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Mille gouttes
[paru dans le numéro 5 de Terrain Vague - https://revueterrainvague.bigcartel.com/]Â
 ça commence par une goutte. Une minuscule goutte, qu’elle nettoie d’un coup de langue un mardi matin. Un point rouge à l’extrémité de son doigt, presque invisible, qu’elle oublie instantanément.
Le soir en rentrant chez elle, elle ne voit pas la nouvelle goutte qui s’est étalée cette fois, sur son doigt. Elle est trop pressée de laver sa journée, court sous la douche et la goutte se noie dans l’eau chaude savonneuse.
Le lendemain matin, son doigt saigne sans douleur, ses draps sont parsemés. Elle pense au chat, il a du la griffer dans la nuit, elle ne se serait pas réveillée. La plaie disparaît sous un pansement qu’elle applique soigneusement, comme une enfant, la langue pincée avant de partir au travail.
Le jeudi, il y a une tache sur l’oreiller. Mia l’examine, étudie sa forme, la tache est sèche et son corps intact. Dans la salle de bain, nue devant le miroir, Mia observe, triture, soulève, mais son corps ne révèle rien, il est muet et monochrome.
Quand elle sort dans la rue, toute habillée, elle a l’impression que quelque chose change. Les regards peut-être, un peu plus pressants, l’homme au coin de la rue qui humidifie ses lèvres en la regardant, rien d’inhabituel mais elle est mal à l’aise, un peu plus gauche, un peu moins solide.
A 16h elle le sent.
C’est humide, désagréable, ça coule le long de ses jambes, elle n’ose plus bouger. Elle imagine la petite flaque qui doit se former à ses pieds, sous son bureau. Elle continue à hocher la tête en écoutant la patiente dans son bureau, elle continue à sourire mais elle pétrifiée, elle ne veut pas baisser les yeux et regarder.
Elle ne se lève pas pour raccompagner la dame à la porte.
Quand elle voit l’étendue des dégâts, elle se met à trembler. Le sol est écarlate, sa chaise trempée et son pantalon poisseux, sa bouche remplie de fer.
Elle tente d’éponger avec l’une des serviettes qui trainent dans son bureau, mais le sang refuse d’être absorbé, il est partout, il suinte de ses pores, il sèche dans le creux de son genou, il forme une croute autour de sa peau qui refuse de partir. Mia panique. Elle sort de son bureau pour prendre le métro, sans dire au revoir à ses collègues, elle voudrait partir loin et vite. En sortant de l’hôpital, personne ne la regarde, le vigile lui souhaite une bonne soirée, elle croise un infirmier qui lui parle du beau temps, elle hurle à l’intérieur mais ils ne voient rien de son trouble ni de l’urgence, son sang est transparent.
Elle marche vite dans la rue, ses jambes manquent de s’emmêler quand elle dévale l’escalier du métro. Le sang a arrêté de couler, il coagule au niveau des chevilles et s’écaille. Elle a l’impression que tout le monde la voit, que tout le monde la dévisage, elle respire fort, comme on lui a appris en cas de crise. Gonfler le ventre, remplir les poumons, élargir les épaules, vider le ventre, baisser la cage thoracique. Son pouls ralentit.
Quand sa station arrive, c’est tout juste si elle ne court pas pour arriver chez elle, à grandes enjambées, la clé déjà dans la main. Dans son appartement, elle jette ses affaires par terre et se précipite sous la douche, elle frotte, frotte comme une dingue, elle veut tout faire disparaitre, elle pense qu’en frottant le sang partira et ne reviendra plus, elle ne voit pas la plaie qui ne cicatrise pas, elle ne remarque pas l’abcès qu’elle aurait du nettoyer et qui a pris de l’ampleur, juste derrière son épaule, dans le coin de son corps auquel elle ne peut accéder seule. L’eau rouge coule dans le siphon, Mia pleure en silence, elle voudrait que ça s’arrête, elle voudrait comprendre.
Le lendemain la tache est là au réveil et Mia suinte de partout. De minuscules gouttes qui sortent de son corps, qui reviennent, qui refusent de céder. C’est toutes ses pores qui sont ouvertes, une hémorragie lente et invisible qui la rend plus fatiguée. Elle appelle le travail pour dire qu’elle ne pourra pas venir, et reste en boule dans son lit déjà maculé. Elle n’appelle personne d’autre, car elle ne saurait pas quoi dire. Elle ne veut pas sortir, elle pense qu’elle est devenue de celles dont on devine au premier regard qu’elle est une saigneuse, une blessée. Elle ne sait pas encore que les gens ne devinent pas, parce que les gens préfèrent ne rien savoir. Elle fixe le plafond pendant des heures pour tenter de comprendre, qu’est ce qu’elle a bien pu faire pour être punie, pour ne pas cicatriser, pour saigner invisible.
 Après une semaine au lit, elle remarque qu’elle survit. Que son sang est partout, mais surtout dans son corps.
 Au bout de deux semaines, elle s’y est habituée, à sa peau perlée de rouge, elle ne sait pas vraiment quoi faire d’autre de toute façon. Elle a repris le travail, porte des vêtements longs, et beaucoup de pansements qui ne font rien mais qui la rassurent. Elle fonctionne au ralenti, mais elle fonctionne quand même. Elle ne cherche plus à comprendre, elle a lâché prise. Elle fait juste plus attention depuis la fois ou elle a été déjeuner avec un collègue. En sortant du restaurant, lorsqu’elle est passée devant lui, il a avancé sa tête comme par réflexe et a humé son odeur, son odeur métallique, et ses yeux ont changé l’espace d’un instant. Il s’est mis à sourire en se rapprochant, il a mis son doigt à côté de son omoplate, près de l’aisselle, près de la plaie, comme pour goûter et elle n’a pas osé se dégager. Elle a remarqué qu’ils étaient nombreux à tourner autour de la plaie, que les yeux de certains devenaient fous à l’approche de l’effluve pleine de fer, qu’ils rapprochaient leurs jambes et leurs mains, toujours plus proches. Elle n’a pas encore compris qu’elle a le droit de se défendre mais ça viendra, petit à petit. Pour l’instant, elle se sent comme une proie, un gibier que l’on peut pister sans même sortir les chiens, rien qu’au fumet dont elle est persuadée qu’il est pestilentiel.
