M a r o o n (Charles' Version)
M a s t e r l i s t - m i d n i g h t s
Résumé : Depuis l'arrivée de Pedro, c'était toujours eux deux contre le monde. Charles, jeune adolescent ayant fait sa vie dans la campagne italienne, se retrouve bouleversé par l'arrivée d'un citadin de son ùge. TrÚs vite, ils créent un lien d'amitié fort, qui bataille contre le temps, si bien que la frontiÚre entre le sexe et l'amitié devient trÚs fine.
Cette nouvelle fait partie d'une collection de nouvelles, la Midnights Collection, qui regroupent des nouvelles de différents styles, inspirées par le dixiÚme album studios de Taylor Swift, Midnights.
TW : scÚne de sexe explicite, relation de codépendance, relation avec bénéfice
Il ne veut pas sâengager, il me lâa fait bien comprendre. Et câest censĂ© me convenir. Je vais mener une vie dâauteur, voyager pour prĂ©senter mes Ćuvres, mes premiers livres, faire mes premiers pas dans le monde de la littĂ©rature. Une relation ne serait quâun poids pour moi. Et pourtant, je le sais. Je lâai su depuis nos retrouvailles. Chaque jour, je me rĂ©veille avec ce souvenir de notre nuit, un hĂ©ritage quâil mâa lĂ©guĂ© et dont je me dĂ©lecte chaque matin. Mais lors de ce matin-lĂ , celui-ci mĂȘme que je vis, je crains mes sentiments. Ne pas tomber amoureux, une litanie que je me rĂ©pĂšte depuis Torrazza, depuis mon arrivĂ©e en Suisse, depuis toujours. Je ne suis pas fait pour ces relations normĂ©es, pour me lier Ă jamais Ă quelquâun.
Pedro est le seul Ă me faire douter de cette certitude.
Et quand je sors de la douche, que je veille sur lui et son visage tendre, sa peau douce, ses lÚvres charnues, écorchées par mes dents, son torse sculpté, ses cils papillonnant, ses cheveux en bataille, et son sourire malin, je me dis :
Putain de merde.
Cette fiction peut aussi ĂȘtre lu sur Wattpad, bonne lecture :)
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I wake with your memory, over me. Thatâs a real fucking legacy to live â Maroon
Jâai fait ma premiĂšre fois avec mon meilleur ami. Dans la norme, on attend lâinstauration dâune relation intime, exclusive, avant de se livrer Ă la personne aimĂ©e. De longs mois dâattente ponctuĂ©s de stress, de temps passĂ© Ă imaginer le moment, Ă chercher des vidĂ©os sur Internet, traversant la frontiĂšre de lâĂ©ducatif pour dĂ©couvrir le monde de la pornographie, tout ça pour enfin arriver au moment opportun oĂč, ça y est, on dĂ©couvre une autre facette de lâautre. Je nâai pas eu la chance de vivre toutes ces Ă©tapes, trop prĂ©coce pour cela.
           Est-ce un mal ?
           Je nâen sais rien.
           Il a beau ĂȘtre mon meilleur ami, je suis Ă©galement le seul. Du moins, je le crois. Sa timiditĂ© nâest pour moi quâun symptĂŽme de son inaccoutumance Ă la vie campagnarde, celle quâon partage tous dans cette petite communautĂ© que je considĂšre comme ma famille. Lors des fĂȘtes et des rĂ©unions, il mâa poussĂ© hors de mon groupe, mâĂ©loignant de mes confrĂšres avec lesquels jâai fait les quatre cents coups. Il est nouveau, ma gentillesse mâa poussĂ© Ă accepter ses caprices. Au dĂ©part un fardeau, trĂšs vite, jâai apprĂ©ciĂ© dĂ©couvrir cette nouvelle personne, celle-lĂ mĂȘme qui sâest dĂ©voilĂ© lors dâune soirĂ©e.
           Lâhorizon baigne dans la lumiĂšre du crĂ©puscule. Nous Ă©tions couchĂ©s dans les hautes herbes et il a commencĂ© Ă raconter ses rĂ©cits de la ville. Il mâa parlĂ© de sa vie citadine, ses anecdotes de gars de la ville. Il mâa parlĂ© de lâabsence des Ă©toiles, du brouhaha constant et de la fatigue ambiante qui se lisait sur le visage de chaque passant. Ces choses, que jâai considĂ©rĂ©es comme des dĂ©fauts, se sont embellies Ă mesure quâelles sortent de sa bouche, ses yeux azur pĂ©tillant Ă lâĂ©vocation de ces qualitĂ©s.
           Câest Ă ce moment-lĂ que jâai commencĂ© Ă mâintĂ©resser davantage Ă lui, que mon masque de gars sympa a fusionnĂ© avec ma peau. Sans le savoir, jâai attendu quatorze annĂ©es avant de rencontrer la personne avec qui je partagerai ma premiĂšre fois.
           Deux ans se sont Ă©coulĂ©s. Deux annĂ©es durant lesquelles on sâest invitĂ© lâun chez lâautre, et inversement, aprĂšs les cours. Nos inquiĂ©tudes ont Ă©voluĂ© au rythme de nos anniversaires, lâheure de la collation troquĂ©e par lâanxiĂ©tĂ© de lâavenir. Nos cours nous ont appris Ă considĂ©rer notre chance, celle de vivre dans ce petit village vallonnĂ© de Torrazza, reclus du monde, sĂ©parĂ© de la ville la plus proche par trente minutes de route. Et on a grandi, on sâest rendu compte de la petitesse de nos vĂȘtements qui nous allaient encore une semaine auparavant. Nos voix se sont aggravĂ©es et le groupe quâon a frĂ©quentĂ© sâest fragmentĂ©.
           Deux parties cohabitent : ceux qui ont connu le goĂ»t aphrodisiaque du sexe et ceux qui rĂȘvassent Ă ce propos. Pedro et moi faisons partie de ce deuxiĂšme groupe. Entre deux discussions sur lâavenir sâest glissĂ© le sujet de lâamour. Nos bouches sont vierges de lâaltĂ©ritĂ© et la curiositĂ© adolescente nous a poussĂ© lâun vers lâautre. Alors, il mâa pris par la taille, mon toucher timide, maladroit, posĂ© contre son torse. On ne peut retenir des rires gĂȘnĂ©s quand lâespace entre nos visages sâest rĂ©duit. Je ne me souviens pas de qui a initiĂ© le mouvement. Tout ce que je sais, câest quâune seconde plus tard, nos lĂšvres se sont frĂŽlĂ©es un premier temps. On sâest regardĂ©s, on sâest souri, et on sâest embrassĂ©.
           Je ne lâaime pas pour autant. Câest un Ă©changĂ© bref, notre discussion reprise lâinstant dâaprĂšs. Cependant, ma certitude nâest pas aussi assurĂ©e quant Ă lâĂ©veil dâun dĂ©sir, provoquĂ© par son geste. AprĂšs ce baiser, il mâa obnubilĂ©. Dans les couloirs, dans la vallĂ©e, il rayonne seul dans mon champ de vision. Il occupe mes rĂȘves, embellit mes cauchemars. Et je vois nos interactions quâau travers de lunettes teintĂ©es de rouge. Un rouge si sĂ©duisant, si fort, quâon le confondrait volontiers avec du bordeaux. Jâai envie de lui, et durant nos nombreuses discussions, Pedro a parsemĂ© des indices sur ses dĂ©sirs. Mais nous sommes timides, jeunes, couards. On sâest retrouvĂ©, de nombreuses fois, seuls, comme dâhabitude. Les occasions de rĂ©ponses Ă ses avances ne manquent pas.
           Alors, je ne sais pas ce qui a changé ce soir-là .
           Jâai goĂ»tĂ© au sexe lors dâune soirĂ©e. Pedro et moi avons tous les deux seize ans. Je viens de les fĂȘter alors que lui attend encore de souffler ses bougies. Lâalcool coule Ă flots dans cette petite maisonnette. On se trouve Ă lâĂ©tage oĂč un petit cercle sâest formé : une fille et trois garçons. La chambre, un vĂ©ritable capharnaĂŒm, baigne dans une atmosphĂšre tamisĂ©e. Dans le bazar, un vinyle joue une vieille musique italienne. Je me trouve en face de Pedro alors que la fille me passe, du bout de ses doigts Ă©corchĂ©s, la peau morte formant un cercle rougeĂątre, un joint. Jâai tirĂ© sur le bĂątonnet tout en regardant mon camarade. Jâai lu dans ses yeux azur sa perdition, son regard vague fixant le vide, un Ă©tat dont je me suis habituĂ© depuis son arrivĂ©e au village. Et quelque chose mâarrive quand je le vois, un je-ne-sais-quoi qui me prend aux tripes.
           Je ne sais pas si lâabsence de la fille et du garçon, dont les noms mâĂ©chappent dĂ©sormais, mâont poussĂ© Ă mâinstaller auprĂšs de lui. Je ne sais pas si la lumiĂšre, colorĂ©e dâune teinte orange tirant sur le rose, dont les reflets dorent la blondeur de mon ami, a rendu sa beautĂ© plus remarquable. Je ne sais pas si son bras qui mâentoure, dont les muscles dĂ©veloppĂ©s magnifient son corps, mâa donnĂ© la confiance nĂ©cessaire. Tout ce que je sais, câest que mes lĂšvres charnues, gercĂ©es par le stress, se sont posĂ© sur les siennes lâinstant dâaprĂšs.
           Il nây a plus de timiditĂ© qui tienne. Jâai placĂ© dâun geste violent mes mains sur son visage. Mes pouces creusent ses joues, retiennent ses fossettes et descendent vers son cou oĂč ils se rĂ©chauffent. Je sens la pression de ses paumes sur ma taille tandis quâil me porte un bref instant. Je me suis alors retrouvĂ© assis Ă califourchon sur ses genoux. Contre ma fesse, je sens quelque chose durcir, le mouvement me chatouille. Une chaleur me prend aux joues quand je le remarque. Mais trĂšs vite, la gĂȘne a Ă©tĂ© balayĂ© lorsquâil a reposĂ© sa main froide sous mon t-shirt. Mon bas-ventre rĂ©pond Ă ses caresses pendant que ses doigts jouent avec mes boucles abondantes.
           Ma peau sensible rĂ©agit Ă ses caresses. Jâentends mon cĆur battre Ă une cadence que ma tĂȘte ne parvient Ă suivre. Jâai lâimpression quâil va exploser, sensation pareille Ă celle dâavoir une bombe dans mon torse. Jâignore sâil dĂ©tonnera, si mon corps supportera ce tempo mortel. Mais, Ă vrai dire, tout cela mâimporte peu. Je me laisse guider par mes dĂ©sirs, et mes dĂ©sirs guident ma poigne dans son pantalon.
           Ce contact dĂ©clenche aussitĂŽt un frisson. Ma main tremble alors que jâempoigne son sexe. Mon pouce, timide, joue avec son gland. Un rĂąle guttural sâĂ©vanouit dans mes lĂšvres tandis quâil intensifie notre baiser. TrĂšs vite, je me dĂ©barrasse de mon pantalon gĂȘnant. Le froid de lâair passe sur mon prĂ©puce Ă peine visible, celui-ci se rebellant contre la barriĂšre de mon boxer. à son tour, Pedro enlĂšve son pantalon, et ce que jâai senti se dĂ©voile enfin. Le tissu, qui ne parvient pas Ă cacher sa virilitĂ©, est mouillĂ©, le rouge assombri par du prĂ©-sperme.
           Pendant un court instant, on se regarde dans les yeux. On ignore ce quâon fait lĂ , dans une chambre en dĂ©sordre, presque nus. On aurait pu sâarrĂȘter, se rhabiller et poursuivre notre conversation sur je-ne-sais-quel sujet. On aurait pu garder notre relation dâamitiĂ©, ne pas risquer de la perdre Ă cause de plaisirs spontanĂ©s. On aurait pu prĂ©tendre que rien ne sâest passĂ©, que notre attirance mutuelle sâexplique au travers de nos hormones dĂ©sĂ©quilibrĂ©es et du mĂ©lange du vin avec des substances dans nos veines. Mais ces hypothĂšses nâexistent plus dĂšs lors quâon se sourit. On hoche la tĂȘte, et on reprend notre affaire.
           Mes lĂšvres se confortent auprĂšs des siennes. Mes mains se baladent sur son corps, chaque parcelle de peau, un trĂ©sor insoupçonnĂ©. Je troque le contact de ma paume contre celui de ma bouche. Ma langue dĂ©couvre son cou, la duretĂ© de ses tĂ©tons froids, le tracĂ© de ses abdos. Je profite des gĂ©missements que je provoque, dĂ©couvre lâeffet de mes lĂšvres sur sa peau claire. Puis, jâarrive Ă son bas-ventre. Quelques poils dĂ©passent de son boxer que jâenlĂšve aussitĂŽt.
Mes yeux admirent la beautĂ© de son sexe oblong, une lĂ©gĂšre courbe le dressant. Ses testicules pendent au-dessus du sol. Je les prends dâune poigne hardie ce qui enclenche un rĂąle chez mon partenaire. Puis, mon visage sâapproche de son Ă©rection et je tente un coup de langue. Un goĂ»t amer, sans ĂȘtre dĂ©sagrĂ©able, prend dâassaut ma gorge, un choc qui parcourt mon corps jusquâĂ ma virilitĂ©. La surprise me force un mouvement de recul. Encore prisonniĂšre de mon boxer, Pedro dĂ©livre ma verge Ă son tour, ses mains la frottant.
Ce sont des mouvements timides au dĂ©part, mais suffisant pour provoquer un premier orgasme de mon cĂŽtĂ©. Mon corps tremble alors que mes sensations se dĂ©cuplent. Le bruit mouillĂ© de nos sexes branlĂ©s sonne comme une symphonie perverse Ă mes oreilles. Le goĂ»t amer de son liquide sĂ©minal, mĂ©langĂ© Ă celui de la sueur, donne un cocktail que je savoure du bout de ma langue. Ses caresses chaudes contre mon corps trompent la froideur de la piĂšce, ses mains, un radiateur confortable auprĂšs duquel je me rĂ©chauffe. Et lâodeur de transpiration, si dĂ©sagrĂ©able au dĂ©part, se tarit Ă mesure de nos contacts. Nos yeux se rencontrent alors quâon se masturbe mutuellement, et je lis un dĂ©sir dans ses iris azur que je ne saurais dĂ©crire. Et ces sensations, ces plaisirs partagĂ©s, ces mouvements maladroits, nĂ©anmoins naturels, ces cris incontrĂŽlĂ©s, aboutissent au moment oĂč les premiers jets blancs se libĂšrent.
JâĂ©jacule alors, suivi de prĂšs par mon partenaire. La fatigue sâentend dans nos respirations irrĂ©guliĂšres. Ma tĂȘte reposĂ©e contre son torse, les tambourinements de son cĆur tonnent dans mon oreille. Un instant de rĂ©pit, je profite de ses doigts baladeurs, le hasard conduisant ses caresses dans mes cheveux de jais. Quelques Ă©pis gĂȘnent ma vision tandis que mon regard se tourne vers le visage suintant de Pedro. La lumiĂšre orange se reflĂšte dans ses traits. La sueur trace le pourtour de son expression reposĂ©e, alors que son regard, apaisĂ©, est fixĂ© sur le pan dâun mur de la piĂšce.
