Trajectoires fluides - Lieux en commun, lieux en débats
"Personne n'est Ă l'abri d'ĂȘtre larguĂ©. On est vieux trĂšs jeune." Caustique, Jacques LĂ©vy concluait ainsi un sĂ©minaire qui explorait les voies du numĂ©rique. Il laissait percer son scepticisme d'un supposĂ© incontournable "penser global" qui nous fait perdre de vue la proximitĂ©. LarguĂ© ? Dans les cartes que redistribue le numĂ©rique, l'espace proche nous Ă©chappe, d'autant plus que le radar de l'internet nous porte infiniment loin.Â
 Dans un contexte de connectivitĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e, quelle est la place du lieu ? La communautĂ©, tiraillĂ©e entre la curiositĂ© et la richesse des rĂ©seaux Ă distance et le tropisme de la rencontre physique, entreprend une nĂ©gociation collective : oĂč est-ce que cette urbanitĂ© atterrit quand elle est mĂątinĂ©e de numĂ©rique ? Qu'on le veuille ou non, si l'urbanitĂ© a pas mal la tĂȘte dans les nuages, elle a forcĂ©ment les pieds quelque part. Et si les tiers-lieux Ă©taient - seraient mĂȘme dĂ©jĂ -, les lieux privilĂ©giĂ©s de cette recomposition ? Ces derniers deviennent objets sociologiques, Ă©conomiques autant qu'urbains. Ce sont aussi des lieux mĂ©dia. Le numĂ©rique n'y a pas la place convenue et d'autres composantes s'invitent pour les dĂ©finir.
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L'épisode de Libération offre une belle opportunité d'interrogation qui rejoint l'interpellation du géographe. Quand les actionnaires, face aux pertes du journal, imaginent en faire "un Flore du 21e siÚcle", sous la houlette du designer Starck, les journalistes s'opposent farouchement à leur projet multimédia; notamment à la création d'un espace culturel au siÚge et publient depuis lors chaque jour deux pages dans le quotidien intitulées : "Nous sommes un journal."
La colĂšre des journalistes n'empĂȘche pas le discernement. Jetons un oeil sur ce paysage mouvementĂ© de lieu mĂ©dia qui se dessine dans nos villes. On y travaille, mais pas que...
 L'entrepreneur de LibĂ©ration ne s'y trompe pas qui mesure le succĂšs de ces nouveaux espaces - aux couleurs infiniment variĂ©es. Ils s'habillent parfois en Starbucks ou en centres d'affaires sous la conduite d'enseignes ou en incubateurs sous la banniĂšre de marques. Google et Microsoft hĂ©bergent dans le Sentier des startups et des indĂ©pendants sous leurs ailes d'incubateurs, trĂšs concernĂ©s par la suite de leur destin. Le CrĂ©dit Agricole annonce pour sa part son rĂ©seau d'incubateurs/tiers lieu et investit pour commencer 5000 m2 Ă l'ancien siĂšge de l'UMP dans le quartier plus seyant des Champs ElysĂ©es. Cette floraison d'initiatives fait forcĂ©ment des Ă©mules, tant il s'agit de capter le dynamisme Ă©conomique des start-ups. Cette mĂȘme polaritĂ© des forces d'innovation conduit les acteurs publics Ă se pencher sur le sujet. Paris revendiquera Ă la fin de l'annĂ©e 2014 quelques 100.000 m2 d'incubateurs.
 Le seul thÚme du numérique évoqué par quelques candidats lors des municipales de mars 2014 le fut dans l'angle de ces nouveaux lieux. Le candidat UMP à Lyon en vient à proposer "L'Ouvrage", un vaste "lieu d'innovation, de création, de partage et d'entrepreneuriat" (5.000 m2 encore, une norme ?) copiant la formule magique Plug & Play de la Silicon Valley. Retenons ce cocktail d'innovations, de collaboratif et de dynamisme économique. A Rennes, la municipalité sortante a déjà engagé onze espaces publics numériques dotés de Fablab, etc.
 D'un autre cÎté, on assiste à une floraison d'espaces de coworking et à leur succÚs généralisés. Là aussi, la liste est trop longue. Dans la variété conséquente de leurs propositions et de leurs colorations, submerge un cocktail de collaboratif, de bricolage de modÚles d'affaire et de partage improbable de travail et d'emplois et d'innovations, encore.
