Que reste-t-il, que s'ouvre-t-il quand le film a disparu ?
Imaginons un festival de cinéma non plus comme une série de projections de films, le partage d'oeuvres accomplies, d'objets fermés parce qu'existant déjà au passé, mais comme l'expérience de créations multiformes inachevées.
DiscrĂštement, avec une fragilitĂ© et une modestie bienvenues, quâon aimerait retrouver dans plus de projets, c'est ce que la premiĂšre Ă©dition d'UNdocumenta, qui s'est tenue pendant 3 jours Ă Gwangju, en CorĂ©e, a entrepris. Pour qu'au-delĂ du moment de sa fabrication, le cinĂ©ma reste vivant et ouvert, potentiellement infini, pour quâil ne se rĂ©pĂšte pas mais advienne chaque fois singuliĂšrement en un temps et un lieu donnĂ© â comme un concert, une reprĂ©sentation, un spectacle, une lecture, une performance, toutes les formes de live ou d'oeuvres Ă©volutives â, les initiateurs d'UNdocumenta, le cinĂ©aste philippin Raya Martin et le critique et programmateur français Antoine Thirion, rejoints par les producteurs et commissaires Olga Rozenblum, Gallien DĂ©jean et Pascaline MorincĂŽme, français eux aussi, ont imaginĂ© cette premiĂšre Ă©dition sans films. Ou, bien plutĂŽt qu'en leur absence, puisqu'ils restaient au coeur du festival, dans leur manque perpĂ©tuel. Lorsque les films ont disparu â qu'ils soient perdus, dĂ©truits, empĂȘchĂ©s, censurĂ©s, abandonnĂ©s, oubliĂ©s, effacĂ©s, engloutis, invisibles, imaginaires... â, que nous reste-t-il ?
Il nous reste, Ă condition de les exhumer, des traces, variables selon les cas : notes, synopsis, Ă©lĂ©ments de dĂ©cor et de costumes, photos, affiches et autres documents de promotion, presse, tĂ©moignages, chiffres⊠Il nous reste, Ă condition de la dire ou de l'Ă©crire, une histoire du cinĂ©ma perdu, invisible, qui renseigne les zones dâombres de notre histoire politique, Ă©conomique, sociale, de lâhistoire de nos mentalitĂ©s : territoires, pĂ©riodes, peuples, mouvements, privĂ©s de cinĂ©ma pour que le monde ne les voit pas ou, Ă lâinverse, fuyant le cinĂ©ma pour que le pouvoir ne les voit pas ; films et cinĂ©astes interdits ou disparus dans les bouleversements, dâorigine naturelle aussi bien quâhumaine, de leur rĂ©gions ; films abandonnĂ©s par une industrie qui nây trouvait pas son compte. Il nous reste, Ă condition de les mobiliser, la mĂ©moire et lâimagination : tout ce que notre cerveau â producteur infatigable de rĂ©cits, dâimages et de sentiments, dont le fonctionnement nous aura rarement paru tant cinĂ©matographique quâen cette occasion â conçoit Ă partir de ces films disparus, en se nourrissant du souvenir dâautres films.
Partant de ce reste, trace, histoire, mĂ©moire et imagination, UNdocumenta lâa dĂ©ployĂ© sous diffĂ©rentes formes.
InspirĂ©e par Zomia, une rĂ©gion montagneuse de lâAsie qui traverse le Vietnam, le Cambodge, le Laos, la ThaĂŻlande, la Birmanie, et dont les peuples ont toujours Ă©chappĂ© Ă la domination des Ătats en rejetant notamment lâarchive Ă©crite comme instrument potentiel de contrĂŽle pour lui prĂ©fĂ©rer lâoralitĂ©, une exposition intitulĂ©e Our apologies for shaky and blurry images prĂ©sentait des oeuvres de Steinar Haga Kristensen, Park Taekyu, Nicolas Roggy, Jean-Marie Appriou, Huma Bhabha, John Divola, ClĂ©ment RodzielskiâŠ, rĂȘvant Ă cette zone libre une histoire qui croiserait celle dâune industrie cinĂ©matographique primitive en Birmanie, aujourdâhui disparue.