Pendant un instant, je crois le cerner. Je crois comprendre ce quâil traverse. Je crois partager son humeur, son allĂ©gresse alors quâil se rend compte de ce quâon vient de traverser. Et, Ă mon tour, je constate les consĂ©quences de nos actes sur nos corps nus, la sueur mĂȘlĂ©e au sperme, pommade naturelle dâune union. Et je ne peux rĂ©primer un sourire.
Mais ce que je raconte, ce nâest que le prĂ©liminaire de notre premiĂšre fois. Quand bien mĂȘme jâai dĂ©couvert le plaisir de lâorgasme, les joies du corps, et les sensations de lâamour charnel, je ne me suis pas encore offert complĂštement. Je ne peux pas encore faire partie de ceux qui ont goĂ»tĂ© au fruit dĂ©fendu.
Je pense devoir remercier Pedro, sans qui je ne me serais jamais dĂ©couvert. Câest grĂące Ă lui que je me suis rendu compte de mon attirance pour les garçons. Lâinstant quâon a partagĂ© dans cette maison, nos prĂ©liminaires, mâa ouvert les yeux. Jâaime les hommes et, sâils peuvent ĂȘtre mes amis, je les vois plutĂŽt dâun Ćil romantique. Avant lâarrivĂ©e de Pedro dans le village, jâai trouvĂ© Ă©trange que mes amis parlent des filles comme dâune gente Ă sĂ©duire. Jâai Ă©tĂ© bercĂ© par les dessins-animĂ©s et les valeurs de ma famille. Lâamour entre garçons, un problĂšme que jâai intĂ©riorisĂ© Ă force dâentendre, de la bouche de ceux que jâai cru ĂȘtre mes amis, les termes frocio ou encore finocchio.
Je me suis trouvĂ© bizarre quand jâai eu un coup de cĆur pour le nouvel arrivant du village. Son langage de la ville, ses relations, il les a embarquĂ©s avec lui et me les instruit, parvenant Ă bazarder mon homophobie campagnarde. Il mâa inculquĂ© la tolĂ©rance citadine, mâa enseignĂ© une maniĂšre dâaimer et mâa encouragĂ© Ă parler Ă mes parents. Sans quâil ne sâen rende compte, Pedro mâa donnĂ© le courage nĂ©cessaire pour mâassumer. La crainte que jâaie de mes parents, de leurs aprioris et de mes hypothĂšses, je lâai cultivĂ©e au point de mâen rendre malade.
Pas un jour nâest passĂ© sans que je ne cauchemarde leur rejet, mâimagine leur rĂ©action, leur dĂ©goĂ»t, que la honte crispe leur visage dĂ©contenancĂ©. Pas un jour nâest passĂ© sans un rĂ©veil Ă une heure tardive. Sâendormir est devenu une corvĂ©e que jâai peinĂ© Ă remplir, si bien que mon corps sâest fatiguĂ© au grĂ© des jours. Jâai inquiĂ©tĂ© Pedro, jâai ravalĂ© mes larmes quand je lui ai confiĂ© ma peine. Chaque jour passĂ© sans sortir du placard mâest paru comme une trahison auprĂšs de mes proches. Pourtant, aucun mot nâest sorti de ma bouche quand jâai voulu aborder le sujet Ă mes parents.
Cette peur, perpĂ©tuelle compagne de mes journĂ©es, sâest imposĂ© dans mon quotidien.
Je rentre de lâĂ©cole, Ă©puisĂ©. Les termes mathĂ©matiques se mĂ©langent aux concepts philosophiques dans ma tĂȘte. La courbe de Gauss se confond avec la morale kantienne tandis que jâenlĂšve mes chaussures. PrĂȘt Ă me reposer dans ma chambre, mon estomac me guide cependant au travers du hall. Jâarrive Ă la cuisine, le bois grinçant troquĂ© par le bruit sourd, adouci par mes chaussettes, du simili-marbre.
Assis Ă table, un cafĂ© fumant en face, mon pĂšre lit la Repubblica. Ses cheveux gris, jaunis par la vielle lumiĂšre de la lampe suspendue au-dessus de lui, forment une coupe en pic. Ses yeux marron, dont jâai hĂ©ritĂ©, remontent vers moi. Il me salue dâun geste de la main, sa paume marquĂ©e par le travail. Un sourire en coin creuse sa joue pileuse. Ă mon tour, je le salue, mâapproche de lui, et dĂ©pose un baiser sur sa joue. On discute de tout et rien. Il me parle de ce quâil vient de lire, des discordes politiques autour du suicide dâune jeune femme lesbienne. Il dĂ©bat de lâinjustice de ce pays, celui dâune puissance occidentale incapable de se dĂ©barrasser de ses racines fascistes. Il disserte sur la tolĂ©rance, me sert un discours que je nâavais jamais entendu de lui.
Mon pĂšre, un ouvrier qui a subi la rĂ©pression du peuple, qui sâest battu pour ses droits, qui a hĂ©ritĂ© de la mentalitĂ© arriĂ©rĂ©e de mes grands-parents, prouve quâil est prĂȘt Ă Ă©voluer avec son temps. Si les pĂ©dĂ©s Ă©taient discriminĂ©s Ă son Ă©poque, et sâil ne faisait rien pour la cause jadis, il frappe dĂ©sormais du poing sur la table quand il apprend quâune personne sâĂŽte la vie parce quâelle estime quâelle ne pourra jamais la vivre pleinement. Et câest Ă cet instant que je me dis, ça y est, câest le moment.
« PapĂ , devo dirti una cosaâŠÂ » avertis-je.
Il pose son journal sur la table et me regarde. Mon ton tremblote alors que la vĂ©ritĂ© pend Ă ma langue. Je prends un soupir, je le vois se tourner vers moi avec un air inquiet. Je mâapprĂȘte Ă me rĂ©vĂ©ler, mon souffle retenu, et lui, concentrĂ© sur mes lĂšvres.
Et le claquement de la porte retient la fuite de mon secret. On entend une voix fĂ©minine, aggravĂ©e par des annĂ©es de fumette. Le claquement de ses chaussures fait vibrer toute la maison et, quand elle se trouve sur le palier de la porte, mon pĂšre sourit. Lâencadrement dĂ©voile une femme grande, son cou ornĂ© dâune croix du Christ en argent. Ses oreilles nues sont rougies Ă cause du froid hivernal. Elle se frotte les mains, ses doigts rongĂ©s dissimulĂ©s Ă tour de rĂŽle derriĂšre ses paumes bronzĂ©es. Mon pĂšre se met Ă ses cĂŽtĂ©s et frictionne sa main contre le tissu de son vĂȘtement. Il me jette une Ćillade, et je comprends ma tĂąche.
Je mâaffaire Ă la prĂ©paration dâun cafĂ©. Je lave Ă la va-vite la cafetiĂšre, la remplis et pose le mĂ©tal rouillĂ© sur la gaziniĂšre. Jâallume le feu et verse le cafĂ©. Pendant lâinfusion, je me tourne et les tremblements de ma mĂšre ont cessĂ©. Je la vois, lovĂ©e contre le torse de mon pĂšre. Le vent a dĂ©coiffĂ© sa criniĂšre brune, des mĂšches Ă©parpillĂ©es sur son front. Elle nous confesse quâelle revient de lâĂ©glise et que le froid lâa surprise. Notre maison nâest pas bien chauffĂ©e, le bois dont elle est composĂ©e laissant passer la bise. Un courant dâair passe au travers de mes cheveux. Je pars de la cuisine, ferme la porte dâentrĂ©e. Puis, un sifflement mâindique que le cafĂ© a fini dâinfuser. Je mâempresse alors de revenir et de servir ma mĂšre qui sâest assisse Ă cĂŽtĂ© de mon pĂšre. Ce dernier me demande ce que je voulais lui dire. Et mon Ćil louchant vers le buste de ma mĂšre, la croix du Christ se balançant Ă son cou, je finis par dire :
« Niente di importante »
Et sur cette phrase, le cĆur battant, jâembrasse ma mĂšre et me presse dans ma chambre. Une fois entrĂ©, je pousse un soupir et laisse mon corps glisser contre le vieux bois. Mon cĆur ralentit, se serre, toujours pas soulagĂ© du poids de la vĂ©ritĂ©. Mes genoux ramenĂ©s contre moi, je repense Ă mes discussions avec Pedro. Il mâa parlĂ© de sa sortie du placard, de la libertĂ© que cela lui a prodiguĂ© quand il sâest dĂ©voilĂ© Ă sa mĂšre. Il mâa partagĂ© son euphorie, son goĂ»t du plaisir, et jâaimerais lâimiter. Mais si je peux tout avouer Ă mon pĂšre, ma mĂšre est un obstacle plus dur Ă surmonter.
Elle a grandi dans une famille dans laquelle la chrĂ©tientĂ© est la seule vertu louable. Je me souviens de ma grand-mĂšre française qui mâa dorlotĂ© Ă lâaide de versets de la Bible, si bien que des passages me reviennent encore aujourdâhui.
« Honore ton pÚre et ta mÚre »
« Enfants, obéissez en toutes choses à vos parents, car cela est agréable dans le Seigneur »
« Car lâEternel chĂątie celui quâil aime, comme un pĂšre lâenfant quâil chĂ©rit »
Ses paroles sont gravĂ©es dans ma mĂ©moire. Et si son Ă©ducation peut paraitre dure, voire rĂ©trograde, cela mâa forgĂ© en tant que personne. Jâai appris Ă aimer mon prochain, Ă respecter mes parents, et je leur ai permis de mener une vie sereine. Aujourd'hui, je lis la fiertĂ© dans les yeux de ma mĂšre, et je la lui rends ma serviabilitĂ©. Et si ma mĂšre mâa Ă©duquĂ© Ă lâancienne, mon pĂšre reprĂ©sente la modernitĂ©. Il mâa appris Ă apprĂ©cier ce nouveau monde. Jâai Ă©tĂ© un fils Ă©panoui et câest grĂące Ă lui que jâai dĂ©veloppĂ© un esprit critique de la religion.
Dieu mâa enseignĂ© lâamour du prochain, et je lâapplique en faisant fi des traditions.
Mais, si ma confiance Ă©gale mon assurance, je garde en moi une certaine homophobie. Jâaime les hommes, jâapprĂ©cie le contact de la chair et jâai goĂ»tĂ© au fruit dĂ©fendu. Avec un homme. Câest problĂ©matique. Et si lâalcool, le sang de JĂ©sus, a supprimĂ© mes barriĂšres lors de nos prĂ©liminaires, je ne peux assumer mon geste devant mes parents. Mon jardin secret, je ne le partage quâavec Pedro.
Je me lĂšve alors, prĂȘt Ă me confier Ă celle-ci. Je mâassois Ă mon bureau, ouvre mon ordinateur portable. Ce dernier dĂ©voile sur son Ă©cran une page dâun forum dâĂ©criture.
Aussi loin que je me souvienne, Ă©crire a toujours Ă©tĂ© un catalyseur de ma crĂ©ativitĂ©. Depuis petit, je lis. Ă mesure que je grandis, jâai troquĂ© mes premiĂšre bande-dessinĂ©es pour des petits romans. Puis, Ă mon adolescence, mon goĂ»t de la lecture et mes cours de français mâont poussĂ© Ă mâintĂ©resser au classique de cette littĂ©rature. Quand bien mĂȘme les vers de PĂ©trarque et la comĂ©die de Dante honorent ma culture italienne, je ne peux mâempĂȘcher de trouver les Fleurs du Mal de Baudelaire plus magnifique encore. Mon amour pour cet auteur et lâhĂ©ritage aĂźnesse de mes grands-parents mâont encouragĂ© Ă lâapprentissage du Français. Câest pourquoi jâai appris cette langue, maitriser cet accent grave qui rend ma voix plus aiguĂ«. Je ne voulais plus des traductions imparfaites des classiques, jâai dĂ©sirĂ© dĂ©couvrir Maupassant dans sa plume originale, Ă©tendre mon vocabulaire avec Camus, me perdre dans la syntaxe laborieuse de Proust. Et cet apprentissage, cette langue, je la perfectionne avec ma propre Ă©criture que jâexprime au travers de mes poĂšmes.
Pedro et Louane mâont beaucoup aidĂ© dans ce processus. Pedro parle le français avec une aisance que je tente dâimiter, en vain. Mon accent italien sâentend encore lorsque je lui parle, ce qui mâa valu des douces moqueries, auxquelles jâai rĂ©pondu avec une mine boudeuse. Un comble quâil parle mieux que moi, nos prĂ©noms nâhonorant pas notre aisance dans cette langue. Lâinstant dâaprĂšs, jâai arrĂȘtĂ© mon jeu, puisque je ne peux lui faire la tĂȘte. Je veux dire, il suffit dâavoir des yeux pour contempler son adorable et magnifique visage. Mais trĂšs vite, je tombe dans mes vielles habitudes lorsque je lui parle, ma langue natale triomphante dâune victoire facile. Câest pourquoi je me suis rabattu sur Internet. Câest lĂ que jâai rencontrĂ© Louane.
Un jour, alors que je lisais une piĂšce de Marivaux, Le jeu de lâamour et du hasard, jâavais soif de connaissance, un besoin constant dâen savoir plus et de comprendre lâĆuvre. Le style prĂ©cieux et lâair innocent des personnages mâont marquĂ© Ă tel point que je me suis retrouvĂ© Ă faire des recherches Ă lâaide de mon ordinateur, nouvellement acquis. Et au cours de mes pĂ©rĂ©grinations, je suis tombĂ© sur un forum littĂ©raire français. Il y avait un topic sur Marivaux, tenu par une dĂ©nommĂ©e « Loulit ». Ce nâest quâaprĂšs de multiples Ă©changes, quâaprĂšs avoir poursuivi la discussion avec mes questionnements et mon orthographe approximative, que jâai nouĂ© un lien plurijournalier avec cette personne.
Je me suis cachĂ© derriĂšre un pseudonyme peu inspirĂ©, alors quâelle sâest dĂ©voilĂ©e au bout de deux semaines de correspondance. Jâai dĂ©couvert son prĂ©nom, Louane, appris ses origines suisses, partagĂ© sa passion pour la littĂ©rature et Ă©tĂ© stupĂ©fait de sa jeunesse. Elle a quinze ans alors que je fĂȘterai bientĂŽt ma majoritĂ©. Sa jouvence ne transparaissait pas dans ses mots, encore moins dans ses poĂšmes. Mais cet Ă©cart ne me gĂȘne pas tant que ça. On a continuĂ© de sâenvoyer des messages, nos Ćuvres, Ă tel point que nous avons bĂąti une relation de confiance, Ă la maniĂšre dâun frĂšre et dâune sĆur.