 Il y a quelques jours, elle est sortie boire un verre avec des amies, et elle l’a vue. Elle a vu les reflets rouges sur la peau de la fille qui parlait et qui tirait ses manches pour couvrir ses poignets. Elle a vu les taches sur la chemise pourtant sombre et le dessous des ongles foncés. Elle a vu ses sursauts à chaque fois que la porte du bar s’ouvrait. Alors quand les autres sont parties, elle s’est approchée d’elle, et un peu gênée, elle lui a posé la question. Elle lui a parlé de sa peau suintante, et des lèvres humides de certains hommes du métro, elle lui a parlé des pansements qui se remplissent trop vite et des cauchemars et des draps maculés. Elle lui a raconté le bain teinté hier, et la nouvelle plaie qu’elle a sentie du bout des doigts, l’angoisse des autres, et les cernes sous les yeux. La fille l’a écoutée, patiemment, et a relevé ses bras de chemises. Elle lui a montré sa peau, recousue et usée, rougie là où l’aiguille était entrée et ressortie. Certaines cicatrices étaient presque invisibles, d’autres grossières et bosselées, l’une semblait tenir grâce à du fil de pêche, recousue à la va vite. Et sans un mot, elle a sorti une trousse, une toute petite trousse, et au milieu de ce bar de la rue Saint Denis, elle a pris l’aiguille, la bobine de fil, elle a relevé le teeshirt de Mia, et elle a commencé à recoudre.  Â
It's been lovely but I have to scream now - spécial Hasard
L’armure
[paru dans le super zine Encrages- mars 2019]
Dix neuf. Dix neufs dessins, plus ou moins grands, plus ou moins voyants qui se baladent sur mon corps, qui le marquent indélébilement et que pourtant j’oublie régulièrement.
Dix neuf fois, l’aiguille a fait des allers-retours dans ma peau à une vitesse folle, des fois j’ai eu mal, d’autres pas du tout, mais à chaque fois j’ai aimé ça. J’ai aimé le relief des traits, le bruit de la machine, le cellophane ensanglanté, la pommade pendant des jours, j’ai aimé voir le dessin se fondre dans le décorps, être surprise à chaque reflet dans le miroir.
 Ils sont dix neufs pour m’accompagner partout où je vais. Je m’en sers de pense-bête, de souvenirs, de décoration ou de bouclier. D’ailleurs, quand je sens un regard qui m’agace dans le métro je retrousse les manches et je laisse la louve faire ce qu’elle sait le mieux faire, effrayer, faire douter, faire reculer.
 Je ne peux pas tous les expliquer, tous les contextualiser, leur donner une histoire pleine de sens caché et passionnante qui me ferait passer pour une meuf profonde et intelligente. Pour être honnête, je dirais plutôt que ça se passe comme ça :
Il y a des jours sans. Des jours où un gouffre immense s’ouvre à l’intérieur, un vide abyssal qui ne saurait se remplir, un puits sans fond de solitude et de mélancolie. Ces jours là , j’ai envie de prendre une aiguille et de l’enfoncer dans ma peau pour écrire Loved, voilà tu ne l’oublieras pas cette fois.
 Et il y a tous les jours avec, les jours qui me donnent envie de les marquer pour ne surtout pas les oublier, mon corps comme un post-it géant des moments de force, des moments de vie, des moments où le sang circulait comme un fou dans mes veines.
 Désormais, le corps que je vois dans le miroir n’est plus celui qu’il connaissait il y a 8 ans. Ce corps là , il lui est étranger. Il est vierge de ses mains. Il n’en connait aucun recoin. Le corps que je dévoile maintenant est comme une toile sur lequel d’autres ont peint des choses que tu observes avec tes mains et que tu balaies avec tes yeux. Tu les regardes attentivement, et moi pendant ce temps là , je ne pense plus à me cacher.
 Je me suis faite tatouer pour devenir adulte je crois, pour couper avec l’image de perpétuelle enfant que je semblais renvoyer. Je voulais m’endurcir, je voulais qu’on arrête de me parler comme si j’avais quatre ans dès que j’arrivais quelque part, je voulais qu’ils se méfient et qu’on m’accepte, qu’ils me voient traitre et qu’on me considère comme faisant partie de la famille. Je voulais marquer la différence entre eux et moi, sortir des codes de la féminité qui m’étaient tombés dessus si jeune et sans que je ne demande rien. Sortir de la catégorie de la gentille meuf inoffensive qui m’était plaquée par les mêmes qui trouvent aujourd’hui que nos dessins sont toujours trop. Trop gros, trop brouillon, trop coloré, pas assez réfléchi, pas assez impressionnant, vulgaire, agressif… Parce que dieu sait qu’il ne faudrait surtout pas nous laisser vivre sans policer notre corps, sans nous mener à l’échec inévitable : nous sommes des hordes vulgaires pour certains, pas assez tatoué.e.s pour d’autres, trop masculinisé.e.s avec nos bras recouverts ou au contraire, pas assez courageuses avec nos dessins cachés sur nos flancs, souvent jamais assez réfléchis, ou trop communs.
Moi, je ne voulais plus être lisse, je voulais devenir rugueuse, je voulais faire des choix définitifs. Je voulais faire quelque chose qui n’appartiendrait qu’à moi. Je voulais probablement être cool aussi. Et puis je voulais avoir mal, serrer les dents et ne pas pleurer.
 Je me suis faite tatouer pour être protégée, escortée, pour ne plus être à nue, totalement nue, pour avoir une armure incrustée. Je me suis faite tatouer pour me trouver belle aussi, pour tenter de m’aimer un peu plus, pour sublimer un corps que j’avais oublié, pour le trouver beau, pouvoir le regarder dans le miroir, pour avoir à nouveau envie de le montrer aux gens qui me faisaient mouiller.
 Des fois, je me demande si je ne me suis pas aussi faite tatouer pour sentir tes doigts parcourir les lignes qui sillonnent mes cuisses et mes bras.
Le numero spécial Corps <3

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Le nouveau zine féministo-queer
Cassie Jones, Healing from the Inside Out, 2018. Respirer. Soulever sa cage thoracique. Étirer le cou pour faire craquer les vertèbres et étendre les dorsaux. Pousser les ...
