Les Noirs ont toujours eu beaucoup d’action sur les Blancs, lĂ oĂą les deux races se sont rencontrĂ©es. La chose nouvelle, c’est l’abdication de la race blanche ; c’est de la voir aujourd’hui tout entière s’éprendre des Noirs, chercher en eux des professeurs et des guides, les appeler oĂą ils ne sont point, et donner ce cĹ“ur d’onyx au diamant des capitales modernes. Cet engouement s’explique par plus d’une raison. D’abord, au moment oĂą une sinistre uniformitĂ© s’étend sur le monde, la dernière variĂ©tĂ© qui subsiste, quand toutes celles des costumes se sont Ă©vanouies, c’est la couleur de leurs peaux. Le Noir nous plaĂ®t parce que lui seul est encore, ostensiblement, autre que nous-ÂmĂŞmes. Mais l’attrait qu’il exerce a des causes plus profondes. Las d’un verbiage incessant, excĂ©dĂ©s de vie sociale, accaÂblĂ©s, alors mĂŞme qu’ils sont personnelleÂment incultes, du poids de civilisation qui pèse sur eux, les Blancs, aujourd’hui, asÂpirent Ă ne plus ĂŞtre des individus isolĂ©s, Ă retourner vers les origines, Ă se retremÂper dans une vie ingĂ©nue, oĂą ils n’aient plus besoin de fabriquer leur bonheur. C’est alors que les Noirs les fascinent. Qu’il y ait beaucoup d’illusion dans l’idĂ©e qu’on se forme d’eux, cela ne fait pas de doute. Quoi que des savants, pour la comÂmoditĂ© de leurs Ă©tudes, aient pu dĂ©crĂ©ter, les Sauvages ne sont rien moins que des primitifs. Ils ont eu beau se cacher sous leurs Ă©paisses forĂŞts, le temps, pour eux non plus, n’a pas passĂ© vainement. Ils ont leur histoire informe. Ils sont vieux, eux aussi, quoiqu’autrement que nous, et leurs usages oĂą nous voulons retrouver un reste des premiers âges ne sont souvent qu’un ramassis de superstitions dĂ©crĂ©pites. Les obligations qui ligotent les habitants des petites villes ne sont pas plus gĂŞnantes que toutes celles auxquelles un Sauvage est assujetti. Cependant il est bien vrai que ces Noirs ont gardĂ© avec la nature des liens que les Blancs n’ont plus, et, en ce sens, l’attrait qu’ils exercent sur l’homme des villes est justifiĂ©. Dans les rapports qui s’établissent entre eux et nous, on peut distinguer deux tendances contraires. D’une part, il se trouve encore des gens, chimĂ©riques ou intĂ©ressĂ©s, dont, par malheur pour nous, le plus grand nombre est en France, pour tirer des idĂ©es du XVIIIe siècle une dernière fanfare : "ApÂprochez, frères noirs, tous les hommes se valent. C’est en vain que la nature a pris le soin de vous badigeonner d’une autre couleur que la nĂ´tre, qu’elle vous a fait d’autres traits, et que la façon mĂŞme dont vous avez usĂ© des siècles qui nous ont Ă©tĂ© donnĂ©s aux uns comme aux autres atteste encore cette diffĂ©rence ; nous mĂ©prisons ces faibles indices pour vous convier Ă l’égalitĂ©. Venez vous asÂseoir Ă notre festin, venez ĂŞtre nos paÂreils." Cependant une autre voix, sourde mais bien plus sincère, s’échappe en mĂŞme temps de la race blanche : "Non, vous n’êtes pas comme nous, et bienheureux en cela, car vous avez part encore Ă des fĂŞtes oĂą nous ne sommes plus admis. Ne bougez pas d’oĂą vous ĂŞtes. C’est nous qui redescendons vers vous, pour retrouÂver un bonheur qui ne soit plus gĂŞnĂ© par la conscience". Ainsi, tandis que les Noirs montent vers les Blancs par le chemin des paroles, les Blancs descendent vers les Noirs par le chemin de la danse. Danser, en effet, c’est retrouver son corps, c’est se soustraire Ă la tyrannie de la tĂŞte, pour redescendre dans ses membres, c’est rendre Ă ces membres, que le cerveau a domestiquĂ©s, une vie libre, souple, dĂ©ÂnouĂ©e, heureuse. Mais dans ces rapproÂchements des deux races, l’une et l’autre sont trompĂ©es. Tandis que les Noirs croient en vain qu’ils se sont emparĂ©s de nos idĂ©es parce qu’ils nous en ont pris le voÂcabulaire, les Blancs qui veulent Ă©chapÂper Ă leur esprit, pour se replonger dans quelque chose de frais et d’originel, ne font que se renier sans rĂ©compense. Il ne suffit pas de rĂ©pudier la civilisation pour retrouver la sauvagerie. Il y a une sorte de dĂ©sespoir dans l’effort que font tant de nos contemporains : pris et enfermĂ©s dans des villes dont les lumières hĂ©rissĂ©es repoussent le clair de lune, sĂ©parĂ©s par les machines du peuple des bĂŞtes, traverÂsĂ©s Ă chaque instant par des secousses Ă©lectriques, disputĂ©s par mille besognes, sans jamais goĂ»ter la paix d’un travail rĂ©el, privĂ©s de repos, privĂ©s de siÂlence, Ă©crasĂ©s sous le poids des bibliothèques et les trĂ©sors des musĂ©es, ils rĂŞÂvent Ă la hutte et Ă la caverne, aux preÂmiers trĂ©pignements, aux jouissances lasÂcives d’une vie informe. Mais ils fuient la conscience sans retrouver les instincts ; ils restent perdus et Ă©garĂ©s entre la sociĂ©tĂ© et la nature ; ils errent hors des jardins et des parcs, sans rentrer dans la forĂŞt primitive ; ils font la bĂŞte, enfin, sans reÂdevenir l’animal. Ces candidats Ă la sauÂvagerie ne sont pas reçus. Ces danseurs et ces danseuses se trĂ©moussent en vain, leur Ă©pilepsie mĂ©canique ne veut plus rien dire. Tout finit dans une mystification oĂą seul est certain l’abaissement de l’huÂmanitĂ©. Les nègres ne nous volent pas ce que nous avons dans la tĂŞte, et nous ne leur dĂ©robons point le secret de la vie du corps. Ils n’obtiennent pas ce que nous leur avons promis et nous ne leur prenons pas ce que nous leur avons enviĂ©. Le vrai triomphateur, ce n’est pas le Noir qui, dans une Sorbonne, obtient par son bavardage un diplĂ´me fallacieux, c’est celui qui, bĂ©at, glorieux, au bruit de l’orÂchestre, au milieu des danses, pose, comme la marque d’un maĂ®tre, sa large main sur le dos d’une blonde asservie.