Devant mon ordinateur, je tape mon message, un long pavĂ© sur ma tentative de coming-out. Je lui dĂ©cris mes dĂ©boires, mon dessein motivĂ© par un dĂ©sir de libertĂ©. Je lui parle de mon ras-le-bol de ce village, de lâennui que lâhabitude nourrit. De ces dĂ©cors pittoresques, jâen ai fini par ĂȘtre lassĂ©. Les rĂ©cits urbains, mondains de Pedro, mâont sĂ©duit. Je rĂȘve de la ville, lâendroit oĂč le champ des possibles frĂŽle lâinfini, beaucoup plus dĂ©veloppĂ© et moins coincĂ© que mon village. Un lieu oĂč je pourrais ĂȘtre moi-mĂȘme.
Une fois mon message achevĂ©, je lâenvoie Ă Louane. Ătant donnĂ© quâelle mettra du temps Ă y rĂ©pondre, je me dĂ©cide Ă rejoindre Pedro. Je descends, avertis mes parents, me chausse et sort enfin de ma maison. Le soleil vespĂ©ral baigne Torrazza dans une atmosphĂšre orange. Le chant des cigales mâaccompagne sur la route, mes chaussures, usĂ©es par la terre, claquant contre les routes en pierre. Ă chaque fois que je croise un voisin, je le salue avec un sourire et un geste de la tĂȘte, mâengageant alors dans une conversation non-voulue. Les rumeurs du village, les remarques sur la mĂ©tĂ©o, les commentaires sur les petits commerces et les injonctions sur la politique retardent mon arrivĂ©e, un trajet de dix minutes en prenant trente.
Je pousse un soupir de soulagement lorsque jâarrive au palier de ma destination. Je sonne, patiente, et la porte sâouvre enfin. EncadrĂ©e par le bois, la lumiĂšre de la maison resplendissant derriĂšre elle, Cathrina me sourit. Le poids des annĂ©es pĂšse sur ses rides, son visage tirĂ© par son expression joviale, fatiguĂ©e. Sur sa coupe brune, le gris annonce son arrivĂ©e, se fondant dans la masse capillaire. Jâapproche mon visage du sien, lui fait la bise en guise de salutation. On discute un moment, de tout et de rien. Sa joie ne dissimule pas son Ă©puisement cependant. Je le remarque dans ses gestes alanguis quand elle mâinvite Ă entrer, dans sa voix posĂ©e, grave, qui dâhabitude tonne.
JâenlĂšve mes chaussures pendant quâelle mâindique que Pedro se trouve dans sa chambre. Ă son Ă©vocation, ses yeux mouillent. Je nây prĂȘte pas plus attention et me dirige vers sa chambre. Je traverse le couloir, passe devant moult photos de famille, sur lesquelles le pĂšre ne tĂ©moigne sa prĂ©sence.
Je ne peux pas mâempĂȘcher dây penser. Pedro a toujours Ă©tĂ© trĂšs secret au sujet de son pĂšre. Quand je lui ai posĂ© la question lors de ma premiĂšre venue, il a fait mine de ne pas mâavoir entendu en amenant la discussion sur un autre sujet. Mon imagination sâest figurĂ© tantĂŽt un pĂšre tyrannique, tantĂŽt disparu. Dans tous les scĂ©narios, jâai vu une mauvaise figure paternelle, mon explication Ă la discrĂ©tion de mon ami. Puis, le sujet nâĂ©tant pas plus important, jâai laissĂ© mes fabulations pour mâintĂ©resser davantage au jeune homme solitaire, dont la chambre se cache derriĂšre la porte devant moi. Jây toque trois coups fermes et, sans trop attendre, je suis dĂ©sormais en face de Pedro.
Son visage neutre est trĂšs vite remplacĂ© par une expression plus gaie, ses lĂšvres fines se mouvant en un sourire franc. Avec facilitĂ©, insouciance, ma bouche le mime et il mâenlace. InhabituĂ© Ă ce geste, cette position, je mets du temps avant de rendre la pareille. Je le sens me serrer davantage. Sa respiration chatouille mon cou, ses cheveux, mon oreille, et ses bras pressent mon dos. Quelque chose ne va pas. Je garde cette rĂ©flexion pour moi et me laisse emporter dans lâĂ©treinte.
Elle dure deux bonnes minutes. Deux minutes de tendresse surprenante, nĂ©anmoins agrĂ©able, que jâai cru impossible venant de mon camarade. Deux minutes durant lesquelles mes mains tracent des cercles dans son dos, mes doigts agrippent ses cĂŽtes, ma paume rĂ©chauffe le tissu de son sweat-shirt froissĂ©. Deux minutes de silence Ă la fois grave et calme. Je profite de celui-ci et ne fais pas attention Ă lâautre, mes lĂšvres dangereuses tentant un baiser au sommet de son crĂąne. Câest une aventure que je me prive dâhabitude, mais les circonstances sont loin dâĂȘtre habituelles. Alors, je me permets de le rassurer, de me laisser porter par mon envie. AprĂšs cela, le moment se conclut, emportĂ© par son corps qui recule.
« Tout va bien ? » demandé-je en levant le regard.
Il hoche la tĂȘte. Il parait chĂ©tif, discret, timide. Ăa ne lui ressemble pas. Je dois tirer les choses au clair, et cette soirĂ©e semble propice. Pour lâheure, je me contente dâentrer dans sa chambre quâil referme juste aprĂšs.
Celle-ci parait beaucoup plus vide que les derniĂšres fois. Peut-ĂȘtre que cela vient de lâabsence des posters, des bouts de scotch tĂ©moignant leur prĂ©sence par la trace quâil laisse sur ces murs aigue-marine. Son lit dĂ©fait, un livre se cache dans le creux de sa couverture. Des papiers Ă©parpillĂ©s sur son bureau donnent un aspect bordĂ©lique Ă lâendroit, alors que la chaise de bureau, Ă©loignĂ©e de lâespace de travail, laisse deviner son activitĂ© avant de mâouvrir. Sa bibliothĂšque, vidĂ©e de ses dĂ©corations, nâest remplie que de quelques bouquins, les autres reposant sur son bureau.
Je prends place sur la chaise, lui sur le lit. Assis en tailleur, ses yeux bleus, dâune clartĂ© sans pareille, me fixent. Son manque dâassurance est masquĂ© alors quâon discute. Des mots italiens se glissent parfois dans mes phrases et il en rit. Et câest comme si le moment prĂ©cĂ©dent, un souvenir rĂ©cent, nâa jamais existĂ©. Une parenthĂšse dâun temps, il ne se manifeste quâau travers de cette chambre vidĂ©e de son charme. Du reste, Pedro se cache derriĂšre son sourire, ses railleries quand jâemploie un mauvais mot en français.
Comme dâhabitude, ce qui commence comme une conversation banale devient une joute intellectuelle. Les rumeurs du village se mĂ©tamorphosent en dĂ©bats sur la confiance, lâamour et la vie. On pourrait se fatiguer de cela, croire que nos Ă©lucubrations tournent en rond. Mais lâĂąge avançant, nos traits se raffermissant avec le temps, nos prises de position Ă©voluent en mĂȘme temps. Surtout, le quotidien et les limites du village nous forcent Ă se frĂ©quenter tout le temps. Les banalitĂ©s, nous les connaissons dĂ©jĂ et lâintĂ©rĂȘt quâon leur porte ne se limite quâĂ une introduction Ă nos conversations.
Pourtant, entre deux arguments, je lui Ă©voque ma tentative de coming-out. Sa façade assurĂ©e est troquĂ©e par une attitude concernĂ©e. Il se lĂšve de son lit, sâapproche de moi, sâaccroupit Ă ma hauteur et pose une main sur mon Ă©paule. Je nâose pas affronter son regard, crainte de le dĂ©cevoir Ă cause de mon manque de courage. Alors, je parle au mur qui me fait face. Je lui confesse tout, mon envie de libertĂ©, de ne plus mentir Ă mon entourage, de ne plus me cacher et dâassumer enfin qui je suis vraiment. JâĂ©voque le fait divers de mon pĂšre qui mâa encouragĂ© Ă sortir du placard. JâĂ©voque aussi lâinterruption de ma mĂšre, sa froideur traduite dans ses tremblements et sa croix chrĂ©tienne. Jâavoue mon dĂ©gonflement, renflouĂ© dans mes actions.
Une larme que je ne peux chasser coule le long de mon visage. Je ne me suis pas attendu Ă ĂȘtre aussi sensible et Ă autant me rĂ©vĂ©ler. Et jâai ignorĂ© Ă quel point ce simple moment, pourtant critique et banal, mâa touchĂ©. Et la tendresse de tout Ă lâheure rĂ©apparait dans les gestes de Pedro, son bras passant derriĂšre mon cou. Il mâembarque dans un cĂąlin maladroit, la blondeur de ses cheveux obstruant ma vision, caressant mon visage.
Soudain, la porte sâouvre, et on sâĂ©loigne aussi vite que lâon peut.
« Rimani a cena, Charles ? »
La prononciation de mon prĂ©nom me soutire un sourire. Je hoche la tĂȘte et elle sâĂ©clipse de la piĂšce. Pedro semple plus tendu. Je feins lâignorance, me lĂšve de la chaise et le suis jusquâĂ la salle Ă manger. Quatre chaises en osier se trouvent auprĂšs dâune table en vieux bois. Elles sont disposĂ©es deux par deux, se faisant face. Le brun du dessous de table, sur lequel repose une casserole pleine de spaghettis, se marie Ă celui de la table. Assis, la maman de Pedro sâest dĂ©jĂ servie, des boulettes de viande recouvertes de sauce tomate accompagnent le dĂźner. Une bouteille de vin trĂŽne Ă cĂŽtĂ© de la poĂȘle dans laquelle les boulettes baignent. Devant ce repas, je ne peux mâempĂȘcher de saliver, prĂ©disant son goĂ»t dĂ©licieux, un appriori que Pedro ne semble pas partager.
           Alors quâon sâassoit, sa mĂšre en train de me servir, je remarque son visage inexpressif. Les yeux dans le vide, il semble perdu dans le vague, son iris bleutĂ© fixĂ© sur Cathrina. Lors du dĂźner, quand nos services cognent la cĂ©ramique de nos assiettes, quand nos dents dĂ©chiquettent le plat, quand nos lĂšvres sifflent dâun bruit sourd le vin, un silence plane. Je me sens de trop alors que la mĂšre, dans une tentative dâapaiser lâambiance par ses discussions oubliables, livre une bataille de regard avec son fils. Ce dernier prĂȘte plus attention Ă son assiette quâĂ sa matronne. Moi, jâessaye de converser, dâintĂ©grer mon ami Ă lâĂ©change, de jouer le mĂ©diateur dans une situation que je ne comprends pas.
           Cathrina, passive jusque-lĂ , commence Ă lancer des piques Ă Pedro. Ce sont des reproches discrets, des attaques sournoises, mais pas assez pour que je ne le remarque pas. ImmaturitĂ©, manque de responsabilitĂ©, Ă©goĂŻsme se dissimulent derriĂšre son sarcasme. Les joues rouges, ma jambe tressaute sous la table alors que le mutisme de mon ami mâinquiĂšte. Pour la premiĂšre fois, je ne parviens Ă dĂ©celer ses Ă©motions.
Je nâarrive pas Ă savoir si de la colĂšre se manifeste quand il maugrĂ©e des rĂ©ponses brĂšves, ou sâil sâagit de lâennui. Je ne sais pas si de la tristesse teint lâazur de ses yeux quand il relĂšve son regard vers moi, ou sâil sâagit du dĂ©pit. Jâignore si lâennuie meut ses gestes lents quand il se sert une demi-assiette, ou si câest de la fatigue. En revanche, il mâest difficile de ne pas remarquer son exaspĂ©ration quand il sort de table aprĂšs une Ă©niĂšme attaque de sa mĂšre. Une insulte sort de sa bouche alors que, dâun mouvement brusque, il se lĂšve, ses sourcils froncĂ©s.
Sa demarche ferme le mĂšne hors de la cuisine. Il laisse sa mĂšre et moi regarder son dos crispĂ©, sa criniĂšre blonde en dĂ©sordre, tous disparus lorsquâil referme la porte dans un claquement sourd. Cathrina sâaffale sur sa chaise pendant quâun soupir outrepasse la barriĂšre de ses lĂšvres.
« Scusi mille » sâexcuse-t-elle.
Ma tĂȘte tourne de droit Ă gauche.
« Non câĂš bisogno di essere » rassurĂ©-je sans pour autant le penser.
Je finis mon assiette dans le silence, ma tĂȘte pleine dâinterrogations. Je mâavine, lâalcool capiteux, boisson soporifique, tente de taire mes questions. Je les garde pour moi, pour plus tard. Cathrina me regarde manger, une mĂ©lancolie semblant embrumĂ©e ses yeux. Le silence aggrave lâatmosphĂšre, la bizarrerie de la situation mâempĂȘchant de profiter du goĂ»t riche qui se glisse sur mes papilles. Lâheure nâest pas Ă la dĂ©lĂ©ctation, câest ce que le monde me crie. Mais je mâefface de celui-ci, je le trompe dans mon mutisme et dans mon verre de vin. Jâose Ă peine exprimer mon ressenti. La proximitĂ© habituelle avec la famille Borleti me parait lointaine, un souvenir embrumĂ© par le temps, abimĂ© par la situation. Je finis mon repas, dĂ©barasse la table ; elle nâa pas touchĂ© Ă son assiette depuis le dĂ©part de son fils.
AprĂšs avoir lavĂ© mes services, je salue Cathrina et mâapprĂȘte Ă partir. Ma main sur la poignĂ©e, je lâabaisse et ouvre la porte. Une voix plaintive interrompt ma dĂ©marche.
« Prenditi cura di lui, per favore » supplie-t-elle.
Sa dĂ©claration affecte ma peau, un frisson parcourt mon Ă©chine. Je nâai pas besoin de me retourner pour connaitre son visage, celui-ci tiraillĂ© par la peine et la culpabilitĂ©. Jâimagine ses traits serrĂ©s, marquĂ©s par des rides creusant sa peau. Et le regard droit, je hoche la tĂȘte, une promesse conclue.
Je ne prends pas la peine de toquer. Dans ces cas-lĂ , ce nâest plus une prĂ©caution Ă prendre. Je sais que ma prĂ©sence est nĂ©cessaire, je lâai compris Ă force de le frĂ©quenter. Je suis son seul ami, son seul confident. Câest alors naturel, lorsque je lâaperçois sur son lit, les jambes rapprochĂ© de son torse, son front contre ses genoux, que je me mette Ă cĂŽtĂ© de lui. Mon poids presse le matelas, sâajoute au sien. Il lĂšve la tĂȘte et la tourne vers moi.
