Le matériau visuel du kaléidoscope – à savoir ce que l’on dispose dans le tube, entre le verre dépoli et le verre intérieure – est de l’ordre du rebut et de la dissémination : bouts d’étoffes effilochées, coquillages minuscules, verroterie concassée, mais aussi lambeaux de plumes ou poussières en tous genres… Le matériau de cette image dialectique, c’est donc la matière comme dispersion, un démontage erratique de la structure des choses. La valeur théorique de cette première particularité du kaléidoscope doit être comprise au regard de la conception benjaminienne de l’historien comme chiffonnier : « Créer de l’histoire avec les détritus mêmes de l’histoire » – tel est, on s’en souvient, l’épigraphe de la section du Livre des passages consacrée à la peinture et à la modernité. Non seulement « le bon Dieu (de l’histoire) gît dans les détails », comme le disait Aby Warburg, mais encore il semble se complaire dans les rebuts, dans la poussière. Tant il est vrai que nous avons à découvrir « dans l’analyse du petit moment singulier le cristal de l’événement total » : tant il est vrai que la « visibilité » du temps passe d’abord par la dissémination de ses traces, de ses résidus, de ses scories, de sa lie, de toutes les minuscules choses qui, en général, font le rebut de l’observation historique. Le marc du temps, si j’ose dire. Ne nous étonnons pas que Walter Benjamin ait constitué dès 1918 – selon le témoignage d’Ernst Bloch – une petite collection d’images « datant de l’époque de la lentille grossissante : des gouttes d’eau, des têtes de mouches, de la poussière… »
Georges Didi-Huberman, Devant le temps, Les Éditions de Minuit, 2000













