Dis, pourquoi les gens dans les peintures ils sont tout nus ?
(ci-dessus : Dessin de Charles Léandre, 1903)
"Dis, pourquoi les gens dans les peintures ils sont tout nus ?"
Voilà le genre de question qui pend au nez du parent qui amène son jeune enfant au musée et dont le côté ingénu, comme bien souvent, pousse à réfléchir à de vraies problématiques.
Parce que, oui, souvent, on va au musée regarder des gens à poil (dans les œuvres, hein), et c'est devenu tellement habituel qu'on y pense même plus.
Il faut dire que ce goût pour le nu dans les œuvres remonte à l'Antiquité grecque, donc on a eu le temps de s'habituer.
Dans l'Antiquité, le nu exaltait la perfection du corps des dieux et la place centrale de l'être humain et de ses accomplissements dans l'ordre du monde. Et dès l'Antiquité le corps féminin était montré passif, à l'inverse du corps masculin, martial et agissant. Le corps masculin impose sa force au monde, tandis que le corps féminin est réceptacle : il est symbole passif (fidélité tempérance, etc.), véhicule passif des forces de la nature et des passions, futur réceptacle du désir masculin
Au Moyen Âge, on a laissé ça de côté, et la nudité n'était représentée que comme figure de piété et d'humilité (en gros).
Et à la Renaissance, on a remis le couvert. Il s'agissait d'exprimer le retour symbolique à la «sagesse antique», d'exalter une forme d'intemporalité, de puissance civilisatrice et d'amener vers le message divin en suscitant l'émotion par le pathétique des corps martyrisés et vieillis, ou par un idéal de beauté. Les représentations du martyre de saint Sébastien en sont la synthèse parfaite. Et, il y avait aussi des préoccupations érotiques fréquentes, surtout dans le nu féminin, faut pas rêver. Ces topos culturels se sont prolongés bon an mal an jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.
Puis le XIXe siècle a tout fait péter. Peu à peu, les récits mythologiques et bibliques, premiers prétextes à représenter des corps nus, sont passés de mode. Le nu masculin s'est effacé au profit du nu féminin car les artistes (tous des hommes) voulaient continuer cependant à représenter l'anatomie féminine (ça alors !). L'orientalisme et diverses fantaisies antiquisantes (des Cléopâtre, des Phryné, des harems, des marchés aux esclaves et autres facéties) ont servi de véhicules à ces représentations chez les romantiques et les académiques. Les modernes se mirent aussi à peindre des nus féminins, dans un mélange d'expression franche du désir et d'exploration graphique, le nu féminin devenant symbole de modernité, tandis que le nu masculin passait pour une vieillerie académique.
Le XIXe siècle et le début du XXe ont ainsi entériné l'idée qu'un corps féminin en toute situation raconte quelque chose par sa simple mise en disponibilité (souvent sexuelle en sous-texte). Par contre, dès que le corps masculin est privé de son contexte narratif extérieur, de ses attributs de pouvoir (éclairs de Jupiter) et d'action (épée, cheval), c'est comme s'il n'avait plus rien à raconter.
Et quand les femmes artistes sont arrivées, elles ont aussi privilégié le nu féminin, même si elles le faisaient aussi pour en diminuer la mise en disponibilité sexuelle au regard masculin.
Et depuis, l'art abstrait est arrivé, les autres modes d'expression comme la photo et la vidéo se sont développés de concert, et aucun n'a vraiment bousculé l'hégémonie du nu féminin.
Dès lors, cela vaut-il encore de présenter des nus en art contemporain, autrement que sous le prétexte érotique qui sous-tend toute la production actuelle de photos de nus artistique, remplie de jeunes femmes aguichantes de 18 à 25 ans ?
Et quelle serait la place des modèles vivants dans tout cela ?
On en parlera la semaine prochaine.
