Il ne pleure pas, mais je devine dans ses yeux sa tristesse. Je la vois aussi dans sa tentative vaine de sourire, grimace vide qui ne dissimule rien. Ses cheveux blonds, denses, se retrouvent dans un dĂ©sordre inhabituel. Je tente de le rassurer par ma prĂ©sence, par mon air assurĂ©, mais mon incomprĂ©hension doit se lire dans mon expression, puisque ses traits ne changent pas. Il reste las, les lĂšvres tremblantes, au bord de lâeffondrement. Mais il ne pleure pas. La fiertĂ© et son caractĂšre lâen empĂȘche. Je mime sa posture, mon dos reposĂ© contre le mur. Je ne pipe mot. Le temps passe dans ce silence vertueux, serein. Les mots inutiles, on laisse nos visages et nos corps parler.
Pedro pose sa tĂȘte sur mon Ă©paule et je mâenfonce dans le matelas afin quâil se trouve dans une position plus confortable. Je sens sa main atteindre la mienne, ses doigts jouant avec ma paume. Jâaccentue le contact, lâespace de nos mains comblĂ©es par nos doigts entrelacĂ©s. Nos yeux ne se rencontrent pas, occuper Ă fixer le mur qui nous fait face. On reste comme ça pendant une dizaine de minutes, le silence interrompu par le bruit froissĂ©, causĂ© par nos mouvements, de la couverture. Et câest quand je pose ma tĂȘte sur la sienne, que, proche du sommeil, mes paupiĂšres lourdes se fermant, quâil se dĂ©cide Ă parler.
« Je vais partir CharlesâŠÂ »
Dâun coup, jâouvre les yeux et me retire de son contact pour regarder enfin son visage. Ă premiĂšre vue, il parait neutre, avec ses lĂšvres droites et son air assurĂ©. Mais je sais que ce nâest quâune façade, je le connais trop bien pour ne pas remarquer ses yeux fatiguĂ©s. Je lis dans lâazur, dans cette mer tumultueuse, une dĂ©ception profonde. Pour la premiĂšre fois depuis que je le frĂ©quente, jâai lâimpression quâil est dĂ©passĂ© par les Ă©vĂšnements. Je ne prĂȘte pas attention Ă mon cĆur battant, son rythme fou rĂ©sonne dans mon corps. Je ne prĂȘte pas attention au flot de pensĂ©es qui tiraille mon esprit, Ă la kyrielle de questions qui me viennent aprĂšs cette rĂ©vĂ©lation. Je veux juste savoir, comprendre ce quâil se passe dans sa tĂȘte.
« Comment tu le vis ? » demandé-je en resserrant la pression de ma main sur la sienne.
Je penche ma tĂȘte vers lui. Il hausse des Ă©paules et tourne avec lenteur sa tĂȘte de droite Ă gauche.
« Ăa me fait chier, mais jâai pas trop le choix. »
Mes sourcils se froncent. Pedro avait toujours le choix. Peu importe la situation, quâelle soit urgente ou non, le manque de possibilitĂ© ne lâa jamais pressĂ© Ă prendre une dĂ©cision. Toute sa vie, câest lui qui lâa menĂ©. Il ne laisse rien au hasard, sa volontĂ© se manifeste dans ses prises de positions et ses actes. Il dĂ©teste lâalĂ©atoire, ne croit pas au dĂ©terminisme (je me rappelle ses soupirs quand on a Ă©voquĂ© Spinoza en cours) et essaie dâĂȘtre maĂźtre de son destin. Rien nâest Ă©crit, tout est Ă Ă©crire. Alors, entendre ses mots me fait lâeffet dâun Ă©lectrochoc.
« Pourquoi ? » tenté-je, alors que je me concentre sur son visage.
Le coin de sa bouche creuse un creux tandis quâil se mord la lĂšvre infĂ©rieure.
« Histoire de famille, jâai pas trop envie dâen parler. »
Je hoche la tĂȘte tout en ravalant ma dĂ©ception. Câest dans ce genre de moment que je doute de notre relation. Mais je le garde pour moi. Jâaccepte son envie, je ne suis lĂ que pour lâaider Ă aller mieux. Avec cette dĂ©marche en tĂȘte, je rĂ©duis lâespace entre nos Ă©paules et passe mon bras autour. Il souffle.
« Ăa me saoule, jâme sentais bien ici. Câest pas Milan, mais jâai fini par apprĂ©cier Torrazza. » se plaint-il dâun air nostalgique.
Encore une fois, jâopine du chef alors que sa main sâaccroche Ă la mienne qui lâentoure. Je sens mon cĆur se serrer alors que jâimagine une vie sans lui. Je repense Ă nos belles annĂ©es passĂ©es ensemble, Ă ces dĂ©bats sans fin, ces escapades nocturnes aussi frĂ©quentes que nos nuits blanches passĂ©es chez lâun ou lâautre. Je repense Ă nos fous rires aprĂšs quâon ait bu le vin piquĂ© de la cave, Ă nos retrouvailles dâaprĂšs-midi aprĂšs les cours. Et je pense au vide quâil va laisser aprĂšs son dĂ©part. Je pense Ă ces moments creux, toujours comblĂ©es par ses commentaires ou ses remarques. Je ne lâai connu que quatre ans, mais çâa Ă©tĂ© assez pour quâil fasse partie intĂ©grante de ma vie, sa prĂ©sence devenue un besoin perpetuel.
Je ne contrĂŽle pas mon corps quand il tremble. Je mords ma lĂšvre infĂ©rieure pour retenir un sanglot. Il me prend dans ses bras, et je plonge mon visage dans son cou. Son parfum, un mĂ©lange de vin bouchĂ© et de kirch, sâinfiltre dans mes narines. Une odeur ennivrante, envoutante, dont je ne pourrais bientĂŽt plus profiter. On reste ainsi, enlacĂ©s, pendant un certain temps. Parfois, il passe ses mains dans mes cheveux, et parfois, je caresse son dos. TrĂšs vite, on se trouve couchĂ©s dans son lit, nos yeux, une rencontre entre un bois sombre et une grotte de saphir, fixĂ©s lâun sur lâautre.
Et on se laisse porter, on sâembrasse comme si câest lâaction la plus naturelle Ă faire. Au dĂ©part douloureux, ce baiser sâenflamme vite. La passion guide nos gestes, nos mains baladeuses parcourant nos corps qui ne sont plus si Ă©trangers. Des gĂ©missements outrepassent nos lĂšvres alors quâon se couvre de baisers, quâon se redĂ©couvrent du bout de nos langues. Je ne peux rĂ©primer mon excitation ; mon corps vif rĂ©agit Ă ses caresses. Ses doigts dĂ©licats prennent soin de moi, mâemmĂšnent sur des terres inconnues.
Ă ce moment-lĂ , jâai peur. Mes gestes maladroits, comme les siens, ne me rassĂ©rĂšnent pas. La crainte se bouscule avec les rĂ©cits que jâai lus. Les premiĂšres fois ont la rĂ©putation dâĂȘtres douloureuses, si bien que je ne peux rĂ©primer quelques larmes quand on se murmure :
- Plus que je ne lâai jamais Ă©tĂ©. »
Mon cĆur battant mâempĂȘche de penser, le dĂ©sir et la peur guidant mon attitude. Mon souffle sâaccĂ©lĂšre, coupĂ© court par un Ă©niĂšme baiser.
« Andrà tutto bene » me rassure-t-il alors que, pour la premiÚre fois, un sourire nait sur ses lÚvres.
Ă cet instant, je le regarde, jâadmire son torse nu qui me surplomble. Je serre une poigne autour de son bras qui sâappuie contre le matelas. Je hoche la tĂȘte. Il essuit une larme dâun revers du pouce et nous replonge dans nos baisers. Je confie mon corps Ă ses mains, mes lĂšvres aux siennes, et tout le reste Ă son corps.
Je retiens un souvenir doux-amer de ma premiĂšre fois. Dans mes larmes, la douleur se confond avec la tristesse. Mes tremblements portent Ă confusion. Mais le plaisir que jâai pris est ineffable. Et je ne peux pas rĂȘver mieux que de me livrer tout entier Ă mon meilleur ami. Voir son visage Ă©tirĂ© par la voluptĂ© me provoque une joie immense, dĂ©cuple mon allĂ©gresse. Et un derner rĂąle, dernier coup, nous pousse Ă lâorgasme.
Et on ne prend pas de pause. Parce quâon sait ce que lâavenir nous rĂ©serve. On sait que la distance oxydra le lien quâon a forgĂ© en quatre ans, lâacier cĂ©dant au poids du temps. Alors, on profite, mĂȘme si la fatigue alourdit nos paupiĂšres, mĂȘme si nos corps ne rĂ©pondent plus, on sâunit encore et encore. Chaque baiser Ă©changĂ© est un « au revoir ». Chaque caresse hurle « tu vas me manquer ». Et chaque embrassade crie « ne mâabandonne pas ».
Finalement, on se perds dans nos gestes, on ne prĂȘte plus attention au temps. On cĂšde aux avances de MorphĂ©e que lorsque les premiers rayons du matin sâinvitent dans la chambre, lâombre de la nature dansant dans les reflets de la vitre.
Je garderai un souvenir impérissable de ce moment. Lui dans mes bras, mes lÚvres posées sur le sommet de son crùne, emmitouflés dans son lit.
                                                          .*.*.
Jâai vingt et un ans quand je me rĂ©veille dans ce petit appartement Ă©tudiant. Jâai achevĂ© mes Ă©tudes obligatoires en Italie non sans difficultĂ©. Mon choix de carriĂšre sâest imposĂ© Ă moi avant les examens, et jâai su que je voulais poursuivre ma voie dans la littĂ©rature française. Mes correspondances avec Louane mâont appris lâexistence dâun cursus dâĂ©criture en Suisse, Ă Bienne. Je me suis renseignĂ©, dĂ©couvert un programme qui mâa tout de suite sĂ©duit.
Quand jâen ai parlĂ© Ă mes parents, ils ont Ă©tĂ© trĂšs surpris de mon choix. Partir loin de mon village, de mon petit hameau, de la communautĂ© qui mâa vu grandir, paraissait fou pour eux. Ils connaissaient ma fluiditĂ© en français, et la langue ne leur inquiĂ©tait que peu. Mais abandonner leur fils dans un autre pays, loin de tout repĂšre, seul, nourrissait des craintes logiques. Mon pĂšre, aprĂšs une longue discussion, a Ă©tĂ© le premier Ă soutenir mon projet. Il mâa demandĂ© de lui montrer mes Ă©crits, je lui ai fait la traduction en italien de mes poĂšmes. Jâai butĂ© sur des mĂ©taphores que je trouvais maladroites dans ma langue natale. Cette gĂȘne a dĂ» se lire sur mon visage puisque mon pĂšre a esquissĂ© un sourire et mâa donnĂ© son feu vert.
Ma mĂšre, en revanche, a Ă©tĂ© celle la plus dure Ă convaincre. Jâai eu lâappui de mon pĂšre, mais elle est restĂ©e bornĂ©e, et jusquâau dernier moment, jâai cru que je ne goĂ»terais jamais Ă la vie citadine. Il mâest arrivĂ© de surprendre des disputes. Le ton montait, et la voix de ma mĂšre tremblait. Elle reprochait Ă mon pĂšre de ne pas la soutenir, de ne pas me raisonner. Elle restait persuadĂ©e et tonnait que je ne partirais pas, que mes rĂȘves stagneraient Ă ce stade. Mon pĂšre, silencieux, restait statique face Ă lâangoisse de Maman. Mais je ne me suis jamais interposĂ©. Jâai su quâelle avait besoin de temps pour se faire Ă lâidĂ©e. Son amour pour moi mâa trop couvĂ©, et cela mâa fait pleurer.
CâĂ©tait dans ces moments que jâai voulu abandonner mes rĂȘves de grandeur, que lâabsence de Pedro mâa fait dĂ©faut. Mais jâavais Louane qui a continuĂ© de mâĂ©crire, qui a insistĂ© quâune place mâattendait Ă Bienne, dans cet institut qui sublimerait mon art. Et je lâai Ă©coutĂ©e, cette voix lointaine. Ma cadette mâa poussĂ© Ă me battre pour mes Ă©crits, et çâa Ă©tĂ© mon combat estival. Chaque fĂȘte au village, un champ de bataille oĂč jâai guerroyĂ© contre ma mĂšre, dĂ©cochant mes arguments, fatiguant mon ennemie. Et jâai avancĂ©, remarquĂ© le rĂ©sultat de mes efforts. Mon pĂšre Ă©voquait mon avenir, et ma mĂšre nâĂ©levait plus la voix. Je parlais de mes Ă©crits, et elle profitait de ma traduction imparfaite. Quand jâai commencĂ© Ă plier bagage, elle regardait mon pĂšre et moi faire les cartons. Et finalement, elle mâa conduit en Suisse dans ce vieux camion, louĂ© pour lâoccasion. Ma victoire, un sourire triste de ma mĂšre ainsi que ses vĆux de « bonne chance ». Mon trophĂ©e, un pendentif sur lequel suspend le Christ sur sa croix.
Le soleil se reflĂšte sur sa dorure Ă mon cou.
La veille, jâĂ©tais encore en Italie pour les vacances et la conduite jusquâici mâa fatiguĂ©, Ă tel point que je ne suis pas allĂ© Ă la fĂȘte de rentrĂ©e. Demain, jâentamerai ma troisiĂšme, et derniĂšre, annĂ©e de bachelier. Ăvidemment, je poursuivrai mes Ă©tudes, les pousserai jusquâĂ un Master tant fantasmĂ©. Mais pour lâheure, jâai encore une annĂ©e Ă complĂ©ter et une personne Ă rencontrer. Je prends mon tĂ©lĂ©phone et sors de mon lit. Me dirigeant vers la salle de bain, juste Ă quelques mĂštres de mon lit, je remarque dans mon fil de notifications un message.
Je souris et lui envoie un message, confirmant lâendroit et lâhoraire â je dois me dĂ©pĂȘcher. AprĂšs une douche rapide, jâenfile un accoutrement adĂ©quat, soit une chemise rouge ainsi quâun pantalon beige, et me presse hors de lâappartement. En sortant, je remarque mes voisins, dâautres Ă©tudiants de ma promotion, que je salue vite, peut-ĂȘtre trop fort pour leurs oreilles. Pas le temps de penser Ă eux, lâhorloge avance, et je suis en retard. Je dĂ©vale les escaliers exigus et je pousse la porte en verre. Dehors, ma voiture mâattend, cette petite Fiat rouge qui a subi le trajet Suisse-Italie.
Jâouvre la portiĂšre, mâengouffre dans la chaleur Ă©touffante et mâinstalle. Je dĂ©marre le moteur et mâengage dans les petites rues de la ville. Sur le chemin, la verdure ne manque pas. Je pousse un soupir. Ce paysage, aprĂšs trois ans, a perdu de son charme. Jâai pris tout ce que Bienne avait Ă mâoffrir, cette ville ressemblant de plus en plus Ă mon quotidien Ă Torrazza, rythmĂ© par mon destin de campagnard. NĂ©anmoins, lâendroit reste plus actif que chez moi. Je ne peux pas prĂ©tendre connaitre tout le monde, les visages beaucoup plus diversifiĂ©s ici que dans mon village. Pourtant, ces trois ans ici mâont suffi. Jâai besoin de voir ailleurs, de bouger. Ce nâest pas la vie citadine que jâai espĂ©rĂ©e, que Pedro mâa miroitĂ©. La petitesse de la ville nâexauce pas mes rĂȘves les plus grands.
