Renouveler les imaginaires autour du modèle vivant (4e partie)
Internet et nos biais cognitifs
Vous connaissez peut-être la fameuse loi de Brandolini, selon laquelle il faut infiniment plus de temps et d'efforts pour démonter une fausse information que pour la propager.
Si la fausse information est si efficace dans sa diffusion par comparaison à la vérité, c'est qu'elle est généralement conçue pour flatter nos bas instincts et nos préjugés, alors que la vérité nous bouscule. Il en découle que, comme dit l'adage, «le mensonge prend l'ascenseur et la vérité monte par l'escalier.»
De plus, nos biais de confirmation font que nous ne retenons souvent que les informations qui nous arrangent, et que les démonstrations de nos erreurs de jugement, au lieu de nous convaincre, vont même parfois jusqu'à renforcer ces mêmes jugements moisis,.
C'est ainsi que les individus donnent parfois consciemment crédit à des informations même une fois qu'elles se sont révélées fausses car «elles auraient pu être vraies et c'est suffisant». C'est comme si notre esprit ressentait la contradiction comme une menace existentielle et développait des anticorps pour s'en prémunir.
Ce n'est qu'en étant longuement soumis à ces démonstrations, que l’être humain peut en venir à changer ses points de vue. Il paraît qu'il faut à un individu être soumis presque dix fois à la faiblesse de ses arguments, et plutôt par son entourage, pour commencer à les revoir.
Internet n'est donc pas le lieu le plus propice à ces dispositions réflexives.
Internet est un espace particulier de partage d'informations, en ce qu'il fonctionne par mots-clés et réseaux informationnels fermés.
La tendance néfaste dont témoignent les bulles de sociabilité fermées à confiner les internautes dans leurs schémas de pensée, comme des disques rayés, est largement documentée.
Mais c'est la dynamique des mots-clés et des hashtags qui nous intéresse plus particulièrement ici. La recherche et l'organisation d'informations sur Internet repose quasi exclusivement sur eux. Et tous n'ont pas le même impact.
Si vous-même tapez les mots «cuisine tomates», vous trouverez des recettes avec tomates, des avis pour considérer la cuisine avec ou sans tomates, ou des catalogues de variétés de tomates. En l'occurrence vous ne vous serez probablement pas engagés dans cette recherche avec une idée préconçue. A priori, vous n'en avez cure que la cuisine puisse se faire avec ou sans tomates. Il n'y a aucun sens préétabli à cette association de mots-clés. Si de nombreuses autres personnes font des recherches sur «cuisine tomates» ou que le hashtag «cuisine tomates» se popularise, là encore, cela ne portera pas à conséquence.
À l’inverse, le voisinage des mots «s*xe/modèles d'artistes», lui, a de tout autres potentialités. Cette juxtaposition de termes convoque un imaginaire fait de muses et de débauches secrètes, terreau de romanesque pour les uns, et de réelles convictions pour les autres.
De ce fait, si des myriades d'articles naissaient soudainement sur Internet pour défendre que les modèles couchaient peu avec les artistes, ces articles offriraient, par référencement, un écho renouvelé à l’association sémantique «s*xe/modèles d'artistes», et ainsi à l'imaginaire sus-dit.
Nos biais de confirmation (et la méfiance de certains face au discours des élites, savantes ou non) font que le contenu réel des articles aura beau se poser en contradiction avec les hypothèses égrillardes, celles-ci en sortiront quand même renforcées, surtout si des articles promouvant le fantasme se mêlent à cette montée en référencement.
En somme, notre goût pour les récits et la quête de sens nourrit un phénomène de corrélation étendue par simple juxtaposition de mots.
Les mots-clés et hashtags, c'est une information réduite à des signifiants malléables et qui peuvent être complètement retournés, comme le sont les signifiants picturaux, dès lors que le sujet génère un affect.
Citons en exemple l'Origine du monde de Courbet : pour les uns, le tableau est une réification des femmes qui se trouvent réduites à leur s*xe et, pour les autres, c'est de l'empowerment féminin. Regardons aussi Le baiser, du peintre contemporain Harry Cormean, Derrière la possible sensualité et l'efficace dynamisme de l'ensemble, le tableau ne semble pas exempt d'esprit critique sur ce qu’il présente. L'ambiance est sombre, l'espace n'obéit à aucune perspective et enserre les personnages, et le peintre n'est complètement rassurant. De ce fait, les petits cœurs décelables au niveau de la sellette acquièrent un sous-texte ironique. Pourtant la mise en éventaire de cette agréable anatomie féminine et le baiser qui l'accompagne ne sonneront pour certains que comme une émoustillante réitération du mythe de l'artiste amoureux de sa modèle.
Le fort sous-texte de certains termes attachés aux modèles aggrave encore le biais cognitif général : quand sont évoquées les « relations » entre artistes et modèles, il est a priori peu de gens pour penser à de simples collaborations artistiques. Ne parlons même pas de l'expression « modèle favorite », étant donné que «favorite», en tant que nom, évoque sans coup férir les maîtresses royales et les créatures de harem.
En résumé, les mots-clés et hashtags en eux-mêmes nous incitent à la méconnaissance, sans que l'aide de personne ne soit requise.