Un jour, un corps qui dansait, mais qui ne savait pas sauter sur ses deux pieds sans raideur ou crainte dâĂȘtre ridicule. Un corps qui annĂ©e, aprĂšs annĂ©e, cĂ©dait sous le poids des seins naissants, courbant la nuque comme allant vers le dedans de soi. Et cette sensation singuliĂšre, celle de sentir son corps sâeffondrer sur lui-mĂȘme, comme sâil Ă©tait soudain fait de sable, et sâeffritait. Ses Ă©paules peu Ă peu qui tombent, et qui sâĂ©croulent, au mĂȘme rythme que ses forces qui sâĂ©coulent le long du sablier.
Soudain, dune de sable face Ă montagne altiĂšre. Dans ce corps effondrĂ© se dĂ©bat depuis toujours une voix qui veut dire âje suisâ, âje veuxâ, âje penseâ et âje sensâ. Mais quoiquâelle murmure,un vent froid et strident: âje ne peux jamais gagner, ce sont eux les plus fortsâ, âje nâaurai jamais raison, ils nâentendront jamais raisonâ. Depuis la voix, souvent Ă©teinte au chevet des dĂ©cideurs, cherche des chemins sinueux pour sortir de son silence. Des conversations imbriquĂ©es qui nâont ni dĂ©but ni fin, nouĂ©es, dans la tĂȘte et dans le ventre. Perdue lâentrĂ©e, perdue lâissue, elle est la clĂ© dâune porte qui nâexiste pas.
Cette langue depuis longtemps oubliĂ©e, cherchait sa vĂ©ritĂ©: la vĂ©ritĂ© de sa vie, la solitude, la rĂ©alitĂ© de lâaphasie quâon lui nie. Elle se voyait sans cesse imposer un dialecte invincible, utiliser ces mots creux, baisser la voix, pour ne pas se faire trop entendre, câĂ©tait ça, toute la vie. Dire âmoiâ, dire âjeâ, Ă©tait interdit : ils prenaient les couleurs dâun masque risible. La langue originelle sâest inversĂ©e dans ses contradictions et ses chaĂźnes. Elle ne voyait plus le jour, plus personne ne se risquait Ă la dĂ©chiffrer. Elle sâest crue anĂ©antit, et pour toujours oubliĂ©e.
Les paroles cherchaient encore leur chemin dans lâocĂ©an des virgules et des points, pour enfin ouvrir un monde enfermĂ© Ă double tour, Ă jamais craint dans les replis de la chambre oĂč la menace rodait encore. La clĂ© sur la porte Ă©tait la seule hĂ©rĂ©sie, lâinsurrection silencieuse pour sauvegarder le seul territoire conquis. Et quand, mon dieu, ĂŽ drame, les mots trouvaient le rivage, et saignaient sur les lĂšvres comme autant de cris et de larmes, elles nâavaient pour recueil, enfin Ă©chouĂ©es sur le rivage, quâune moue et que le ton, Ă vous faire regretter les abysses.
Une moue, c'est infime, Ă peine visible, ça ne dure pas. Un rictus, un mouvement de tĂȘte vers l'arriĂšre, lĂ©ger, pas trop loin, les yeux baissĂ©s vers le sol pour fuir le regard. Câest presque silencieux, on ne le verrait mĂȘme pas. C'est une moue inquiĂ©tante, une signature de fermeture, un loquet, une rature qui clĂŽt le dĂ©bat. Et puis il y a les deux mots: "mais non", accompagnĂ© de cette moue. Et c'est le ton qui vous anĂ©antit. Un ton qui part du haut et qui redescend, presque chantant, "mais no-on". C'est un ton qui s'arrange pour passer par les parties les plus molles de votre coeur, et insinuer l'information au cerveau de relĂącher les muscles du haut de votre dos, les trapĂšzes surtout, les Ă©paules, ployer la nuque, mais lĂ©gĂšrement, comme si l'engourdissement s'installait mais peu Ă peu. Quiconque voudra bien commenter que ce "mais non" ne veut rien dire.
Sauf que c'est le ton. Le ton qui en une fraction de seconde envoie ce signal Ă©lectrique dans le temps cyclique et rallume toutes les lumiĂšres, toutes les fois oĂč le "mais non" s'est posĂ© comme une lourde pierre sur les Ă©paules et qu'il fallait la porter, et porter toutes celles qui venaient avant et toutes celles qui venaient aprĂšs, et puis cette pierre, l'avaler, et comme chaque fois, ajouter au poids, la souffrance du poumon qui ne peut expirer de soulagement. Un mouvement dans le visage, de l'air qui fait son chemin du poumon jusque dans les cordes vocales, et c'est cela qui enterre Ă tout jamais, le secret dâun coeur enfantin.
Et le corps qui danse, heurtĂ© par cette mimique mineure, rejoins les rangs dĂ©sertiques des poĂštes vaincus. AssoiffĂ© des mots quâil nâa jamais entendu, il soulĂšve un bras, puis lâautre. Libre, libre, les mots soulĂšvent un pied puis lâautre. Vivre, vivre, la tĂȘte se relĂšve et la bouche soupire. Ă Formule magique, me guĂ©riras-tu mes maux ?