L'isolement des normes individualistes du travail numérique s'est frotté au rejet du modÚle fordiste épuisé du travail collectif au lieu unique de l'entreprise pour allumer la mÚche de cette explosion. La ville s'invite dans ces lieux, sans que le numérique en soit le point d'entrée. En tout cas, l'irruption du numérique ne s'est pas réalisée dans la facture attendue. La logique de l'espace numérique de travail (ETN) et de l'espace public numérique (EPN), deux formats officiels propulsés par l'administration, fut prise à revers par une demande d'une autre nature et d'une autre puissance. Des espaces se sont proposés. 40 % d'entre eux n'existaient pas il y a un an et le marché des "tiers-lieux" ne peut accueillir toutes les demandes. On ne s'y rend pas nécessairement parce que l'espace est plus proche que l'entreprise (c'est éventuellement la cerise sur le gùteau), mais parce qu'il offre ce que l'entreprise ne sait pas offrir, et ce que le marché a du mal à concevoir, la communauté et ses partages.
 Ce long dĂ©tour pour revenir Ă LibĂ©ration. Sans invoquer le Procope ou le Flore, certains commentaires ont vite notĂ© que Le Guardian ou El Pais ou Monocle ont succombĂ© avec succĂšs aux charmes du "modĂšle cafĂ©"; tandis que LagardĂšre Active Enterprises a confirmĂ© l'ouverture d'ici la fin de l'annĂ©e d'un Elle CafĂ© Ă Paris. Si on ne sait ce que ces modĂšles produisent en termes Ă©conomiques, on sait Ă tout le moins que cela fabrique de la communautĂ© et du dĂ©bat. LibĂ©ration en produit paradoxalement les preuves, malgrĂ© ses dĂ©nĂ©gations de lieu mĂ©dia et d'espace communautaire. A commencer par l'afflux de tĂ©moignages hĂ©bergĂ©s dans les pages de constestation du journal. Ils procĂšdent de sa communautĂ© et la rĂ©vĂšlent. MĂȘme si cela ne se confond pas avec un rĂ©seau social, la dĂ©monstration de l'existence d'un collectif va plus loin, avec un afflux Ă©norme de visiteurs complices aux journĂ©es portes ouvertes.
 Plus Ă©tourdissant, le "barcamp" autour de l'avenir de LibĂ©ration, organisĂ© par, justement, un de ces tiers-lieux dĂ©tonnants, le NUMA[1]. Dixit LibĂ© soi mĂȘme : "Le concept se dĂ©finit comme une "non-confĂ©rence", oĂč personne n'est spectateur et oĂč tout le monde participe, oĂč il n'y a pas d'estrade mais des tables-ateliers, oĂč l'on se fait passer le micro sans craindre la grippe A. Avec ce prĂ©supposĂ© assez vrai que l'innovation naĂźt de la confrontation entre personnes aux cultures et compĂ©tences diffĂ©rentes." Si ce lieu mĂ©dia/dĂ©bat n'est pas une communautĂ©, qu'est-ce ? Ce dĂ©bat au NUMA a produit Ă tout le moins la rĂ©vĂ©lation que la communautĂ© est l'essence mĂȘme du journal, et qu'un lieu pour la cristaliser a du sens. Commentaire de Olivier Bertrand, journaliste Ă Marseille pour LibĂ©ration et reprĂ©sentant syndical : "Notre "une" du 8 fĂ©vrier a peut ĂȘtre Ă©tĂ© mal interprĂ©tĂ©e. Nous voulons bien devenir un cafĂ©, un lieu culturel, un incubateur de start-ups Ă condition que tout cela se construise autour du journalisme." Ce que personne ne conteste[2]. Pour survivre, LibĂ©ration pourrait (entre autres, car cela n'en fait certainement pas une solution en soi) muter en lieu mĂ©dia, un lieu (en et de) dĂ©bats. L'histoire des lieux mĂ©dia de la ville ne fait que commencer, ajoutant un chapitre Ă l'histoire balbutiante mais prometteuse des tiers-lieux.
[1] "Maël Inizan, salarié de Silicon Sentier (l'association à l'origine de NUMA), a été interpellé par le projet des actionnaires du journal. "J'imaginais la création d'un lieu dans la rédaction, autour duquel des gens de divers horizons pourraient graviter. C'est exactement le principe de NUMA." Atelier des Médias
[2] L'article de Slate reprend quasiment les mĂȘme propos, d'un journaliste du Guardian : "Nous ne voulons pas ĂȘtre le prochain Starbucks." Il ajoute, et cela est symptomatique, "Ce que je trouve intĂ©ressant, c'est que ce cafĂ© vous force Ă penser en termes de rĂ©seaux sociaux."