Elle nâest quâun arrĂȘt obligatoire dans mon voyage dâauteur.
Ă force de rĂ©flĂ©chir, sans mâen rendre compte, je suis arrivĂ© Ă destination. Ăvidemment, jâai dĂ» sillonner les alentours afin de trouver une place de parking. Ăvidemment, jâai dĂ» subir dix minutes de marche, la seule raison de mon retard : il est dix heures sept quand une personne me salue. Je sens un grand sourire sâemparer de mes lĂšvres lorsque je la remarque. Elle se tient debout, prĂȘt Ă mâaccueillir dans ses bras, et je mâempresse dâaccepter lâĂ©treinte.
AprĂšs cinq ans de correspondance, je rencontre enfin Louane.
AprĂšs une poignĂ©e de secondes, on se laisse un peu dâespace sans briser le contact. Ses mains noires tiennent mes manches rouges, la froideur de sa peau rencontrant la chaleur du tissu. Je la regarde, mon brun rencontre son noir. Des lunettes encadrent son visage fin alors quâune brise se lĂšve, ses longues tresses flottant au vent, tout comme son accoutrement, une mariniĂšre qui la couvre de sa poitrine jusquâĂ son ventre.
« On sâinstalle ? » propose-t-elle en dĂ©signant la terrasse dâun coup de tĂȘte.
Je hoche de la tĂȘte et on sâexĂ©cute, son collier de perles se balançant au rythme de ses mouvements. La conversation dĂ©bute de maniĂšre lĂ©gĂšrement gĂȘnante. Je ne sais pas comment me comporter avec elle. Jâai tant fabulĂ© et on a tant discutĂ© dâune potentielle rencontre quâune fois face-Ă -face, je perds mes moyens. Jâai un sourire gĂȘnĂ© pendant que son regard reste fixĂ© sur ses Converses claires. On piĂ©tine, on se tĂąte, comme lors dâun premier rendez-vous romantique. Puis le serveur arrive, prend nos commandes et lance un commentaire :
« Jâarrive tout de suite les tourtereaux »
Ă lâaise. Il part, on se jauge du regard, et on Ă©clate de rire. Elle, un potentiel date ? Câest comme si on me demande de sortir avec ma sĆur. Impossible. Câest le dĂ©clic dont on a eu besoin pour dĂ©tendre lâatmosphĂšre. Elle croise ses jambes, son pantalon blanc rĂ©vĂ©lant ses chevilles. Je mâaccoude Ă la table, ma chemise dĂ©voilant mon bracelet. Tout semble revenu Ă la normale, on se parle comme si on se connaissait depuis toujours. On Ă©change sur un livre rĂ©cent, dĂ©bat de lâidĂ©ale de Baudelaire, de nos derniers poĂšmes, puis on se raccroche aux derniĂšres nouvelles de nos vies. Je dĂ©couvre aussi son lĂ©ger accent et bĂ©gaie quand elle prononce « huitante » pour la premiĂšre fois.
Elle me confesse sa quĂȘte dâun amour parfait, exclusif, celui-lĂ mĂȘme quâelle a cru vivre avec une amie dâenfance, perdue de vue Ă cause des Ă©tudes. Moi, je lui loue la libertĂ© dont je jouis, des amourettes qui ne durent pas plus de trois semaines, des plans dâun soir. Câest comme ça que je vis, nâen dĂ©plaise Ă mes parents qui espĂšrent voir une fille dans le foyer familial. Je lĂąche cette remarque avec une certaine amertume, mon cafĂ© et sa viennoiserie enfin servis.
« Tu sais Charles, faudra vraiment que tu fasses ton coming-out.
- On nâa pas tous la chance dâavoir des parents comme les tiensâŠÂ » me plains-je alors que je mĂ©lange lentement la crĂšme avec une cuillĂšre.
Elle rĂ©pond par un sourire triste. Je hausse des Ă©paules. Jâai acceptĂ© de vivre dans mon placard. Je sais que mon pĂšre sera un soutien, mais les remarques anticipĂ©es de ma mĂšre me font peur. Jâentends encore les disputes avant mon dĂ©part en Suisse, les imagine amplifiĂ©es si elle apprend la nouvelle. Je chasse ses pensĂ©es en changeant de sujet. La rentrĂ©e arrive pour nous deux, et si jâai bientĂŽt complĂ©tĂ© mon cursus, elle le dĂ©bute de son cĂŽtĂ©. MĂȘme projet, mĂȘmes envies, juste pas le mĂȘme Ăąge. Elle rit Ă mes anecdotes, sâintĂ©resse Ă mes conseils et bazarde mes avertissements. Elle sait que ça va ĂȘtre dur, que la transition post-obligatoire lui enlĂšvera des heures de sommeil. Mais son objectif la motive.
Et je la comprends trop bien.
Aujourdâhui, je nâai pas vu le temps passĂ©. On est restĂ©s ensemble durant toute la journĂ©e, elle jouant les touristes, moi le guide. Je retiens mon ennui quand je lui prĂ©sente les paysages de Bienne, elle exultĂ©e face Ă la beautĂ© de la ville. Elle bavarde au sujet de son village vaudois, non loin de Lausanne â ville que jâai eue lâoccasion de visiter au dĂ©tour dâune virĂ©e avec des potes. Elle me montre quelques photos sur son iPhone, de cette vue prenante depuis son balcon, de ce jardin dans son arriĂšre-cour dans lequel elle cultive ses fruits, de cette petite allĂ©e vers laquelle elle se hĂąte quand lâinspiration lui manque. En dĂ©filant dans ses photos, elle sâarrĂȘte sur un chien dont elle me chante les louanges. Je lui apprends lâenvie de ma mĂšre dâadopter un chat. Et on Ă©change ainsi, encore et encore, sans mĂȘme remarquer les premiĂšres lueurs du crĂ©puscule. Et on se laisse porter par nos pas qui nous emmĂšnent jusquâĂ chez-moi.
Ă lâintĂ©rieur, on boit un verre, deux, trois, on perd le compte comme je perds le flux de personnes chez moi. TrĂšs vite gĂȘnĂ© par la petitesse de lâappartement, on part dans un bar ou dâautres Ă©tudiants se joignent Ă nous. Jâai perdu de vue Louane dans cette masse de personnes, et je me retrouve accaparĂ© par un groupe. Il mâemmĂšne vers une tablĂ©e oĂč un jeu Ă boire se dĂ©roule. Jây prends part, et ma nullitĂ© me force Ă enchaĂźner les shots. Je remarque un garçon qui me plait ainsi que Louane en train de parler Ă une fille. Je sens un sourire se dessiner sur mes lĂšvres, trĂšs vite effacĂ© par les lĂšvres dâun autre garçon. Et ma soirĂ©e se termine lĂ oĂč ma journĂ©e Ă commencer, mais je ne suis plus seul dans ce lit, dont les draps se salissent Ă mesure que la nuit passe.
Les feuilles craquent sous mon poids tandis que je marche dans Berne. Jâai garĂ© ma voiture pas loin, le rouge de sa carrosserie devant ĂȘtre dĂ©jĂ recouvert de verdures mortes. Le vent souffle mon cardigan alors que je ressers mon Ă©charpe bordeaux. Jâavance dans lâallĂ©e en suivant les indications de mon tĂ©lĂ©phone. Louane a insistĂ© pour que je la retrouve Ă la Zeughausgasse. Il sây tiendra une confĂ©rence Ă laquelle elle souhaite que jâassiste. Il a fallu de pas-grand-chose pour me convaincre : de la nourriture et une rencontre avec un auteur. Je ressens une vibration contre mon mollet. Je sors mon tĂ©lĂ©phone, mâaperçois de lâheure, et je me presse.
Jâai trĂšs vite chaud, mais je ne peux me permettre dâĂȘtre en retard. AprĂšs tout, une confĂ©rence avec un auteur tel que Todisco mĂ©rite une attention complĂšte. La devanture en brique du bĂątiment se dresse peu Ă peu dans lâhorizon. Puis, câest Louane qui devient plus nette Ă mesure que jâavance. Dans mon souffle entrecoupĂ©, je mâexcuse du retard, ce qui soutire un rire Ă mon amie.
« Allez, bouge-toi, se raille-t-elle, ça va bientÎt commencer. »
Je hoche la tĂȘte. On entre et la richesse de lâendroit nous assomme. La lumiĂšre blanches des lustres nous aveugle alors que le vin coule dans les verres de ceux qui se trouvent sur le cĂŽtĂ©. Les miettes des apĂ©ritifs tombent sur le parquet en bois propre, la saletĂ© Ă©pargnant leurs costumes trois piĂšces. Et dans cette mer de richesse, un visage familier croise ma vue.
Beaucoup trop familier pour que je ne mâarrĂȘte pas.
Et une vague de souvenir me frappe quand je le reconnais.
Un mouchoir orne son costume brun. Il ressert sa cravate jaune, des reflets dorĂ©s Ă©clairent sa Rolex alors que sa manche rĂ©vĂšle sa peau bronzĂ©e. Il a grandi, non, mĂ»ri plutĂŽt. Une fine couche de gel plaque ses cheveux contre son front, cette blondeur, de souvenir dĂ©sordonnĂ©e, dressĂ© de maniĂšre classe, rĂ©guliĂšre. Sa peau ne prĂ©sente aucun dĂ©faut, les boutons de lâadolescence, une image du passĂ©. Son seul hĂ©ritage, reconnaissable par mille, ses yeux dâun bleu ocĂ©an magnifique, ceux-lĂ mĂȘme qui rĂ©veillent ma mĂ©moire, une pellicule doucereuse se jouant dans ma tĂȘte. Et son sourire de façade sâefface quand il me remarque.
Quand Pedro se tourne vers moi, mon cĆur frĂ©nĂ©tique rate un battement.
« Quâest-ce que tu fous ? »
La question de Louane me sort de ma surprise. Câest vrai. Todisco. Il peut attendre.
« Trouve-nous des places, je te rejoins plus tard. »
Ses yeux sâĂ©carquillent. Elle suit mon regard et, ne cherchant pas Ă comprendre, elle tourne sa tĂȘte de droite Ă gauche. Elle lĂąche un commentaire Ă peine discernable avant de se retirer. Je mâavance vers mon vieil ami, lui, adresse un mot aux hommes en costard avant de sâĂ©clipser. Une fois assez rapprochĂ©, je ne sais pas comment lui parler. Ăa fait si longtemps que jâai oubliĂ© comment on agissait lâun avec lâautre. Lui ne pipe mot, il me relooke de haut en bas, comme sâil voyait un fantĂŽme. Un rictus sâesquisse sur ma joue alors quâune parole me vient :
« E' bello vederti ! mâexclamĂ©-je. Cosa ci fai qui ? »
Il ne rĂ©pond que par un air hĂ©bĂ©tĂ©, le joue prenant dâassaut ses joues. Il me partage un rire gĂȘnĂ©, il se gratte lâarriĂšre du crĂąne. Je hausse un sourcil, et je comprends vite. Je balaie cet instant avec mon sourire rassurant.
« Peut-ĂȘtre que câest mieux comme ça ? » proposĂ©-je avec mon lĂ©ger accent.
« Ouais, dĂ©solĂ©, ça fait juste tellement longtemps quâil ne me reste plus rienâŠÂ »
Ă la fois dĂ©fait et amusĂ©, je tourne la tĂȘte de droit Ă gauche.
« Tâes pas croyable jâte jure. Quâest-ce qui tâamĂšnes ici ? »
Il regarde derriĂšre lui, jette une Ćillade Ă lâassemblĂ©e aux costards.
« Jâte sers un café ? » offre-t-il.
Je dĂ©vie mon regard vers la salle de confĂ©rence. JâhĂ©site. Des occasions comme ça, jâen aurais dâautres. DĂ©solĂ© Louane. Je hoche la tĂȘte et on sort. Quelques minutes suffisent pour rejoindre la Waaghausgasse oĂč un Starbucks nous tente. On y entre, et lâatmosphĂšre tamisĂ© et calme nous sĂ©duit. On commande chacun sa boisson, moi chaude, lui froide, et on sâassoit proche de la fenĂȘtre, le charme de la rue nous surplombant.
On prend des nouvelles de chacun. Jâapprends quâil est Ă la tĂȘte dâune grande entreprise et quâil a fini de prĂ©senter une confĂ©rence avec des associĂ©s suisses. Il habite dĂ©sormais Ă Monaco, logement principal quâil frĂ©quente peu ces derniers temps. Il voyage de pays en pays pour sâassurer du bon fonctionnement de ses succursales. Il poursuit le business de son pĂšre, perpĂ©tue son hĂ©ritage. Il me semble discerner un visage perdu lors dâun moment de silence, mais cette pensĂ©e est balayĂ©e lorsquâil relance la discussion, sâenquĂ©rant de ce que je deviens. Je lui raconte mes projets, mes Ă©tudes, mon rĂȘve de devenir un auteur, de tutoyer les idoles de mes lectures et les origines de ma passion pour le français. Il sâen Ă©tonne.
« Tâes sĂ»r que tu vas rĂ©ussir ? »
Je confirme par un hochement de tĂȘte.
« Il faut bien, sinon jâaurais fait tout ce chemin pour rien. »
Il se mord lâintĂ©rieur de la joue, avant de retrouver une moue normale. Il prend des nouvelles du village, de ma mĂšre, de la sienne. Je lui indique quâelle est partie peu aprĂšs son dĂ©part, sans donner plus dâinformations sur sa prochaine destination. Aujourdâhui, la maison quâils ont habitĂ©e accueille le train-train quotidien de la fille du maire et de son mari, un de mes anciens camarades dâĂ©cole. Câest ce que ma mĂšre mâa colportĂ© Ă chacun de mes retours, Ă chaque vacance, et ce quotidien me colle Ă la peau.
« Ăa te manque pas, toi ? me demande-t-il.
- Non, et tu le sais trĂšs bien, insistĂ©-je. Jâaime plus autant Torrazza que mes parents. Jây retourne parce quâil le faut, et que passer mes vacances dans mon petit appartâ me rendrait fou. »
Je suis malade. Malade dâune envie de nouveautĂ© constante. Jâenvie la vie de Pedro, celle dans laquelle son quotidien est un changement constant. Il est rythmĂ© par les escales, son travail lâoblige Ă passer ses journĂ©es dans les hĂŽtels et les avions. Il ne parvient pas Ă surmonter sa peur des vols, quand bien mĂȘme il tente de sâhabituer aux turbulences et autres repas que lui servent les hĂŽtesses de lâair. La fatigue le guette, mais il se force Ă garder les yeux ouverts pour sâaffairer Ă ses nombreuses obligations.