Respirer. Soulever sa cage thoracique. Étirer le cou pour faire craquer les vertèbres et étendre les dorsaux. Pousser les épaules en arrière. Jour mauvais. Jour sans. Je me sens vide, je n’écris plus. Et puis un mot, puis deux, une phrase. Â
Pendant longtemps j’ai tenu un journal intime, jusqu’à mes 17 ans environ. J’ai beau les relire, je ne sais toujours pas ce qui m’a poussé à arrêter d’un coup, le carnet s’est fini et je n’en ai jamais commencé un autre. A les parcourir avec beaucoup de gêne, l’écriture y est douloureuse, et j’ai l’impression qu’à cette période-là , je ne prenais le stylo que pour hurler un mal-être adolescent alors qu’au final je n’allais pas si mal. Les dix ans qui ont suivi, je n’ai que très peu écrit. Et puis j’ai été violée et pendant les mois qui ont suivi, j’ai pensé très fort que je ne pouvais pas me guérir moi-même. Je me suis vue incapable, attendant d’être sauvée sans succès. Alors un soir d’insomnie, à 3h du matin, j’ai recommencé. J’ai écrit, ou plutôt j’ai d’abord décrit. J’ai décrit la scène pour qu’elle sorte de ma tête, je l’ai écrite sur la pointe des pieds, avec les détails dont j’avais honte, j’ai créé une adresse mail anonyme et je l’ai envoyé à Polyvalence, un site qui publiait des témoignages sur les violences sexuelles. Je l’ai envoyé au plus loin de moi, mais surtout j’ai présenté au monde cette histoire, je l’ai sortie de ma chambre à coucher, elle était étalée sur une page avec un titre et un dessin, et les gens commentaient, ils commentaient des mots doux, effarés ou froids mais tous ces mots reconnaissaient ce qui était arrivé, ils prenaient ma parole sérieusement, ils l’absorbaient et y répondaient. Mon texte m’avait soulagée quand je l’avais écrit, mais il avait continué à me guérir quand il avait été partagé avec d’autres. Il avait stoppé l’hémorragie, et calmé le tourbillon de pensées. Les insomnies ont doucement diminué.
En écrivant ces mots, là maintenant, je guéris, je guéris de toutes les remarques odieuses qu’il m’a dites, je reconstruis ma confiance, une touche après une autre je me débloque et je lèche mes plaies.
C’est devenu un reflexe. J’ai guéri avec chaque mot écrit qui a été lu, chaque texte publié ici ou là , j’ai guéri à chaque mail reçu qui me disait j’ai vécu la même chose, j’ai guéri en regardant les autres pleurer ou rire, en voyant ma douleur partagée. J’ai levé la tête et baissé le stylo, et j’ai raconté ce dont j’aurais dû avoir honte, j’ai raconté la peur et les violences, la chute et le désir, ma haine et mes erreurs, j’ai raconté l’amour j’ai raconté mon corps. J’ai écrit en mettant ma rage dans chaque lettre. Â
Mais l’écriture, aussi salvatrice soit-elle, n’est pas un don, c’est une expérience, un exercice, un sport. Des fois, j’écris sans m’arrêter, comme si les mots avaient assez tourné dans ma tête, qu’ils cherchaient une sortie de secours toute trouvée. Mais souvent, je me fais cinq tasses de thé et deux tartines pour pouvoir écrire trois mots. Les mots ne coulent pas de mes doigts comme un cadeau qui m’aurait été donné à la naissance. Ils sont pesants et malhabiles, et je les examine, sceptique ou satisfaite, mais surtout je me force, je m’astreins à l’écriture, je pratique. C’est quand même un peu un truc de sorcière cette histoire d’écriture quand on y pense. Imaginer que des lettres mises bout à bout permettent de se sentir plus vivant.e. Fonctionnent comme de l’Arnica. Apaise la peau irritée par une vie et une société remplies de lames tranchantes. Mais comme tous les remèdes, comme tous les élixirs, on nous tient à distance de l’écriture. C’est étrange qu’on enseigne à l’école qu’il y a une bonne et une mauvaise écriture, des gens qui ont le droit d’être lu et d’autres non, des histoires qui peuvent être dites et d’autres qui doivent absolument rester enterrées, comme s’il fallait que l’on reste le plus loin possible des pratiques qui nous réparent.Â
Quand les mots sont bons, quand les phrases s’enchainent, quand je reconnais exactement ce que je ressens sur le papier, alors seulement je cicatrise. Â
Ecrire oui, mais aussi partager. Ecrire et transmettre, écrire pour se reconnaître parmi mille. Exprimer et sourire un peu, parce qu’on réalise que notre douleur est commune, qu’elle nous rassemble, et que ce cercle de douloureu.x.ses est plein de force. Alors depuis peu je découpe, et je colle aussi. Je contribue à créer ce cercle, et pendant que mon imprimante crache des textes qui m’ont été envoyés, je nous vois rentrer en résistance. Pendant des années, j’ai pensé que je ne connaissais rien à l’art. Que c’était étranger à moi, que je n’étais pas créative, pas inventive ni imaginative. Mais parce qu’on cherchait un endroit ou publier nos textes, parce que rien ne semblait adéquat, avec une copine on a décidé de faire un zine. On a pensé qu’il serait moche mais que ça serait le but, on voulait faire un zine avec du papier dégueulasse, de l’encre qui bave et des images mal découpées. On voulait que tout le monde puisse se dire capable de nous imiter, on voulait ne faire ni quelque chose de nouveau, ni quelque chose de lissé, on s’était dit surtout pas de théorie, ah ça non surtout pas. Persuadées que personne ne voudrait lire nos états d’âme, on le refilait aux gens l’air coupable, tu le mettras dans tes toilettes. Un jour on a été contactées par une foire aux zines et on a vu notre nom dans la liste des artistes, et on a débarqué pétrifiées, sans savoir dessiner, avec nos zines xeroxés remplis de notre intimité, en couleur, sous le bras. A peine assises, on a filé au supermarché d’à côté : il nous fallait du gros sel, il nous fallait nous donner de l’assurance, alors on a salé notre stand, on a vidé notre sac à dos pour faire de la déco, et on a cessé de respirer. Le soir, le stand vidé, on était devenues des filles avec une pratique artistique comme ça, comme de rien. On a pensé à celles et ceux qui étaient reparti.e.s avec des bouts de notre vie, puis on a vite oublié. Et depuis un an, on récolte les histoires des autres, leurs mots à eux, on les colle, on les décore et on les diffuse là où on peut, en espérant qu’ils arrivent à guérir d’autres que nous. Â
Créer un objet, mettre en valeur les textes, photographier nos corps sur la couverture, découvrir que des gens se l’échangent, qu’il a une vie propre, qu’il fait parler et surtout, qu’il motive à écrire plus, toujours plus. Et finalement le trouver beau.
