Les ateliers avec modèle vivant sont-ils sexistes ?
«Féministe revendiquée, (…) elle servait de modèle à des étudiants lors de cours de dessin. N’être qu'un corps, en silence ; faire pause sur ses désirs, ses impatiences, ses gênes, pour d'offrir au regard de l'autre… Il y a, plus que de l'inconfort, une certaine violence dans ces moments.»
Comme le rappelle cette citation d'un article du Monde, il est clair que les ateliers virilistes du XIXe siècle n'étaient pas tendres avec les modèles femmes.
Hein ? Quoi ? C'était censé être la description des ateliers de notre époque ? Ah, c'est n'importe quoi, alors…
Oui, bon, concédons aux journalistes le droit de se tromper. On va pas en faire un plat. C'est vite arrivé, après tout. Une seconde d'inattention et, hop, on dérape de 150 ans. L'accident bête…
Bref.
Ce qui nous est narré dans cet article, c'est l'expérience de pose plutôt malheureuse de l'artiste Carmen Winant. Poser est une affaire très intime, et l'on n’aura pas la goujaterie de contester les sentiments de l'artiste. Mais de là à en tirer des généralités sur les ateliers avec modèles et parler de violence psychique…
Si on veut être gentil, on fera l'hypothèse que la journaliste a ingénument transformé en vérité universelle la mauvaise expérience personnelle de Carmen Winant quand elle était modèle. Si on veut être moins gentil, on dira qu'elle parle des ateliers avec la désinvolture du journaliste habitué à discourir doctement de sujets qu'elle ne maîtrise pas et qu'elle profite de noircir la vision des ateliers avec modèle pour se positionner, en conjonction avec l'artiste, en représentante immarcescible du camp du Bien. C'est un grand classique du journalisme de gauche .
La méconnaissance de la réalité des ateliers avec modèles concerne 99% des gens, et les gens de gauche épris de culture ont des chances de percevoir la pratique comme datée voire réactionnaire, et de ce fait comme servant de véhicule à la perpétuation du vieil ordre sexiste de l'art. Tout modèle d'aujourd'hui aura au moins une fois entendu des échos de ce genre de la part de quelques progressistes autoproclamés :
« Le modèle vivant, c’est sexiste. » « Le modèle vivant, c’est l’espace de toutes les discriminations. » « Le modèle vivant, c’est la réification de la femme. »
Ces critiques sont injustes et confondent le déroulement des séances d'atelier et la production de nus artistique en général. La réification potentielle du corps de la femme n’est pas plus prégnante dans les séances avec modèle que dans l’ensemble de la société. Les amateurs de modèle vivant apprécient généralement de s’exercer à représenter les deux sexes, et tombent peu dans cette objectivation érotisée du corps de la femme qui déborde encore largement de notre société, et surtout de l’imagerie publicitaire.
Il faut donc faire très attention de ne pas prendre pour une généralité certaines expériences personnelles malheureuses montées en épingle sous couvert de féminisme, et qui décrivent le modèle comme une pauvre créature jetée en pâture à des meutes concupiscentes et fondées à la juger comme une pièce de boucherie à l’étal. Pour un meilleur état des lieux au sujet de la relation entre préoccupations féministes et travail de modèle vivant, on pourra lire On the Pedestal par Elisabeth Hollander, tout particulièrement sa conclusion.
On ne niera point cependant que les modèles féminins sont majoritaires dans le métier et que le nu masculin est largement absent de la création contemporaine. Dans les ateliers contemporains, individuels ou collectifs, les artistes auront tendance à préférer faire du nu féminin que masculin dès lors qu'il s'agit pour eux de réaliser une œuvre de long terme et non un simple exercice. Il ne faudrait toutefois pas voir là l’expression univoque et exclusive d’une oppression ou d'une prétendue "violence" mais davantage la persistance d’atavismes culturels qui puisent à de nombreuses sources, y compris le sexisme. L’art occidental obéit à des règles très genrées depuis plus de deux millénaires et voilà plus de deux cents ans que la féminisation règne sur les narratifs esthétiques, avec pour effet d’exclure largement les lignes masculines du champ des possibles. L’émancipation féminine n’a pas changé d’un iota le monopole du nu féminin dans la création artistique, et les femmes elles-mêmes continuent manifestement de considérer le nu masculin comme un non-sujet. S’il est souhaitable de voir s’atténuer cette dichotomie, il est clair, au vu des conceptions esthétiques de la moyenne des gens, que nous ne verrons pas ce changement de notre vivant.
Le sexisme n'est bien sûr pas le seul sujet dont s'emparent les journalistes de gauche ignorants pour montrer qu'ils sont dans le camp du bien. Dans cet article du Guardian, on louait la fin du straight male gaze, en sous-entendant une prétendue hétéronormativité dans les ateliers (ah bon?). Dans cet autre article de Libération, que je citais précédemment, on critiquait les modèles professionnels masculins au «poses style Musclor» (mouais…) et au «sphincter vissé» (euh, c'est censé signifier quoi ?)
En conclusion, à l’heure où la recherche universitaire sur l’histoire des modèles nous vient fortement d’outre-atlantique, où les gender studies et race studies pèsent justement de tout leur poids, il faut demeurer vigilant pour ne pas écraser les nuances de l’exercice du métier, au passé comme au présent, sous la botte de lourdes parades moralistes.