On parle durant des heures, si bien que jâai reçu un message de Louane qui demande si elle doit mâattendre ou non pour partir. Je lui rĂ©ponds que non, voyant bien que Pedro souhaitait rattraper le temps perdu. Et on continue, on quitte ce cafĂ© car on a besoin de prendre lâair. On longe lâAar, le soleil couchant se reflĂšte sur lâeau irrĂ©guliĂšre. Le bruit des terrasses, qui se remplissent, celle du vent qui cogne contre les vagues et des feuilles qui tombent, se craquelant sous mes Converses et ses mocassins, se fond parfaitement dans nos Ă©changes, ne coupant pas ses retrouvailles.
Je retrouve les sensations dâautrefois, ce petit creux agrĂ©able dans le ventre qui papillonnait Ă chaque fois que je passais mon temps avec lui. De temps en temps, nos mains se frĂŽlent, sans pour autant que jâen fasse quoi que ce soit. Je ris dâun rire sincĂšre que seule Louane parvient Ă me soutirer. On sâarrĂȘte devant un hĂŽtel, le Schweizerhof, le sien, je prĂ©sume. Les mains dans les poches de mon cardigan, je me dandine sur mes pieds, attendant une remarque de lâentrepreneur. Il tourne son regard, guette les environs, les mains dans les poches de son pantalon.
« Ăa te dit de monter ? » propose-t-il.
Il sâhumecte les lĂšvres alors quâil plonge ses yeux dans les miens. Comme Ă lâĂ©poque, je succombe Ă son charme. Ce nâest plus un caprice auquel je cĂšde, mais lui qui rĂ©pond Ă mon besoin. Je nâhĂ©site mĂȘme pas quand jâaccepte. La dĂ©mesure et le luxe nous entourent quand on rentre. Le plafond nous surplombe par sa grandeur. Les lumiĂšres artificielles projettent leur rayon sur les murs marmorĂ©ens, un arc de cercle descendant jusquâaux pilastres incrustĂ©s. Le rĂ©ceptionniste me toise du regard dans sa tenue rouge, classe, des ornements dorĂ©s disposĂ©s çà et lĂ . Puis ses yeux sâintĂ©ressent Ă mon ami. AussitĂŽt, il se reconcentre sur son journal.
On traverse un grand hall, notre chemin tracĂ© par un tapis rouge sans fin. Puis on arrive dans lâascenseur, vide de monde. Et quand les portiĂšres se referment, je ne peux me retenir davantage. Je lâembrasse, embrasse mes envies de la journĂ©e. Mes mains dĂ©couvrent la douceur de son costume, celle de la soie de sa cravate. Il me pousse contre un coin, me soulĂšve. Mes jambes lassĂšrent sa taille, alors que mes pouces caressent ses poils naissants sur ses joues. Je savoure ses lĂšvres, chatouille sa langue avec la mienne dans un rythme lent, inoubliable. Je sens son bas-ventre contre ma cuisse alors que le mien me serre.
Les portiĂšres sâouvrent, on reprend notre civilitĂ© juste le temps dâaller dans sa chambre. Et les joues rouges, je goĂ»te au luxe de son lit et de son corps.
Nos soupirs sâentendent dans toute la piĂšce. Nos jambes entrecroisĂ©es, je passe le bout de mes doigts sur son torse nu. Ma main suit sa ligne, celle bien dĂ©finie par ses pectoraux musclĂ©s. Avec toute sa charge de travail, il parvient Ă sâentretenir. Moi, jâai Ă peine le temps de finir mes lectures pour le mois prochain. Des milliers dâobligations me hantent, pourtant, je ne bouge pas. Je profite de sa prĂ©sence, de ses draps rembourrĂ©s, mĂȘme si salis par nos Ă©bats. Sur son plafond, un miroir dans lequel je me ridiculise. Ma pĂąle figure contraste avec son physique marquĂ© dâun lĂ©ger bronzage.
Jâen ai eu des coups dâun soir. Mes doigts ont eu lâoccasion de tracer divers traits, caresser plusieurs corps. Jâai galochĂ© des personnes, mĂȘme des bouches plus expĂ©rimentĂ©es. Jâai testĂ© tout un tas de positions, mĂȘme les plus farfelues, refusĂ© plusieurs fantasmes extrĂȘmes, expĂ©rimentĂ© les plus abordables. Ma langue a parcouru des recoins que jâai cru jusquâalors non-Ă©rogĂšne. Jâai eu le temps de dĂ©couvrir des partenaires, de partager mes nuits avec dâautres. Jâai vĂ©cu des expĂ©riences extraordinaires, dâautres beaucoup plus maladroites. Jâai reçu, donnĂ©, joui, recommencĂ©, encore et encore. Mais rien, rien ne me fait plus frissonner, plus mâextasier, orgasmer que Pedro.
Il a été ma premiÚre fois, rien ne le remplacera.
Depuis ce soir-lĂ , on a repris contact. Jâai son numĂ©ro dans mon tĂ©lĂ©phone et on sâĂ©change des messages de temps en temps. Mes Ă©tudes et son travail nous empĂȘchent de trop nous voir, de passer notre temps ensemble comme Ă lâĂ©poque. Tout a changĂ© dans nos vies, mais notre intimitĂ©, malgrĂ© les annĂ©es, est restĂ©e intacte. Du moins, presque. Le sexe nâĂ©tait pas aussi prĂ©sent dans nos Ă©changes par le passĂ©, la timiditĂ© adolescente muĂ©e en fougue Ă lâĂąge adulte. Quand lâennui me prend, et que le dĂ©sir se rĂ©veille dans mon bas-ventre quand je repense Ă nos Ă©bats, je lui envoie un Snap de ma verge, et aussitĂŽt, on sâexcite Ă distance au point de salir mon sous-vĂȘtement.
Mais lâexclusivitĂ© ne dĂ©finit pas notre relation. On le sait autant lâun que lâautre que nos agendas serrĂ©s nous permettent pas dâentamer une relation sĂ©rieuse. Enfin, surtout le sien, mais lâidĂ©e du couple ordinaire ne mâa jamais effleurĂ©. Jâaime trop dĂ©couvrir des gens, expĂ©rimenter des fantasmes que je ne pourrais jamais tenter avec Pedro, pour mâoffrir complĂštement Ă lui. Dâun commun accord, les limites de notre relation sont basĂ©es sur une amitiĂ© profonde, si bien que la gĂȘne nâexiste pas quand on sâenvoie en lâair.
Ainsi, lâannĂ©e passe. Ă lâoccasion, jâai parlĂ© de ma relation Ă Louane. Elle est ma confidente, une amie qui nâimpose pas son jugement quand je lui raconte mes secrets les plus intimes. Elle nâĂ©voque jamais la sexualitĂ© hormis quand je parle de Pedro. MâĂ©coutant divaguer sur son corps musclĂ©, elle mâa confiĂ© une fois :
« Tâes sĂ»r que tâes pas en train de tomber amoureux ? »
Un frisson parcourt mon corps quand jâentends ses mots. Un je-ne-sais-quoi me gĂȘne dans ses trois derniĂšres syllabes. Je balaie ce doute dans un rire gauche.
Elle fronce ses sourcils alors que son pouce caresse son bracelet. Elle hausse des Ă©paules et tourne la tĂȘte de droit Ă gauche, signal corporel de sa pensĂ©e muette. Et puis le sujet nâa plus jamais Ă©tĂ© remis sur la table. Dans ma tĂȘte, je lâai convaincu du bĂ©nĂ©fice de mon amitiĂ©. Mais elle a mis en doute mes convictions, mes certidudes. Je crois quâaprĂšs cette conversation, jâai dĂ» baiser avec trois types sur Grindr dans la mĂȘme semaine. Peut-ĂȘtre que câest Ă cause du stress de mes derniers examens, sĂ»rement mĂȘme. Mais une petite voix rĂ©pĂšte ce mot que jâabhorre.
Je nâai plus eu le temps de repenser à ça. Mon mois de rush intensif et mes nuits blanches ont rythmĂ© ma session de juin. Les termes se confondent dans ma tĂȘte alors que je tente dây mettre de lâordre. Ă la fin, jâai vu le bout de mes trois annĂ©es de bachelor. Un certificat concrĂ©tise mes rĂ©sultats alors que la fiertĂ© peints un sourire sur mes traits fatiguĂ©s. Jâai tout de suite tĂ©lĂ©phonĂ© Ă mes parents qui mâont fĂ©licitĂ© dans un Italien explosif dont mon tympan a perdu lâhabitude. Louane mâa congratulĂ© et je lui ai retournĂ© le compliment dans une Ă©treinte forte.
Elle a passĂ© sa premiĂšre annĂ©e avec succĂšs, et je me rends compte de lâannĂ©e qui sâest Ă©coulĂ©. Je repense Ă ces moments passĂ©s Ă ses cĂŽtĂ©s, Ă ses soirĂ©es arrosĂ©es quâon a regrettĂ©es le lendemain, Ă ces moments de doute quand on butait sur nos Ă©crits, Ă ses Ă©changes de poĂšmes et dâavis sur les auteurs des classiques. Et je me dis que ce visage resplendissant va me manquer. Tous ces visages vont me manquer, ces futurs auteurs, autrices, dramaturges ou autres poĂštes en puissance. Ces professeurs aguerris qui mâont enseignĂ© tant de fondamentaux, guidĂ© dans mes processus crĂ©atifs, mâont permis dâaffermir mon style, explorĂ© lâunivers dâautres artistes. De tout cela, je leur en serais reconnaissant Ă vie.
Jâai reçu un message de Pedro le jour mĂȘme. Il mâa envoyĂ© une adresse, ainsi quâun billet dâavion pour New-York.
           On va fĂȘter ça, champion, mâa-t-il envoyĂ©.
           Je nâai mĂȘme pas rĂ©flĂ©chi quand jâai embarquĂ© dans lâavion, mon petit sac Ă dos comme unique bagage.
           Le matin se reflĂšte sur les vitres des buildings. Depuis cette chambre dâhĂŽtel, la largeur de New-York sâĂ©tend Ă perte de vue. Jâadmire cette immense ville alors que les nuages orange, presque rouges, couvrent la ville, ombrent nos corps nus. Les pieds nus, je me sĂ©pare du corps de Pedro. Je sens la froideur sous ma plante, la moquette salie par une tache de vin, une bĂȘtise due au trop plein dâalcool dans nos veines. Je me remĂ©more cette soirĂ©e durant laquelle on a bu encore et encore pour cĂ©lĂ©brer mon triomphe, ma victoire acquise grĂące Ă mon dur labeur.
Je me suis livrĂ© Ă lui, il a pris soin de moi, mâa menĂ© jusquâĂ lâorgasme Ă de multiples reprises. Il a ramenĂ© un vieux vinyle qui crĂ©pite dĂ©sormais parce quâon a perdu la notion du temps. Je hausse le tourne-disque, le crĂ©pitement sâarrĂȘte, baignant la piĂšce dans un silence agrĂ©able, parfait, comme cette nuit passĂ©e Ă ses cĂŽtĂ©s. Je me dirige vers la salle de bain, me regarde dans le miroir. Des cernes violets, mon t-shirt tachĂ© dâun bordeaux profond, couleur similaire sur mes lĂšvres et mes joues. Je lâenlĂšve, dĂ©couvre les marques que Pedro mâa laissĂ©es.
Des traces de griffures, de morsures, des suçons parsĂšment mon corps. Personne ne mâa autant possĂ©dĂ© que lui, ces signes Ă©vidents dâun besoin sauvage. Je me sens conquis Ă ses cĂŽtĂ©s, plein. Jâai lâimpression dâĂȘtre spĂ©cial avec lui, que je vaux quelque chose. Dans la douche, je repense Ă ce mot, celui que Louane mâa imbriquĂ© dans la tĂȘte. Amoureux, me surssure cette voix. Je ne peux pas me le permettre, pas avec Pedro.
Il ne veut pas sâengager, il me lâa fait bien comprendre. Et câest censĂ© me convenir. Je vais mener une vie dâauteur, voyager pour prĂ©senter mes Ćuvres, mes premiers livres, faire mes premiers pas dans le monde de la littĂ©rature. Une relation ne serait quâun poids pour moi. Et pourtant, je le sais. Je lâai su depuis nos retrouvailles. Chaque jour, je me rĂ©veille avec ce souvenir de notre nuit, un hĂ©ritage quâil mâa lĂ©guĂ© et dont je me dĂ©lecte chaque matin. Mais lors de ce matin-lĂ , celui-ci mĂȘme que je vis, je crains mes sentiments. Ne pas tomber amoureux, une litanie que je me rĂ©pĂšte depuis Torrazza, depuis mon arrivĂ©e en Suisse, depuis toujours. Je ne suis pas fait pour ces relations normĂ©es, pour me lier Ă jamais Ă quelquâun.
Pedro est le seul Ă me faire douter de cette certitude.
Et quand je sors de la douche, que je veille sur lui et son visage tendre, sa peau douce, ses lÚvres charnues, écorchées par mes dents, son torse sculpté, ses cils papillonnant, ses cheveux en bataille, et son sourire malin, je me dis :
Mais ce nâest pas ce qui nous empĂȘche de nous relancer, de se perdre dans ses draps alors quâon sâembrasse, encore et encore. Je suis amoureux, je le sais, mais je le cache dans notre quĂȘte de sexe. Une pensĂ©e perverse me hante que je chasse quand je mâoffre Ă lui. Une larme coule le long de ma joue, prĂ©tendue douleur physique, alors que câest mon mental qui me fait dĂ©faut.
Par chance, je ne le croise pas si souvent durant les deux prochaines annĂ©es. Il est affairĂ© avec son entreprise, moi avec mes projets littĂ©raires, marquant une pause entre mon bachelor et mon master. JâĂ©cris, je me relis, je réécris, je confis mes manuscrits Ă des proches pour quâils me relisent, jâĂ©coute leurs conseils, les trie, corrige mes fautes, et je recommence. Câest mon quotidien. Ă cĂŽtĂ©, je travaille dans un bar oĂč je mâimprovise mixeur, dans un coin de GenĂšve populaire. Le quartier de Rive est loin de chez-moi, loin de Carouge, mais câest lâendroit le plus prolifique pour le monde de la nuit, mon monde.
Câest ce travail qui mâaide, qui mâĂ©paule dans ma vie. Jâapprends la vie des autres, dĂ©couvre le quotidien des clients attablĂ©s au bar, lâalcool les aidant Ă se confier. Je les Ă©coute dâune oreille attentive, empathique, et un coin de ma tĂȘte note des idĂ©es pour mon roman. Il mâarrive parfois de me faire draguer, jâaccepte certaines propositions. Mais je suis las de ces coups dâun soir, las de ce sexe casuel qui ne mĂšne nulle part. Il mâarrive de ne pas finir, prĂ©textant un problĂšme Ă mes amants. Mais dans le fond, ce nâest pas ça le problĂšme.
Parce quâil mâarrive de penser Ă Pedro, parce que ses messages et ses photos sont toujours prĂ©sentes dans mes notifications, quel que soit le moment, et parce que je poursuis cette relation sans suite, au nom dâune amitiĂ© qui date de mon enfance. Parce que je lâaime, je suis incapable de profiter de ce que me prodiguent les autres.