Si j’avais eu la confiance physique en mon corps jeune, j’aurais peut-être moins hésité à frapper les harceleurs et agresseurs qui ont jalonné ma vie.
Si toi aussi tu peux que tu ne sais pas courir ou attraper un ballon, j’ai écrit ce texte pour toi.
l y a dix jours je me suis réveillée à six heures zéro deux du matin, pour découvrir un jeune garçon à peine majeur dans ma chambre, visiblement en train de cambrioler l’appartement. J’ai ouvert les yeux, avec les boules Quies je voyais juste mon partenaire gesticuler avec un autre type devant le lit, j’ai fini par me lever pour tenter de comprendre ce qui se passait. Je n’ai rien fait, c’est mon copain qui a pris les choses en main. Le cambrioleur était au final très sympa, mon copain a discuté avec le gars de manière surréaliste pendant que je me frottais les yeux endormie. Le gars a chargé son portable pour pouvoir regarder les horaires du métro, et il est reparti sans rien en nous serrant la main et en nous demandant s’il pouvait nous rajouter sur Snapchat. Le lendemain, puis le surlendemain, j’ai eu comme un sentiment familier, je me suis levée quatre fois, quatre fois, j’ai tourné la clé dans la serrure de la porte d’entrée pour vérifier qu’elle était bien verrouillée, quatre fois j’ai scruté et vérifié que les fenêtres étaient bien fermées, quatre fois j’ai cru apercevoir une ombre dans le couloir et j’ai allumé toutes les lumières pour débusquer un indiscret inexistant...[..]
Marcia Burnier est assistante sociale dans le droit des étrangers, au sein d'un centre de santé associatif pour exilés. Les enfants et adolescents (...)

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après des mois d’attente, on a finalement fini le zine 11 !
le zine n°10, avec de la vengeance à l’interieur
Le 23 août 2013, j’ai subi un viol non protégé. Je n’en ai pas vraiment parlé sur le moment, et jusque il y a une semaine, j’avais l’impression d’avoir passé les 8 mois qui ont suivi l’agression à ne pas mettre de mot dessus.
Il y a une semaine, j’ai suivi une formation au CFCV (Collectif Féministe Contre le Viol) et, entre professionnel.le.s de la santé ou du social, on a discuté de l’accueil fait aux personnes victimes de viol. Et je me suis soudainement rappelée.
Bien sensibilisée à la question du VIH et des autres infections sexuellement transmissibles, je n’avais qu’une obsession après l’agression, c’était le dépistage. J’ai impatiemment attendu trois mois, posé une demi RTT et je me suis présentée au centre de dépistage de l’hôpital le plus proche de chez moi, Saint Louis.
Dans la salle d’attente j’ai rempli le formulaire méticuleusement, et à la question des conditions de la prise de risque, j’ai marqué viol. Trois mois après l’agression, j’étais donc capable de nommer ce qui c’était passé mais c’était la première fois que je l’écrivais, la première fois que j’en parlais à des professionnels, la première fois que je disais ça à haute voix.
L’infirmière est venue dans la salle d’attente pour faire passer les personnes pour la prise de sang, a pris ma feuille, a vu ce qui était noté et m’a rendu le formulaire, en me disant qu’elle ne pouvait du coup pas me prendre, qui fallait que je sois vue par un médecin, ah non non avec ces circonstances ça peut pas aller vite, faut voir le médecin. J’ai donc attendu, et ai été reçue par une médecin.
D’un ton fatigué, elle m’a demandé de lui raconter les circonstances, j’ai dit que je ne savais pas trop comment expliquer, j’étais terrorisée à l’idée de raconter pour la première fois, terrorisée à l’idée qu’on ne me croie pas, je transpirais, j’avais envie de vomir et j’ai senti que je l’agaçais, que sa journée avait probablement du être difficile, qu’elle n’avait pas le temps pour ça, parce qu’elle m’a répondu mais enfin c’est un viol ou c’est pas un viol, faudrait savoir, essayez d’être claire. J’ai fondu en larmes, je n’ai pas su quoi répondre, j’avais besoin d’un peu de bienveillance et j’ai juste eu terriblement honte de ce que j’avais marqué sur le formulaire.
Elle n’a pas cherché plus loin, visiblement irritée par cette gamine larmoyante dans son bureau, elle a sans doute du me demander si j’avais porté plainte, j’ai du répondre que non, mais en vrai j’étais déjà ailleurs, et l’entretien était fini. J’ai eu envie de partir en courant, mais je suis restée pour la prise de sang.
L’infirmière est venue, elle ne savait pas trop quoi faire, moi je me disais qu’un viol dans un centre de dépistage ça devait pas être si rare que ça, et quand j’ai eu le bras piqué, alors que l’infirmière recueillait les tubes, elle a commencé à meubler le silence. J’en avais eu de la chance, de pas finir comme les filles à la télé. Quelques mois plus tôt, l’affaire des séquestrées de Cleveland était sortie, elle avait vu qu’un américain avait enfermé trois filles pendant des années, ça aurait pu être pire hein, faut vous raccrocher à ça, et puis y a pas eu de violence non, c’est pas plus mal, vous vous en remettrez hein.
Je suis ressortie de là , et j’ai su que je ne reviendrais jamais, je ne viendrais pas chercher les résultats, hors de question, et puis je me faisais des idées, c’était pas si grave ce que j’avais vécu, alors je me suis tue pendant des mois ensuite, j’ai pas vu de psy, j’ai pas appelé de numéro en 0800, j’en ai pas parlé à mon médecin. J’ai juste été voir une gynéco des mois plus tard, en lui disant que le préservatif avait craqué lors d’une relation pour qu’elle me prescrive un bilan, j’avais appris la leçon.