Des prĂ©sentations et confĂ©rences sur des films perdus, entre autres sur Arirang (de Na Un-kyoo, 1926) par Un-seong Yoo, ancien directeur du festival de Jeonju, professeur Ă lâuniversitĂ© KâArts de SĂ©oul et rĂ©dacteur en chef de la nouvelle revue Okulo, et sur Late Autumn (de Lee Man-hee, 1966) par Eunyoung Mo, directrice de la cinĂ©mathĂšque de CorĂ©e, ont collectĂ©, prĂ©sentĂ© et commentĂ© ce qui a subsistĂ© de ces films, dont la disparition alimente les fantasmes liĂ©s Ă la partition du pays et Ă l'inaccessibilitĂ© de la CorĂ©e du Nord, qui cacherait mille trĂ©sors aujourdâhui portĂ©s disparus. Late Autumn a Ă©galement donnĂ© lieu Ă la crĂ©ation dâune bande sonore Ă©voquant le film, mixĂ©e sur un Ă©cran noir que venaient illuminer irrĂ©guliĂšrement, Ă la vitesse de lâĂ©clair (pas loin du 24Ăšme de seconde), les quelques photogrammes existant encore.
Raya Martin et Antoine Thirion ont rassemblĂ© et créé, avec How he died is controversial, des Ă©lĂ©ments prĂ©paratoires, documents officiels, photographies et sons, pour un film qui nâexiste(ra?) pas sur le peuple philippin des Kalingas, leur rĂ©sistance pendant trois dĂ©cennies au projet de barrage qui devait submerger leurs terres et lâassassinat consĂ©cutif en 1980 de lâun de leurs chefs, Macli-ing Dulag, avec celui, manquĂ©, de son interprĂšte, Pedro Dungoc, bien moins connu, devenu ici le mystĂ©rieux personnage principal dâune histoire invisible.
High Wolf (Maxime Primault) a jouĂ© live sa crĂ©ation sonore et musicale, A Glow from this Unknown World, la bande-son dâun film imaginĂ© avec Pascaline MorincĂŽme aux confins dâun territoire perdu, de jungle, de riviĂšres, de lacs et de montagnes, habitĂ© par quelques hommes parlant une langue connue dâeux seuls. La philosophe Anne-Françoise Schmid a donnĂ© une confĂ©rence, The revolt of the film and other films, sur la mĂ©thode du âsansâ, issue de la non-philosophie et de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©rique, consistant Ă abandonner lâĂ©lĂ©ment principal de lâobjet Ă©tudiĂ© (ici, au cinĂ©ma : le film) pour dĂ©velopper dâautres formes dâanalyse de cet objet et renouveler sa connaissance. Ladj Ly, avec Film invisible, a montrĂ© quelques extraits du travail quâil poursuit depuis quinze ans en filmant la banlieue parisienne oĂč il vit. Kawayan de Guia et Bertrand Dezoteux ont respectivement investi lâespace et les Ă©crans hors des salles, en faisant dĂ©railler tĂ©lĂ©, clip et film institutionnel...
Au-delĂ de lâaboutissement ou de la rĂ©ussite de chacun des Ă©lĂ©ments qui ont composĂ© le festival, UNdocumenta a mis lâesquisse, lâimaginaire et la recherche au coeur de son projet, contre un cinĂ©ma Ă lâhistoire et aux formes figĂ©es. On ne saurait que lui ĂȘtre grĂ© de ce dĂ©centrement, qui ouvre de nouvelles perspectives tant dâĂ©tude que de crĂ©ation.
La premiĂšre Ă©dition du festival de cinĂ©ma UNdocumenta, conçue par Raya Martin et Antoine Thirion, sâest tenue du 29 avril au 1er mai 2016 Ă lâAsia Culture Center de Gwangju, en CorĂ©e, Ă lâinvitation de Max-Philip Aschenbrenner, commissaire dâexposition et programmateur Ă lâACC.