Mais en face de lui, je garde la face, je joue les imbĂ©ciles. Quand on baise, je prends plaisir, profite de ce quâil mâoffre. Je me contente de cette relation, presse tout ce quâelle peut me donner, essore jusquâĂ la derniĂšre goutte ces plaisirs qui ne durent quâun instant, que lors de lâapothĂ©ose, quand mon monde fusionne avec le sien. Et je mâen inspire pour mes histoires, mon Ă©criture, une thĂ©rapie crĂ©ative sans limite qui sauvegarde le peu de bon sens qui me reste. Pedro me rend fou Ă crever, ce corps hante mes rĂȘves, cet hĂ©ritage devient trop lourd Ă porter. Pourtant, je continue Ă me faire du mal en suppliant ses caresses, quâil me prenne comme il nâa jamais pris personne.
Et Ă force de corriger mon projet, de servir des verres, de baiser pour baiser, non plus pour le plaisir, de rĂ©colter des informations de mes clients et de mâen inspirer, je dĂ©bouche sur une fin satisfaisante pour mon roman. Et je me dis, ça y est, câest fini, câest bon, je peux le publier sans remords. En le relisant une derniĂšre fois pour la forme et vĂ©rifier les derniĂšres Ă©ventuelles coquilles, je dĂ©couvre une histoire qui me convient. Et quand je lâimprime, passe ma main dĂ©licate sur les reliures encore chaudes, je mâen rends compte :
Jâai Ă©crit mon premier roman.
Spinoza a Ă©tabli que les Ă©vĂ©nements tels quâon les vit ne sont que le rĂ©sultat dâune chaĂźne de causes et dâeffets. Cette idĂ©e, on peut la comparer avec une rangĂ©e de dominos. DĂšs lors que le premier domino tombe â ce que Spinoza appelle la cause premiĂšre â la suite de la chaĂźne se renverse Ă©galement. Mais si on isole un domino dans la chaĂźne, on se rend compte que sa chute est le rĂ©sultat dâune cause dâun domino qui le prĂ©cĂšde et quâil est lui-mĂȘme la cause de la chute dâun prochain domino. Chaque domino reprĂ©sente un Ă©vĂ©nement, qui est lui-mĂȘme la cause et lâeffet dâun autre Ă©vĂ©nement. Câest avec cette pensĂ©e que je prĂ©sente le dĂ©terminisme Ă une foule devant moi, dans cet auditorium en plein cĆur de Nice.
Jâai 26 ans quand je pose ma voix et que je lis mes notes sur Spinoza. Deux ans se sont Ă©coulĂ©s, câest le temps quâil a fallu attendre pour que mon premier roman soit un succĂšs commercial. Câest le mĂȘme laps de temps qui sâest Ă©coulĂ© durant sa rĂ©daction, et jâen suis trĂšs satisfait. Mais quand jâĂ©numĂšre les causes et les effets de ma venue ici, un coin de ma tĂȘte pense Ă ceux de mon amour pour Pedro. Je refais le film de ces derniĂšres annĂ©es, rembobine ma vie aussi loin que je le peux pour me rendre compte dâoĂč est-ce que mon histoire a commencĂ© Ă dĂ©raper, que cette chaĂźne de cause et dâeffet Ă commencer Ă dĂ©railler. Je pense aux causes qui mâont fait crier son nom il y a quelques semaines de cela. Je pense aux effets du succĂšs de mon livre, le plus rĂ©cent Ă©tant ma confĂ©rence dans ce lieu.
Alors que jâĂ©voque le mythe de PromĂ©thĂ©e, que je parle de son frĂšre, jâimagine sans mal Pedro comme porteur du feu. Il joue toujours avec quatre coups dâavance, sa prĂ©voyance, un don quâil a dĂ©veloppĂ© pour garder le contrĂŽle sur sa vie. Moi, jâassume sa perte dĂ©finitive au moment oĂč je me suis livrĂ© Ă lui pour la premiĂšre fois. Les dieux mâont jouĂ© un tour, et je me trouve bloquĂ© par ce sentiment atroce, incontrĂŽlable. Je me remĂ©more la haine de mon ami pour Spinoza, un rictus Ă peine visible alors que jâaborde la philosophie de Hegel.
Je cherche encore le sens de mes sentiments, cette rationalitĂ© que le philosophe dĂ©fend bec et ongles quand il sâagit du dĂ©terminisme. Tout arrive pour une raison selon lui. Mais je me raccroche Ă lâabsurditĂ© de Camus. AprĂšs tout, si le sens mouvait les actions de ce monde, il ne mâaurait jamais fait tomber dans les bras de mon meilleur ami. Et pourtant, mon roman parle de ce protagoniste qui cherche une preuve de la mort de son meilleur ami, qui tente de survivre Ă ce deuil douloureux. PoussĂ© dans un jeu de piste, je parle de son dĂ©bat interne, de sa rage contre le monde qui lui a enlevĂ© une part de sa vie. Je parle du nĂ©cĂ©ssitarisme et dâĂ quel point cette philosophie absurde hante mon personnage principal.
Ce roman, jâen fais le porte-Ă©tendard du dĂ©bat entre dĂ©terminisme et libre arbitre, et dans un dernier pas, je mâarrĂȘte face Ă mon public, et je les remercie pour leur attention. Sous les applaudissements, je remarque dans un coin de la piĂšce Louane, un sourire fier dessinĂ© sur son visage. Je fais un petit mouvement de la tĂȘte, et je balaie du regard lâauditorium. Je dissimule ma dĂ©ception quand je mâĂ©clipse de la scĂšne ; il nâest pas venu.
Je suis loin dâĂȘtre naĂŻf. On continue de parler de nos aventures dâune nuit par message ou quand on sâappelle. Et depuis quelque temps, jâai remarquĂ© quâil se rend de moins en moins disponible. Et cette distance sâest créée quand il mâa parlĂ© dâun Maxime pour la premiĂšre fois. Ă force de rencontrer des gens, de parler avec, jâai dĂ©veloppĂ© une grande attention. Câest comme ça que je le sais. QuâĂ force dâentendre ce prĂ©nom, jâai devinĂ© que ce journaliste nâest pas un simple coup dâun soir, quâune Ă©niĂšme gĂąterie nocturne, quâune lubie.
Non, il est bien plus que ça.
Câest avec cette mĂȘme peur que je prends mon natel, compose son numĂ©ro et lâappelle. Jâentends que ça sonne, patiente une trentaine de secondes, et il ne dĂ©croche pas. Je soupire. On devait se voir aujourdâhui. Il faut croire que je ne passe quâau second plan dĂ©sormais. Je me mords lâintĂ©rieur de la joue, mon regard fixe dans les coulisses. Je me dirige vers ma suite, range mes affaires et me regarde dans le miroir. Jây vois un jeune homme hĂąlĂ©, une barbe naissante, et une once de tristesse dans ses iris brunes. Je tourne la tĂȘte de droite Ă gauche quand jâentends quelquâun toquer.
La personne entre et je vois dans le reflet une jeune femme noire. Ses cheveux crĂ©pus, dressĂ©s en chignon, se dissimulent devant lâombre dâune housse de guitare. Ses lĂšvres, recouvertes dâune lĂ©gĂšre couche de gloss, arborent un grand sourire. Je le lui renvoie dans le miroir.
« Y a une foule qui tâattend dehors, monsieur Beloscuni. » me dĂ©clare-t-elle avec un accent sur la fin de sa phrase.
Je lĂąche un lĂ©ger rire alors que je quitte mon siĂšge pour venir lâenlacer. Elle nâest que de passage Ă Nice, et le hasard des calendriers fait que je vais y vivre pendant un petit temps. Alors, elle mâa prĂ©venu de sa venue, et on a convenu dâune petite sortie. Je voulais lui prĂ©senter Pedro, mais il faut croire que monsieur est trop occupĂ© en ce moment, en train de baiser un inconnu alors que jâexiste. Je hausse des Ă©paules quand elle me pose la question tandis quâon se dirige vers une nuĂ©e de gens. On se sert du rosĂ©, quelques personnes viennent me poser des questions, dâautres me fĂ©liciter, et une poignĂ©e me faire dĂ©dicacer leur livre.
Je ne me rends pas forcĂ©ment compte de la chance que jâai. Il est dur pour un auteur de vivre de son mĂ©tier, je le sais. Je sais aussi que le monde du livre et de la littĂ©rature ne sĂ©duit plus grand monde, lâindustrie du cinĂ©ma et celui du streaming lui faisant concurrence. Les livres de fiction ne se vendent plus, sâentassent dans des grandes bibliothĂšques sans attiser la curiositĂ©, et beaucoup de jeunes auteurs renoncent Ă leur rĂȘve de littĂ©raire. Câest pourquoi jâignore comment rĂ©pondre quand on me demande la raison de mon succĂšs. La vantardise, je ne me lâautorise pas. Les maisons dâĂ©dition peuvent se targuer dâun excellent travail, les chiffres effarants du nombre de vue sur Tiktok au sujet de mon livre Ă©tant une probable rĂ©ponse. Le fait que des influenceurs fiers affichent mon livre dans leur story, un autre Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse.
Ce monde-lĂ , jâen ai jamais rĂȘvĂ©.
Bien sĂ»r que jâai visĂ© le succĂšs. Mais jamais lâabondance. Jâai rĂȘvĂ© dâune vie balzacienne ou encore baudelairienne, les malheurs de leurs Ă©poques en moins. Dans la mienne, ĂȘtre auteur se rĂ©sume Ă une longue bataille avec les maisons dâĂ©dition, Ă des expĂ©ditions obligatoires dans des salons dĂ©diĂ©s ou encore, comme aujourdâhui, Ă donner des confĂ©rences sur nos Ćuvres. Moi, je compte quâun seul livre, et jâen suis dĂ©jĂ las. Un brouillon repose dans mon ordinateur, et lâangoisse dâun Ă©chec commercial rythme mon Ă©criture. Non pas que lâargent mâintĂ©resse, ça je mâen fiche, mais ce sont plutĂŽt les retombĂ©es qui me stressent. Se faire lĂącher par son Ă©diteur, subir ses pressions, abandonner la crĂ©ativitĂ© pour pondre un bouquin bĂąclĂ©, dĂ©cevoir son public, bis repetita.
Je crains ce cycle, cette boucle craint.
Ce sont des angoisses qui occupent mes nuits, qui nourrissent mes nuits blanches, nuisent Ă crĂ©ativitĂ©. Jâen ai confiĂ© une partie Ă Louane, qui Ă son tour mâa parlĂ© de la pression de ses parents, des critiques vis-Ă -vis de sa vie bohĂ©mienne. Elle veut la vivre, cette putain de vie dâartiste, ses poĂšmes transposĂ©s en ballade, en pop dansante ou en hymne servant de tremplin dans sa tournĂ©e des bars de toute la France. Elle parait loin, cette Ă©poque dans cette petite ville de Bienne, dans laquelle on passait nos nuits Ă rĂ©viser pour le prochain examen, tout en refaisant le monde avec notre plume, nos Ă©crits partagĂ©s autour dâun joint de CBD sur le toit de notre immeuble.
Je repense Ă Torrazza parfois. Elle me manque de temps en temps. Mais la vie dâadulte mâa donnĂ© lâopportunitĂ© de visiter de grandes villes, comme Nice ce soir. On se balade avec Louane, les lumiĂšres artificielles du soir Ă©clairant nos pas. JâapprĂ©cie la grandeur des bĂątisses, la beautĂ© de la mer. Lâair salĂ© se faufile dans nos narines, se confond avec mon parfum industriel. On rit, on se perd dans des ruelles, notre joie, une Ă©trangetĂ© aux yeux des passants. Mon amie mâemmĂšne dans un bar, on enchaĂźne plusieurs shots alors que la lumiĂšre tamisĂ©e nous couvre le visage de sa chaleur, se reflĂšte dans nos joailleries, elle, ses boucles dâoreilles argentĂ©es, moi, ma bague sur laquelle couche un rubis. On lâinvite sur scĂšne, elle sort sa guitare, et joue une petite mĂ©lodie, nous sert un texte innocent. JâapprĂ©cie la douceur des consonnes, la rĂ©sonnance des voyelles dans sa voix chantante, basse par moment, puis fortes par dâautre, le tout, un plaisir pour les oreilles. Elle resplendit sur scĂšne avec son instrument.
Et pour une fois dans la soirĂ©e, mes craintes nâoccupent plus mon esprit. Jâoublie Pedro lâespace dâune soirĂ©e. Jâignore la distance qui sâest mise entre nous. Je tais mes doutes vis-Ă -vis de notre amitiĂ©. Je ne me prĂ©occupe plus de notre futur qui sâefface Ă mesure que les affres du temps travaillent notre lien. Les chaĂźnes semblent sur le point de cĂ©der, mais jâai dĂ©cidĂ© de ne plus y penser dĂšs lors quâune lueur se reflĂšte dans les yeux de Louane.
On est en plein milieu du mois de mai quand Pedro mâa appelĂ©. JâĂ©crivais un bout de mon manuscrit quand jâai senti mon tĂ©lĂ©phone vibrĂ© contre ma jambe. AussitĂŽt, je lâai pris et jâai ouvert grand les yeux quand jâai vu son prĂ©nom affichĂ© sur mon Ă©cran. Mon cĆur rate un battement quand je dĂ©croche et que jâentends les premiers souffles de sa voix.
« Salut, ça te dit quâon se voit ? »
LâaprĂšs-midi touche Ă sa fin. Jâai Ă©tĂ© plutĂŽt productif dans mon Ă©criture, et mon prochain rendez-vous avec mon agence nâaura pas lieu avant la semaine prochaine. Plus rien ne me retient dans mon appartement, et ça fait si longtemps quâon ne sâest pas vu. Jâaccepte son invitation, raccroche, et ferme mon ordinateur avec un coup violent. Je prends juste la peine de me vĂȘtir dâun sweat Ă capuche brun avant de partir de chez-moi. Il mâa envoyĂ© lâadresse, un Ă©niĂšme hĂŽtel pour une Ă©niĂšme soirĂ©e sous les draps. Je prends une vingtaine de minutes avant dâapercevoir la devanture. La grandiloquence ne la dĂ©finit pas, ce qui attise ma curiositĂ©.
Mal grĂ© bon grĂ©, mes standards se sont Ă©levĂ©s Ă force de frĂ©quenter Pedro. Il mâa habituĂ© Ă ce que les entrĂ©es soient soutenues par dâimmenses colonnes dâun style antique. Il mâa habituĂ© Ă ce quâun portier mâaccueille avec un grand sourire, un chapeau ridicule aux couleurs de lâhĂŽtel siĂ©gĂ© au sommet de son crĂąne. Câest Ă moi dâouvrir la porte. Pas de tapis rouge sous mes semelles, pas de lustres, que des touristes avec leurs chemises dĂ©goulinantes de sueur et leur paire de Ray-Ban dâentrĂ©e de gamme. Alors, câest loin dâĂȘtre un bouiboui, il nâempĂȘche que cet endroit ne ressemble Ă rien de ceux de mes meilleures nuits.