Cher hôpital, je ne t’écris pas pour te charger, tous les jours dans mon bureau d’assistante sociale, j’ai des personnes victimes de viol, et moi aussi j’ai du en foirer des accueils. Je t’écris pour que tes médecins prennent conscience, prendre conscience du poids de leurs mots, de l’impact qu’ils peuvent avoir sur une jeune femme de 27 ans qui ne sait pas trop ce qui lui arrive, de l’impact sur sa santé. Ces temps ci, le monde nous reproche souvent de ne jamais avoir parlé, mais au final nous parlons, nous parlons constamment, nous lançons des perches qu’aucune oreille ne souhaite entendre. Et il me semble qu’un centre de dépistage anonyme et gratuit, parmi toutes les institutions de santé, doit pouvoir prendre en charge les personnes victimes de viol et d’agressions sexuelles, peu importe la journée difficile, peu importe le nombre de larmes versées, ou la difficulté à s’exprimer.
Le numéro 9 du zine en pdf :-)
J’ai grandi à la campagne, dans ce genre d’endroits où tu fais rien sans voiture et sans permis. A 16 ans, comme tout le monde, je me suis inscrite à la conduite accompagnée, et je n’y suis jamais allée. Je me satisfaisais d’être dépendante des mecs cis* autour de moi qui avaient la conduite facile, un truc d’homme, de mec qui conduisait d’une seule main un peu bourré. A 19 ans, deux ans après avoir déménagé à Lyon, je me suis dit que fallait m’y remettre, là tout de suite, sinon j’allais perdre mon code que j’avais quand même payé, et je me suis inscrite la peur au ventre dans une auto école. Cette année de conduite a été une horreur. Deux fois par semaine, j’allais me faire hurler dessus par un moniteur qui me répétait que j’étais nulle, que je ne savais pas conduire, qu’il fallait que je me réveille sinon je n’aurais jamais mon permis. J’ai fini en pleurs une séance parce qu’il hurlait trop, c’est dire. Evidemment, je l’ai raté deux fois et j’ai fini par l’avoir, terrorisée à l’idée de devoir conduire une voiture sans doubles pédales. J’avais la liberté à côté, je pouvais l’effleurer, mais j’étais trop persuadée d’être incompétente et j’ai continué à faire semblant de ne pas savoir conduire, à mentir en vacances avec les potes, à laisser les mecs conduire. J’ai dit à mes parents que j’avais trop peur de la conduite, ils n’ont pas osé me pousser et j’ai continué à être dépendante d’eux quand je revenais à la maison, et dépendante de tou.te.s ceux et celles qui devaient m’emmener, m’accompagner, me déposer. J’ai passé des années à dire à tout le monde que « j’étais angoissée par la conduite » pour devenir celle qui conduisait seulement en cas d’urgence (c’est à dire jamais). En fait, je n’étais pas flippée de la voiture en elle même, j’étais terrorisée à l’idée de me faire engueuler par les autres conducteurs sur la route, de me tromper de route, de conduire trop lentement. Et puis un jour j’ai commencé à sortir avec une personne qui n’avait pas le permis. J’ai bien tenté au début d’organiser des vacances en bus, mais au détour d’un énième comparatif d’horaires, elle m’a demandé : en fait c’est quoi le problème avec la conduite ? Je croyais que t’avais le permis ? J’ai pas su quoi répondre, bah je suis nulle, je conduis jamais, tu vois c’est compliqué. Elle a fait la moue, et 10 minutes plus tard on avait loué une voiture et je faisais des insomnies sur nos futurs accidents. En conduisant ces vacances, j’ai répété peut être sept fois par jour que j’étais nulle et que je savais pas conduire, là tu vois je vais pas arriver à me garer c’est sur, désolée je suis super lente je sais. Jusqu’à ce qu’agacé.e, mon partenaire me dise que je conduisais très bien et que je faisais juste comme à chaque fois. Comme à chaque fois. Comme à chaque fois ? J’ai demandé. « Bah ouais. C’est un peu comme ton boulot, rappelle toi ». Et c’est vrai que depuis 5 ans que je bossais, j’étais persuadée qu’on me félicitait uniquement parce que mes employeurs ne se rendaient jamais compte de mon incompétence. Quand j’ai quitté mon dernier taff, j’ai fait des cauchemars des semaines après, je rêvais que mon boss et l’équipe se rendaient compte grâce à ma successeuse que j’avais rien branlé pendant 3 ans. Qu’ils découvraient l’arnaque que j’étais, ma mémoire effaçait tout et je revoyais uniquement les moments où j’étais sur Facebook après le déjeuner, comme si mes journées s’étaient résumées à ça pendant toutes ces années. Ce manque de confiance vient de loin. Au collège en 5ème, ça a commencé parce que mes charmants camarades de classe masculins, à la vue de mes premières bonnes notes, avaient décrété que je raflais la mise parce que je suçais le prof. C’est devenu une blague récurrente, ahaha t’as eu 18, t’es passée derrière le bureau ? On avait 12 ans, je me rappelle que j’étais super venère de ça, j’avais envie de dire que non, j’avais bossé, mais ça a fini par bien s’ancrer dans mon esprit. Quand 10 ans après, à l’université, j’ai obtenu un 16 à un boulot de fin d’année je me souviens m’être dit que ça devait être parce que la prof me trouvait sympa. Et quand au boulot un homme me disait que je faisais du bon boulot, ou m’invitait à des réunions, je me demandais si c’était parce que j’étais jeune avec les cheveux propres. A mes débuts militants, j’avais le sentiment que je disais de la merde tout le temps mais que les personnes autour de moi étaient trop bienveillantes pour me le dire. Mais en en parlant autour de moi, je me suis rendue compte que c’était complètement répandu chez les copines et les copains, enfin chez toutes les personnes à qui on avait pas enseigné la confiance, chez toutes les personnes qui n’étaient pas des mecs cisgenres * qu’on pensait tou.te.s qu’on était pas malignes, un peu faibles, pas très doué.e.s. Pourquoi est ce qu’on fait ça ? Pourquoi est ce qu’on se dévalorise à ce point, tout le temps ? Pourquoi on s’imagine si incapables ? Quand on a commencé un projet de publication féministe avec une