besoin de mots pour dire on nâest pas sortis de lâauberge. Sur la porte, un mot annonce : fermĂ© le dimanche, dĂšs ce dimanche, faute de personnel. Dans la queue, deux dames dâun certain Ăąge entament la conversation rituelle â le service est long, câest normal, les jeunes ne veulent plus travailler, ils veulent ĂȘtre riches sans rien faire. Elles continuent sur ce sujet que jâentends aussi par chez moi. Les jeunes de maintenantâŠ
Mais câest vrai que lâidĂ©e dâĂȘtre riche sans rien faire, je dois avouer, quâelle ne me dĂ©plairait pas non plus. Un jour peut-ĂȘtre, Ludi sera riche.
Le truc boulot, donc. Ludi mâavait prĂ©venue avant de partir : dĂ©but juillet, câest chaud cĂŽtĂ© boulot parce que, mĂȘme si elle nâa plus dâĂ©vĂ©nement Ă gĂ©rer, ceux de la saison Ă venir sont en prĂ©paration. Mais, moi je prĂ©fĂšre partir dĂ©but juillet pour fuir la foule et les tarifs de lâĂ©té⊠et elle nâa pas su me rĂ©sister. Du coup, elle filtre ses appels, et celui-lĂ , elle a Ă©tĂ© obligĂ©e dây rĂ©pondre. Je la regarde gĂ©rer ça et je ne la reconnais plus tout Ă fait. En mode boulot, elle est ultra-sĂ©rieuse, elle a une voix diffĂ©rente, un dĂ©bit diffĂ©rent. Je comprends, pour son urgence boulot. Dans ma prĂ©cĂ©dente boĂźte, jusquâĂ fin juillet, câĂ©tait comme si les vacances dâĂ©tĂ© nâexistaient pas. Je voyais bien dans le regard de mes collĂšgues que prendre trois semaines Ă partir de fin juin faisait chier tout le monde. En mĂȘme temps, je nâai pas dâenfant, donc pourquoi je devrais me coltiner ceux des autres au mois dâaoĂ»tâŠ
Ludi a fini par rĂ©gler son affaire, et on nâa dĂ©collĂ© du camping que vers seize heures. La flemme nous a rattrapĂ©es avant mĂȘme quâon ait pu envisager une rando â du coup, on est parties avec lâestafette voir Ă quoi ressemble une ville jurassienne. En route pour Champagnole, Ă vingt minutes de route. La petite citĂ© jurassienne sent lâaprĂšs-midi tranquille, celle des villes de province oĂč on ne sait jamais trĂšs bien si tout le monde fait la sieste ou sâil ne se passe simplement rien.
La ville porte encore les traces de son passĂ© industriel â bois, meuble, mĂ©tallurgie â dans certains recoins de ses rues, sans que ça saute aux yeux au premier regard. Au centre, lâĂ©glise Saint-Cyr-et-Sainte-Julitte dresse son clocher comtois, celui Ă dĂŽme Ă impĂ©riale quâon retrouve un peu partout en Franche-ComtĂ©, comme une signature rĂ©gionale rĂ©pĂ©tĂ©e dâun clocher Ă lâautre. On flĂąne, on croise quelques fontaines du dix-neuviĂšme siĂšcle, en fonte, et un musĂ©e archĂ©ologique qui garde ses collections gallo-romaines et mĂ©rovingiennes pour qui aurait envie dâentrer. Note : jâai piquĂ© ce petit paragraphe Ă un guide local, histoire de relever un peu le niveau de ce que jâĂ©cris. En vrai, il nây a rien de spectaculaire Ă Champagnole, hormis le Tour de France, mais câest une petite ville qui se visite tranquillement. PS : si vous y achetez une brioche chez un boulanger de Champagnole, pensez Ă bien regarder la date de pĂ©remption. Jâai failli me faire avoir. Ă suivreâŠ