Je demande la chambre de Borleti au rĂ©ceptionniste qui mâindique le numĂ©ro 116. Je le remercie et mây dirige. Je frappe trois coups brefs, la porte sâouvre, et je nâai mĂȘme pas le temps de parler quâune paire de lĂšvres prend dâassaut la mienne. Je ne me pose pas plus de questions, et je me laisse embarquer dans une danse dont je ne rythme pas le tempo.
Entre deux baisers, jâentrouvre les yeux, et dĂ©couvre un Pedro dĂ©sespĂ©rĂ©. Il descend ses lĂšvres vers mon cou dans lequel il dĂ©pose une rangĂ©e de baisers. Une odeur forte dâalcool Ă©mane dans la piĂšce. Sa dĂ©marche est prĂ©cipitĂ©e, vive, et sauvage. Des premiers soupirs sortent de ma bouche alors que jâembrasse sa tempe Ă plusieurs reprises, mimant lâattitude de mon amant. Je lui mords le lobe, ce qui lui provoque un gĂ©missement grave. Il murmure mon prĂ©nom, glapie des insultes, me supplie plus. Ses mains frottent le tissu de mon sweat, quâil enlĂšve dâun mouvement rapide, ses doigts accrochĂ©s aux ourlets de mon vĂȘtement.
Transpirant, son visage se tiraille dans une expression singuliĂšre, un mix entre de lâenvie et de la tristesse. Il me pousse contre le lit, mâalite avec une lĂ©gĂšre pression sur mon torse. Il enlĂšve son t-shirt, et je ne peux mâempĂȘcher de saliver quand je revois ce corps qui occupe encore mes nuits les plus torrides. Ces derniers temps, je soulage mon dĂ©sir Ă lâaide de ma main, mon imagination jouant avec mes souvenirs. Mais cette fois-ci, je peux satisfaire mon envie avec Pedro.
Mes mains glissent vers son pantalon, une bosse prĂ©pondĂ©rante signale son Ă©rection. Jâesquisse un sourire quâil mime avec moins dâentrain, toujours ses yeux apeurĂ©s, comme lors dâune premiĂšre fois. Sans plus tarder, je desserre sa ceinture alors quâon entend rĂ©sonner un bruit mĂ©tallique dans toute la chambre. Dâun geste maladroit, il mâimite, tirant mon pantalon dâun coup bref.
Sa main empoigne mon membre, dĂ©jĂ gonflĂ© de sang. Un premier rĂąle sort de ma bouche, alors que je frotte avec ma paume son boxer, une tĂąche visqueuse rencontrant ma peau frĂȘle. Puis je le dĂ©couvre, je rentre en contact avec son sexe pour la premiĂšre fois depuis un long moment. Je le branle de trois coups secs. Un filet de prĂ©-sperme sâĂ©chappe de son prĂ©puce, sâĂ©choue sur ma paume. Les joues rouges, il me regarde le prendre en bouche. Ses soupirs se prĂ©cipitent de plus en plus, son torse, sur lequel ma main est posĂ©e, sâaffaisse et remonte dans un rythme irrĂ©gulier.
Ă califourchon sur le lit, je joue avec son Ă©rection, ma langue lĂšche son gland, se dĂ©lecte du goĂ»t Ăącre de son liquide sĂ©minal. Je sens ses mains dans mes cheveux, alors que quelques coups de rein atteignent le fond de ma gorge. Je dĂ©glutis, de la bave sâĂ©tale sur son membre, mais il ne sâarrĂȘte pas pour autant. Il poursuit ses coups, de plus en plus erratique, presque violents, alors que des gĂ©missements sâĂ©chappent de ses lĂšvres. Mon nom outrepasse la barriĂšre de ses lĂšvres, et je sens un sourire sâesquisser malgrĂ© moi. Je sens sous ma paume la transpiration se masser, son fluide mĂ©langer avec le mien. Quelques gouttes perlent au bout de mes cheveux, coulant par moment sur lui.
Il arrĂȘte ses coups de rein. Surpris, je rouvre les yeux et ma vue rencontre un visage figĂ© dans une expression illisible. Je mâarrĂȘte Ă mon tour. Dehors, le soleil se couche. Ses lumiĂšres orangĂ©es se reflĂštent sur nous. Jâai chaud. TrĂšs chaud. Mais rien ne se passe. LĂ , Ă ce moment, on se toise du regard. De sa hauteur, il me plombe, se rapproche de moi. Toute suintante de sueur, sa blondeur salie me chatouille le nez. Une Ă©niĂšme rencontre, mer profonde qui croise mon regard noir. Il mâobserve. Mes joues se rĂ©chauffent. Je mâapprĂȘte Ă parler, mais je suis tu, ma parole obstruĂ©e par ses lĂšvres.
Et tout se relance, lâalcool se mĂ©lange Ă la menthe dans son baiser. La piĂšce sort de son silence, nos voix se confondent dans des rĂąles et dans des exclamations. Je pousse dâun coup de pied mon pantalon, mes chaussettes emportĂ©es dans le mouvement. ComplĂštement nu, il me jauge du regard, avant dâĂ son tour se dĂ©barrasser de son bas. Je ne lâai plus vu comme ça depuis si longtemps, si bien que mon corps rĂ©pond Ă ce manque. Ă prĂ©sent, je ne contrĂŽle plus la situation. Mon cerveau sâĂ©teint, je ne suis plus quâune boule de nerf dirigĂ©e par des dĂ©sirs bestiaux.
Comme dâhabitude, il me couche sur les draps. On sâembrasse, la chaleur monte, il Ă©carte mes jambes. Une pression contre mon derriĂšre, une clĂ© pour un monde de luxure. Il sây insĂšre, mes fesses se contractent. Un premier gĂ©missement, plaintif, sort de mes lĂšvres. Puis mon entrĂ©e sâhabitue, se dĂ©tend, et les premiers coups de rein sâenchaĂźnent. Plus de douceur comme les premiĂšres fois, il grogne de plus en plus Ă mesure quâil accĂ©lĂšre la cadence, et la douleur se mĂȘle au plaisir. Mes jambes en lâair tremblent Ă chaque fois quâil sâenfonce en moi, mais le plaisir dĂ©passe la peur, alors que ma main me branle.
Je sens mon pouls dans le creux de mes deux mains, dans mes poignets, qui remonte le long de mes bras, de mon cou, et mon corps nâest plus quâune pulsation, quâun battement qui accĂ©lĂšre, accĂ©lĂšre, accĂ©lĂšre. Il se calque sur le tempo de ses coups de rein de plus en plus rapide. Ma main tente de mimer ce rythme, de le suivre, toujours avec un train de retard, jusquâĂ ce quâil suive son propre tempo. Ces mouvements, un mĂ©tronome dĂ©synchronisĂ© qui ne suit aucune musique. Ces sons sauvages, un orchestre charnel sans chef, une cacophonie ambiante qui imite mal les plus grandes symphonies. Ma voix se trouve dans une autre tonalitĂ© que ses rĂąles. Tout se termine dans une apothĂ©ose pathĂ©tique, dans laquelle jâai joui trop vite, et lui pas.
Il sort de moi, se couche Ă mes cĂŽtĂ©s, et regarde le plafond avec un air hĂ©bĂ©tĂ©. On reste comme ça pendant un certain temps durant lequel une gĂȘne taciturne sâinstalle. Je nâose pas tourner la tĂȘte de peur de croiser une expression trop rĂ©vĂ©latrice. Des perles de liquide sĂ©minal glissent sur mon ventre, tombe sur le petit espace qui sĂ©pare nos corps. Je me mords lâintĂ©rieur de la lĂšvre, alors que le matelas sâallĂšge dâun poids. Je me tourne, me retrouve face au dos de mon amant. Quelques grains de beautĂ© dĂ©corent sa peau, ses Ă©paules montent et descendent dans un rythme calme. Il soupire.
« Il faut quâon arrĂȘte ça, Charles. »
Je prends du temps Ă digĂ©rer lâinformation. Mon bon sens se perd avec mes sentiments. Je dĂ©glutis alors que mon cĆur rate un battement. Pedro se lĂšve du lit, se dirige vers ce que jâimagine ĂȘtre la salle de bain. Je me prĂ©cipite vers lui, retiens son poignet pour quâil sâarrĂȘte.
« Pourquoi ? demandĂ©-je dans un souffle indiscernable. Pourquoi ? Jâveux dire, ça arrive ce genre de baise. »
Il ne me regarde pas. Je tente de calmer ma respiration, de me rassurer comme je peux.
« On peut recommencer dans un, deux, trois jours et tout redeviendra comme avant. On prendra plaisir comme on a lâhabitude.
- Tâas pas lâair de comprendre, jâveux plus de ce genre de relation. Jâpeux plus me le permettre, jây arrive plus. »
Je tressaillis. Je comprends.
« Quâest-ce quâil a de plus que moi ? Jâveux dire, tu connais Maxime depuis Ă peine quelques mois, tu peux pas me jeter comme ça. »
Je serre le poing, jalousie enfin exposée au grand jour.
« Jâte connais depuis quâon est petit. Câest pas le genre de relation qui sâoublie. Câest toi-mĂȘme qui a renouĂ© les liens. »
Je resserre ma poigne autour de son poignet.
« Jâpeux pas te laisser dĂ©truire ce quâon a.
- Parce quâil y a eu quelque chose entre-nous ? »
Il tourne sa tĂȘte, son regard sâassombrit, ses sourcils se froncent.
« CâĂ©tait que de la baise entre-nous Charles, on Ă©tait bons potes, câest normal quâon se soit revu de temps en temps. Et tâarrive mĂȘme plus Ă me faire jouir. »
Il me fixe avec ses yeux verts, me juge avec hauteur. Un poids tombe jusquâĂ mon estomac quand il prononce ces mots :
« Jâcrois que jâsuis amoureux, et crois-moi, jâsuis le premier Ă qui ça fait chier. Mais pour lui, jâpense que jâsuis prĂȘt Ă sauter le pas. Quoi que ça veuille dire. »
Je me mords la lĂšvre infĂ©rieure. Les yeux baissĂ©s, je fixe ma poigne, encore attachĂ© Ă son poignet. Dans un chuchotement, je lui dĂ©voile mes sentiments que jâai tentĂ© de taire depuis leur dĂ©couverte :
« Pourquoi pas avec moi ? »
Ses yeux sâĂ©carquillent alors quâun rictus creuse sa joue.
« Mais tu comprends rien en fait ? Jâressens rien pour toi. Jâai jamais ressenti quoi que ce soit pour toi, et tu le sais trĂšs bien. »
Il se détache de mon emprise.
« On Ă©tait potes, je cherchais pas plus avec toi. Maintenant, je vais prendre une douche, me rhabiller et partir dâici. Garde la chambre, prend ça comme un dernier cadeau. »
Et comme ça, il sâen va dans la douche. Ă peine jâentends lâĂ©coulement de lâeau que mon ventre se met Ă se tordre. Ma respiration accĂ©lĂšre, mes yeux se troublent, mon corps tremble. Sans mĂȘme rĂ©flĂ©chir, je me rhabille. Le mĂ©lange de sueur et de sperme tache mes vĂȘtements, colle Ă ma peau, mais ce nâest pas ça qui me rend sale. Ce qui me salit, câest lâespoir. Jâai cru pouvoir entreprendre une relation avec Pedro, quâon filerait le parfait amour. Jâai pensĂ© que lâAkai Ito mâa reliĂ© Ă lui, Ă designer cette personne comme celui qui mâĂ©tait destinĂ©. Jâai suivi un fil qui nâa jamais existĂ©. Et je me sens bĂȘte quand je dĂ©vale les escaliers, les yeux plein de larmes que je ne peux plus retenir.
Dehors, la pluie tente de laver ma connerie, masquer mes actes, couvrir mon visage, mais je me sens encore plus sale, dĂ©goutant, poisseux. Dans le bus, le jugement des passagers sâajoute Ă ma peine. Mais ma fiertĂ© a Ă©tĂ© tellement bafouĂ©e que je ne peux arrĂȘter la course de mes larmes, ni les tremblements que subie mon corps. Les souvenirs mâassĂšnent, son visage et nos moments, des flashs aveuglants. Je me prĂ©cipite dehors quand on annonce mon arrĂȘt. Mes gestes dĂ©cousus et alanguis me mĂšnent jusque dans mon appartement dans lequel je sombre. Dans un coin de ma chambre, je mâeffondre. Je ne suis quâun cĆur dont les miettes sâĂ©parpillent sur mon corps. Les souvenirs animent mon Ăąme dans des tĂ©nĂšbres profonds.
La fatigue mâemporte dans une torpeur cauchemardesque, doucereuse. Mes rĂȘves me rappellent nos plus belles journĂ©es, nos soirĂ©es les plus tardives. Ils me ramĂšnent en enfance, et me voilĂ adolescent en train de refaire le monde dans sa maison Ă Torrazza, nous deux lovĂ©s dans son lit. Et le lit sâagrandit, les couvertures devenant plus luxueuse, nous deux en face dâune fenĂȘtre qui donne sur un dĂ©cor helvĂ©tique. Et les petites maisonnĂ©es se transforment en building, leur reflet de New-York me ramĂšne Ă ce jour bĂ©at et maudit, le jour de la dĂ©couverte de mes sentiments. Et je me rĂ©veille Ă cause de ce visage sombre, moqueur, animĂ© par un rire dĂ©goĂ»tĂ© qui tonne encore et encore jusquâĂ me sortir de mon sommeil.
Je tremble encore, je peine Ă respirer tant je pleure. Mon dos douloureux me force Ă me lever, mâĂ©puise. La sĂ©cheresse de mon visage me frappe alors que je mâassois Ă mon bureau. Une idĂ©e me vient, des mots Ă poser, Ă rĂ©citer : mon exutoire. Jâouvre lâun des tiroirs, en prends un petit carnet, et sous la lueur blafarde de la Lune, je compose un poĂšme dâune plume tremblante.
Une vallĂ©e isolĂ©e, lâendroit de notre enfance
On sâest parlĂ© une fois, on sâest jamais lĂąchĂ©
On existait pour lâautre, nous, moments partagĂ©s
Ton refuge est en ville, jâai haĂŻ la constance
De cette campagne : je rĂȘvais dâĂ©vasion
à ton départ, nos deux ombres se sont confondues
Une errance dans une piĂšce, tout quittĂ©, jây crois plus
Mon rĂȘve, tu lâas ranimĂ© dans une vision
Trois ans plus tard, des retrouvailles, corps magnifique
Que je parcoure du bout de ma langue douce
Un contrat tacite, des rencontres qui nous poussent
Dans les bras de lâautre, Ă tel point que je mây pique
Je tombe pour toi, je maudis mes sentiments
Le corps des autres ne procure rien, je veux que toi
Tu tombes pour un autre, tu me quittes sous ce toit
Et encore aujourdâhui, jâespĂšre que tu me mens