copine, j’ai le souvenir qu’on a été très étonnées que des gens aiment bien. On n’en revenait pas que des personnes puissent vouloir le lire, donner de l’argent pour ce truc, ou même qu’elles avaient envie de le diffuser. Comme si rien de ce qu’on pouvait faire ou produire ne pouvait jamais avoir de la valeur. D’ailleurs, avec ma pote on avait l’impression d’être ces enfants que les adultes laissent jouer dans un bac à sable, et à qui on dit « mais oui ton pâté est très joli » pour avoir la paix. En fait, j’ai l’impression qu’on perd énormément de temps et d’énergie à produire cette dévalorisation. Je nous vois, à chaque prise de parole en public, avec nos notes pour pas être embrouillé.e.s, pour être clair.e.s, je nous entends nous excuser avant la prise de parole, excusez moi si j’ai pas compris, si j’ai loupé un truc, désolé si c’est pas clair, j’ai été trop longue, bon je me tais. Quand j’ai recommencé à conduire, je m’excusais tout le temps, dès que je freinais, dès que j’étais un peu brusque, dès que j’appuyais trop sur la pédale des gaz. Comme si c’était honteux. A nous entendre, on ne sait jamais rien faire. Pourtant des personnes qui ne sont pas des mecs cis* et qui font des trucs supers, J’EN CONNAIS BEAUCOUP, des gens qui savent réparer un vélo, crocheter une serrure, écrire des livres, faire de la musique, dessiner, photographier, soigner, écouter, faire à bouffer, couper les cheveux,… Au final, ce printemps, on a loué une bagnole et j’ai conduit 3000 kilomètres toute seule, sans back-up, et sans m’excuser. Au final on continuera d’écrire ici et ailleurs, et de faire ce qu’on aime, même si c’est mauvais, même on se trouve chaotique et inégal.e.s, parce qu’en fait, en vrai, c’est souvent formidable. *cisgenre : personne dont le genre actuel correspond au genre assigné à la naissance

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Y a plein de premières fois qui sont importantes dans la vie. Y a des premières fois dont on se souvient, du style ta première fois en avion (quoi, tu pensais à quelle autre première fois ?), d’autres qu’on oublie dans la seconde où elles se passent (genre ta première glace, sérieux, qui se souvient de sa première glace en vrai ?). Ma première fois dans un centre de rétention administrative fait partie de la première catégorie, de celles auxquelles tu penses encore des jours plus tard en t’endormant. Je m’en rappelle d’autant plus aujourd’hui, en écrivant ce texte au milieu de la salle d’attente surchauffée du bureau des expulsions de la préfecture de Paris, dans lequel je vois défiler depuis cinq heures des policiers qui viennent menotter et emmener en rétention des demandeurs d’asile. Je crois que c’était pendant une semaine un peu pourrie, où j’avais dû accompagner à la préfecture un mec soudanais qu’on suivait dans ma permanence associative. C’était dans ce même bureau minuscule, et au bout de deux heures d’attente, trois flics avaient débarqué pour bloquer le sas d’entrée. Ca sentait le roussi, ils voulaient pas qu’on sorte même pour pisser, même pour changer la couche du bébé qui pleurait, fallait comprendre ils nous répétaient, c’était les ordres. Quelques minutes plus tard, ils menottaient le monsieur que j’accompagnais, et sans qu’on puisse rien faire, ils l’embarquaient, en silence et en humiliation, direction le CRA. Les centres de rétention administrative, les CRA pour les intimes, c’est comme des prisons pour étranger.e.s sans papier. Ca veut dire qu’on y emmène des personnes ou des familles qui n’ont pas de papiers et on les y enferme, pendant un maximum de 45 jours, avant de les expulser. Fun fact, c’est la gauche socialiste qui a légalisé l’existence de ces centres en 1981, cadeau de l’élection de Mitterrand. On peut être envoyé en CRA un peu n’importe quand, parce qu’on s’est fait contrôler son identité dans la rue, et que la police a vu qu’on était sans papier, parce que sa banquière fait du zèle et alerte le commissariat du coin en s’apercevant que son rendez vous de 14h30 n’a pas de titre de séjour, ou encore parce qu’un patron n’a pas hyper envie de payer ses employés et appelle les flics à la fin du chantier, en « dénonciation anonyme ». Bref, contrairement à ce que j’ai déjà entendu dans des soirées, les gens qui sont enfermés en CRA n’ont pas commis de délit ou de crime, ils n’ont juste pas de titre de séjour et sont en France depuis 2 jours ou 15 ans, ne connaissent personne ou ont une famille ici, pas de différence. Bon, moi dans ce bureau à la pref, je savais bien tout ça. J’avais lu les Chroniques de rétention, une de mes plus proches potes bossait à l’intérieur d’un CRA, bref j’avais l’impression d’être immunisée. En sortant j’avais prévenu les autres copains de la permanence que le monsieur avait été embarqué, et y en a un qui m’a proposé d’aller au CRA le lendemain. J’ai dit oui oui super, ça fera l’occas de voir en vrai et j’y ai plus repensé. En fait, j’ai vite compris que d’entendre parler de l’enfermement et d’aller voir un retenu au parloir, ça avait vraiment rien à voir. Le mec était enfermé au centre de rétention de Vincennes, qui se trouve techniquement à Paris, mais qui est desservi par l’arrêt Jointville le Pont, va comprendre. En sortant du RER, on a marché comme des cons dans le bois de Vincennes pour arriver à l’entrée de l’école de Police, qui partage ses préfabriqués dégueulasses avec le CRA. Le CRA de Vincennes, vous en avez peut être déjà entendu parler : il a cramé en 2008 et en 2014 suite à des incendies volontaires de détenus qui en pouvaient plus. Ambiance. Devant le portail, pas d’indication, pas de consigne pour les visites, juste une toute petite cabane en bois en guise de « salle d’attente » en cas de pluie et deux policiers surarmés, Vigipirate oblige, qui ont pris nos pièces d’identité et les noms des deux retenus qu’on était venus voir. Très vite, j’ai compris qu’on allait bien rigoler avec les uniformes : l’un des agents est sorti pour nous annoncer qu’on ne pouvait pas voir les deux retenus séparément, « parce que c’était chiant ». Après dix minutes de négociations, on a obtenu que les visites soient séparées, mais on a été puni, vous allez attendre dehors, on va faire passer d’autres gens. En vrai, c’est souvent ça les administrations, on te punit en te prenant du temps, c’est comme ça qu’on te montre qui a le pouvoir et l’autorité, qui peut décider sans se justifier de te laisser dehors pendant une heure et quart, juste parce que. Quand ils ont finalement décidé de nous faire rentrer, après nous avoir fouillés de fond en comble, après que les paquets de gâteaux Franprix qu’on amenait aient tous été méticuleusement ouverts et analysés pour vérifier qu’on avait pas glissé une boulette de shit dans le plastique, que la bouteille de jus d’orange si suspecte ait été scrutée, j’ai découvert que le parloir aux carreaux cassés pouvait accueillir jusqu’à cinq retenus, mais que la police préférait ne faire rentrer que une à deux visites à la fois, « parce que sinon c’est chiant (bis) ». Une fois à l’intérieur, c’était pas tant l’enfermement qui m’a frappé, ça je m’y attendais, c’était l’humiliation permanente, inutile. C’était déjà le fait que les mecs restent jusqu’à 45 jours avec les fringues dans lesquels ils ont été arrêtés, parce que y a pas de passage par la case maison, tu récupères ni tes photos, ni tes affaires, débrouille toi pour qu’on te les amène avant ton vol. C’était aussi le policier qui, accompagnant un visiteur tunisien aux toilettes, lui a hurlé dessus que dans son pays on avait pas du lui apprendre à tirer la chasse. C’était ce même visiteur qui tentait de se justifier, perdant du précieux temps de visite pour assurer à la salle que si si, il avait bien tiré la chasse d’eau, promis juré. C‘était encore les deux agents de police du parloir qui, cherchant à tout prix la faille pour faire chier, aboyaient des questions à un retenu voulant simplement donner de l’argent à son pote (« t’es passé au coffre? T’es sur? il vient d’où cet argent ?»). Ou quand, 25 minutes plus tard, ils ont haussé la voix pour parler au couple à côté de nous qui parlait pas français, parce que c’est bien connu que quand quelqu’un comprend pas le français, il faut juste PARLER PLUS FORT VOUS COMPRENNEZ MAINTENANT. Assis de l’autre côté de la table, Said nous regardait, on savait pas trop quoi dire alors on lui a filé de la bouffe et des clopes, en plaisantant sur l’Italie, là où il allait d’abord être expulsé avant de peut être être expulsé au Soudan, tu nous ramènes de la mozzarella hein, tout le monde se forçait à rire, y avait des gros blancs dans la conversation mais nous on voulait rester, parce qu’on savait que toutes les minutes hors des murs étaient bonnes à prendre dans ce centre où tu passes ton temps à contempler l’ennui. De toute façon on n’avait pas le droit de bouger, tout le monde doit partir en même temps, à la fin du temps règlementaire, c’est la règle, même si t’as plus rien à te dire. En sortant, pendant qu’on traversait la cour de l’école de police, escortés, on a discuté de cette prison tellement incompréhensible à nos yeux dans laquelle des étrangers tentent régulièrement de se suicider. En nous entendant, le flic s’est retourné, outré : « eh dites on est pas en prison ici hein, faut arrêter ! Ils ont à boire et à manger gratos, et ils peuvent circuler en dehors de leur chambre ! » Ouais, enfin c’est pas une prison mais y a des barbelés, des flics partout, ils peuvent pas sortir, ils sont enfermés en attendant d’être renvoyés dans un pays qu’ils ont quittés pour une bonne raison, c’est quand même pas rien non ? « non mais oui, mais ils ont des consoles de jeu dans leur chambre madame, on est pas des monstres ». En passant le portail hérissé de barbelés, j’ai senti mon ventre remonter au bord de mes lèvres et j’ai eu envie de gerber.
Il y a quelques temps, à Marseille, une copine a organisé un atelier sur les violences conjugales, une journée à parler de ça, des signes à repérer, des mécanismes de la violence, des solutions à mettre en place, une journée à réfléchir autour de la question quoi. J’y suis allée sans trop d’arrière pensée, un peu comme ça, en me disant que ça pourrait toujours me servir avec mes potes ou dans mon boulot.
J’ai mis du temps à comprendre que ça parlait de moi.
Violences. Conjugales. Je suis ressortie de là en vrac, l’estomac sans dessus dessous, la mâchoire crispée à force de retenir les larmes. J’ai souri, j’ai dit que ça m’avait un peu « chamboulée » et j’ai parlé d’autre chose.
J’ai fini par rentrer chez moi, et j’ai cherché parmi tout mon bordel le zine qu’on avait écrit avec une copine, le numéro 2, celui où je parle de mon ex, j’ai tourné frénétiquement les pages, et je suis tombée dessus, j’ai tout relu d’une traite. C’est à ce moment là que j’ai commencé à me dire qu’il y avait un problème. J’avais bien réussi à analyser de manière très froide la situation, je racontais les faits, et il avait dit ça, et il avait fait ça, en me dévalorisant même un peu pour donner le change. J’écrivais par exemple : « il me disait tout le temps que j’étais distante, que je me laissais pas assez toucher, que je voulais pas de câlins. Moi je voulais juste du temps, du temps pour apprécier la situation, comprendre si j’en avais envie et de quoi j’avais envie. Faut comprendre que je suis un peu lente comme fille pour savoir ce que je ressens ou ce dont j’ai envie, j’ai jamais vraiment prêté attention à tout ça, et ça me prend du temps de laisser la place aux sentiments, de laisser réchauffer mon corps pour qu’il s’active. » Ce passage m’a sauté aux yeux quand je l’ai relu. Je ne crois pas que j’étais lente avant de le rencontrer. Je pense que j’étais comme beaucoup de personnes de 20 ans, et que ça n’était pas de temps dont j’avais besoin mais de, au hasard, ne pas être harcelée ou forcée.
