l’ordre (1973)
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l’ordre (1973)

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L'Ordre, de Jean-Daniel Pollet et Maurice Born
“Vous allez droit à la catastrophe. Nous vous plaignons. Je vous dis ça sincèrement, pour votre décadence, votre indifférence, votre insolence.”
Entre l'île de Spinalonga, au large de la Crète, et Athènes, Jean-Daniel Pollet et Maurice Born restituent dans ce film-pamphlet d'une quarantaine de minutes, tourné en 1973, l'histoire de l'exclusion et de l'enfermement des lépreux grecs mais, surtout, celle de la société “saine” qui les y a contraints.
De 1904 à 1956, avant que les médicaments n'existent, les lépreux étaient arrêtés à travers le pays et isolés au sens premier : parqués sur l'île, jusqu'à leur mort. Pour éviter la contagion, disait-on, une contagion dont on ne savait pourtant rien, la médecine ignorant encore les modalités de transmission de cette maladie. On destituait les lépreux de leurs droits civiques ; on les rayait des registres dans leurs villages. Le risque de contagion ne passait pas seulement par le corps des malades mais par leur existence même, menaçant “l'ordre” politique et social.
Au milieu des années 1950, avec la mise au point d'un médicament stoppant la maladie, on rapatrie les lépreux dans un hôpital à Athènes. A l'isolement géographique succède l'isolement social, plus redoutable encore.
“Au début, pour nous enfermer, il fallait les flics, il fallait une prison. Aujourd'hui, plus de gardien, plus de barrière, un peu de persuasion, à peine. Parce que vous êtes plus humains ? Non. Simplement, la séparation est faite. ”
Le film fait et refait le parcours des lépreux entre Spinalonga et Athènes. Sur l'île, il suit les traces, les rues, arpente les ruines des maisons, des villages, ramasse au sol un squelette, des flacons de médicament vides. A Athènes, il entre dans la ville, suit les voies d'accès à l'hôpital, ses couloirs et coursives. Le travelling arrière qui ouvre le film, part de Spinalonga et se poursuit par un travelling avant vers l'hôpital reproduit la duperie générale : le temps a passé, les choses ont évolué. L'interview du formidable porte-parole des lépreux, Raimondakis, qui ponctue tout le film est en noir et blanc, comme une archive tournée avant que la couleur n'existe au cinéma : la terrible condition des malades qu'il décrit n'est plus. Jusqu'à ce que la caméra n'effectue plus un mouvement progressif, illusoire, mais ne vienne et revienne parcourir les mêmes lieux, en noir et blanc et en couleur, butant sans fin sur les murs, le sol, les grilles, le rivage, les barrières et rambardes. Jusqu'à ce qu'un plan en couleur de Raimondakis n'actualise sa parole. Rien n'a changé : passé et présent se confondent en une éternelle incapacité de l'humanité à intégrer la différence, la maladie, la mort, repoussées hors champ. Le visage ridé de Raimondakis, ses yeux blancs, sa voix chevrotante sont ceux d'un oracle sans âge, de tout temps, du nôtre aussi.
“Il y a 36 ans que je suis enfermé sans avoir commis de crime. Pendant ces années, beaucoup de gens sont venus nous voir, certains pour faire des photos, d'autres avec un point de vue littéraire, pour voir une espèce de gens différents. Plusieurs ont tourné des films. Hélas, jusqu'à aujourd'hui, ils nous ont tous trahis. Aucun n'a transmis ce que nous voulions et ce qu'il avait promis de montrer au monde. Finalement une duperie, une photo, et la légende dessous qui modifiait les promesses et nous trahissait. Et ceci nous blessait parce que les uns voulaient montrer de la compassion et les autres de la répulsion, mais nous, on ne veut ni qu'on nous déteste ni qu'on nous plaigne.”
Non seulement le film n'a pas trahi, mais il s'est fait le moyen (métrage) de transmission du témoignage et de la pensée de Raimondakis. Quand celui-ci renvoie la société “saine” à son “ordre”, en vérité à ses illusions, ses peurs, son aliénation, sa violence, toutes formes de maladie et de folie, le film laisse à son tour cette société “saine” hors champ pour ne garder de l'humanité que ceux qui en ont précisément été écartés, leurs lieux de vie et leurs corps, ici enfin rendus au centre des plans.
“Vous nous plaignez pour la maladie, pourtant je crois que c'est nous qui devons vous plaindre, car si nous, une muraille nous sépare de la jungle, de la vie, nous avons cependant trouvé la cible et le but de la vie ici, dans la fournaise de la maladie et de l'isolement.”
On aurait voulu lire Michel Foucault sur ce film. A défaut, on trouve ici une passionnante série sur Jean-Daniel Pollet, initiée par Jean-Paul Fargier, dont un entretien avec le sociologue Maurice Born, cosignataire du film (comme Malo Aguettant, l'assistant de Jean-Daniel Pollet).
L'Ordre, de Jean-Daniel Pollet, Maurice Born et Malo Aguettant, France, 1973, 40', nb et coul., avec Raimondakis
On peut acheter le film en DVD ici et ailleurs, avec Dieu sait quoi, Méditerranée, Bassae et Ceux d'en face.