J’avais écrit quatre pages dans ce zine, les premiers écrits que j’avais jamais tapé sur cette relation de quatre ans, une page par année, sans dire le mot viol ni violence. Tout ce que je lisais me semblait édulcoré, léger, presque comique, comme si la seule solution que j’avais trouvée pour partager ce que j’avais vécu c’était d’en passer par le rire, par la distance,
Pourtant les jours qui ont suivi l’atelier, je n’avais plus du tout envie de rire. Et malgré des années et des années de militantisme, j’ai commencé par détester les féministes, parce qu’on déteste toujours le messager. Avec leur analyse de la situation, leur description des violences conjugales, elles m’indiquaient que j’avais probablement été victime et ça me rendait folle, ça tournait dans ma tête en boucle, peut-être que j’avais tout inventé, les souvenirs avaient du mal à ressortir, pourtant je reconnaissais bien certains éléments dont la copine avait parlé, l’isolement, la confiance en soi qui disparait, les violences sexuelles. Je pensais aux éléments tangibles, les infections urinaires à répétition par exemple, mon corps tout bloqué, mais mon cerveau excluait d’aller creuser les sentiments, il voulait bien analyser froidement ma relation passée mais il refusait catégoriquement de me faire ressentir quelque chose.
Et puis, je me raccrochais à un truc, je n’avais jamais reçu de coups ni d’insultes, ça voulait bien dire que rien de tout ça me concernait non ? Toutes ces années je m’étais persuadée que les violences étaient intrinsèques à l’hétérosexualité, c’était pas de la violence conjugale, c’était juste la société patriarcale, tout le monde avait vécu ce moment où ton mec te met un peu la pression pour baiser, et j’aurais été donc bien faible de penser que ce que j’avais pu vivre pouvait me traumatiser, on était des millions dans ce cas et j’avais l’impression que tout le monde fonctionnait bien mieux que moi. J’avais raconté autour de moi, et personne n’avait jamais mis les mots à ma place, tout au plus on me disait que c’était un con, peut être que j’avais l’air d’en parler avec trop de détachement pour être traumatisée ?
Je voulais être une combattante, pas quelqu’un qui avait perdu des années de sa vie avec un pauvre type, je n’assumais pas, et puis quoi, j’allais dire la tête haute que j’avais subi des violences au sein de mon couple, je pouvais déjà imaginer les regards plein de pitié, non merci. Et j’allais devoir assumer, j’étais restée, de février 2007 à janvier 2011 exactement, je l’avais laissé me traiter comme ça, j’avais abandonné la résistance, ça disait quoi de moi hein ? Et plus j’y pensais, plus mes mâchoires se crispaient, plus je ravalais les larmes en évitant ma tête dans le miroir.
Pourquoi ça m’est arrivé à moi particulièrement ? Je crois que c’est ça qui me rend dingue, j’ai beau me répéter que c’est lui et pas moi le problème, je passe par tous les stades que je connais pourtant par coeur : j’ai l’impression d’avoir provoqué le truc, je me demande si je n’invente pas, je suis dans le déni, je regarde les autres victimes et j’oublie tous mes principes militants, je les classe en deux catégories : celles qui selon moi ont vécu pire et qui me font me sentir illégitime et celles qui selon moi ont vécu moins pire et que j’essaie d’effacer de ma vision, parce que si elles se considèrent comme victimes, alors quoi dire de moi. Je me dis que je l’ai probablement mérité, que je n’ai pas assez dit non, que rien n’est de sa faute, je me remémore son enfance vaguement difficile, ses parents insupportables, et je l’excuse, encore et toujours. C‘était moi, j’avais voulu le sauver, j’avais décelé une faille qui m’avait attirée, je voulais être plus forte que toutes les autres et je l’avais laissé s’essuyer sur moi pendant qu’il me disait que je le comprenais mieux que personne, que je connaissais tous ses secrets et leurs rêves.
J’ai eu des relations toxiques et une relation avec violence, et j’aimerais bien parler d’autre chose mais j’y arrive pas, je suis bloquée là dessus en ce moment, ma psy dit que c’est cyclique le trauma mais ça m’emmerde, moi j’aurais voulu que ça soit comme dans les films, une étape à franchir, une fois que t’es en haut de la montagne tu ne dégringoles plus. Dans le texte du zine, en conclusion, j’avais écrit un truc plein d’espoir du style : « En vrai, t’es toujours là , debout, tu tiens, tu gères, ça pourrait être pire, et t’avances, parce que t’as gouté à un truc trop bon, qui s’appelle la liberté, et t’es pas prête de l’abandonner sur le coin d’un parking. Donc le jour où tu rechopes une infection avec le nouveau, et que quelques jours avant il t’avais fait culpabiliser sur une histoire de cul, tu fuis, parce que t’as bien compris la leçon, tu fuis pour faire taire la rage qui monte, pour apaiser la violence protectrice qui se diffuse dans tes veines. En vrai, tu te sauves, toute seule comme une grande, comme tou.te.s ces autres autour de toi, parce que t’as compris que t’en étais capable. F., j’en rêve plus la nuit. Il a rejoint la liste des connards que j’ai croisé et auxquels j’ai plus envie de penser. »
Quelques mois plus tard, je relativise l’envolée lyrique.
Il y a quelques jours, juste avant que mon fil d’actualité ne se remplisse de témoignages tous plus rageant les uns que les autres, tout ça se remuait tellement dans ma tête que j’ai explosé, à une heure du mat dans le lit, des crises de larmes incontrôlables, j’en tremblais, pour la première fois c’était mon corps qui réagissait et pas ma tête. Oui cette personne a forcé mon consentement, oui, elle s’est imprimée dans ma chair, et pendant que je traine mon corps en thérapie, il vit sa vie sans regarder en arrière, comme tous les autres, comme ceux qui nous félicitent de « briser le silence » via des posts Facebook mais qui n’écoutent pas, qui ne changeront pas, qui pensent qu’ils sont hors d’atteinte, hors de cause.
Je réfléchissais à cette idée qu’ont certain.e.s copains et copines de ne pas dire victime mais survivant.e, un truc de langage, même Beyonce le dit, et ça m’a frappé à quel point en fait c’était important, à quel point ça facilitait la prise en compte des violences reçues. Ca induit une action, un truc qu’on aurait fait nous pour s’en sortir, on a survécu, on a dit stop. L’autre jour, une femme à la radio parlait d’autodéfense, et a dit un truc tout simple : si ces femmes sont là aujourd’hui pour témoigner, c’est qu’elles se sont défendues, c’est bien qu’elles ont survécu.