Léa, Paris BNF (12e), 2015. Re-edit 2017.

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Locmaria, Oil on canvas, 180 x 180, 2016
Peinture par M Antoine Morice
Loch Lomond National Park, Scotland.
#highlands #scotland #callander #glencoe #sunset #lake #paysage #soleil
Photo : Marc-AurĂšle Palla ModĂšle : Kahifa Pelao (artiste)
ModÚle : Léa. Photo : Marc-AurÚle Palla

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Contrairement aux slogans de Reporter Sans FrontiĂšres, ĂȘtre citoyen ne consiste pas simplement Ă se tenir informĂ©, et les mĂ©dias, qui croient Ă©clairer un homme en lui exposant les faits du jour ou les programmes des prĂ©tendants au pouvoir, ne le rendent pas plus libre qu'un esclave Ă qui on donnerait des nouvelles de son maĂźtre.
Aurélie Ledoux in L'ascenseur social est en panne.
ModÚle : Léa Théodule.
Photo : Marc-AurÚle Palla
Léa. Photo : Marc-AurÚle Palla
ModÚle : Léa Photo : Marc-AurÚle Palla
Get on Up : critique Clap! Mag
To be or not to biopic [2 / 5]
Chaque annĂ©e a dorĂ©navant son lot de blockbusters comme de biopics. RĂ©alisateur, Ă©crivain, homme politique, musicien ou chanteur, tout ce qui peut faire appel Ă la mĂ©moire collective est bon Ă mettre en scĂšne. Ainsi, aprĂšs Hitchcock, Nelson Mandela et les deux films sur Yves Saint Laurent, dĂ©barque Ă prĂ©sent le « godfather of the soul », monsieur James Brown ! Ăa swingue, câest rythmĂ©, la mise en scĂšne est bien faite, le montage efficace, et Chadwick Boseman est gĂ©nialement mĂ©connaissable. En somme, Tate Taylor rĂ©unit tous les Ă©lĂ©ments dâun bon biopic. Oui mais voilĂ , Get on up nâest pas un si bon biopic.
Le film nous raconte pourtant bien lâhistoire de James Brown, depuis son enfance difficile loin toute attache familiale, puis sa dĂ©couverte du gospel et son passage en prison. Câest lĂ quâil rencontre Bobby Bird, qui le fait ensuite entrer dans son groupe. James finira par prendre la tĂȘte du groupe, jusquâĂ signer dans une maison de disque reconnue, avant dâĂȘtre propulsĂ© au sommet. Mais nous dĂ©couvrons Ă©galement les mauvais cĂŽtĂ©s de la star : mĂ©galomane, il bat sa femme et ne paie pas les membres de son groupe ; mieux, il les taxe. Et pourtant, le film ne cesse de laisser une image positive du chanteur businessman, sombrant dans la drogue au milieu des annĂ©es 80 puis arrĂȘtĂ© de nombreuses foisâŠ
Seule compte la volonté de créer un film tout public dont le sujet aura déjà été pré-mùché, en lui servant violence et mégalomanie à flot, comme une bonne soupe.
La raison est lâutilisation dâun subterfuge. On plutĂŽt, un dĂ©tournement permettant une manipulation spectatorielle. Comment en effet faire aimer du public un personnage antipathique ? Faire participer ledit public en le prenant Ă parti. Rien de plus simple : il suffit pour cela de briser le quatriĂšme mur. Ainsi James Brown, gĂ©nĂ©ralement aprĂšs avoir commis une faute, sâapproche de la camĂ©ra et nous regarde avant de nous adresser la parole. Le stratagĂšme est un succĂšs et lâon se plaĂźt Ă suivre le personnage dans ses tribulations jusquâau sommet. Il nous fait des blagues, quelques clins dâĆil, de nombreux sourires. Comment lui en vouloir ? Or le problĂšme est bien lĂ , et pose la question de la morale au cinĂ©ma. Tandis que Orange MĂ©caniquede Stanley Kubrick (1971) utilisait la violence pour en montrer lâabsurditĂ©, et du mĂȘme coup constituer une critique sociale tout en faisant de son personnage un ĂȘtre monstrueux que lâon mettait longtemps Ă apprĂ©cier et Ă comprendre, Tate Taylor se contente de nous servir un personnage dĂ©nuĂ© de sentiments, et nous fait porter la culpabilitĂ© de ses actes pour avoir participĂ© Ă son aventure en ayant acceptĂ© la rupture du quatriĂšme mur. Finalement, le spectateur se retrouve tout aussi lĂ©sĂ© que lâont Ă©tĂ© les proches de la star. James Brown nous envoĂ»te, il nous entraĂźne avec lui et il devient difficile dâen vouloir Ă un homme que lâon admire tant. Alors comme Bobby Bird, on se dit que James Brown reste tout de mĂȘme le parrain de la soulâŠ
Le rĂ©cents biopics ont tous un point commun, celui de nous montrer des personnages tiraillĂ©s mais ambitieux. Et une fois sur deux, câest un personnage antipathique. Nous venons de le voir deux fois cette annĂ©e avec Yves Saint Laurent de Jalil Lespert et Saint Laurent de Bertrand Bonello, puis avec le biopic dĂ©guisé Welcome to New York dâAbel Ferrara. En 2004 surtout, nous dĂ©couvrions Ray de Taylor Hackford, un autre biopic sur un chanteur noir-amĂ©ricain devenu cĂ©lĂšbre pour sa musique envoĂ»tante : Ray Charles. Le cinĂ©aste avait voulu dĂ©peindre la vie entiĂšre de lâhomme en un couple dâheures. Mais Ă tout vouloir aborder, ce dernier Ă©tait resté in fine trop Ă distance de son personnage. Get on up semble Ă©galement tomber dans le piĂšge : le film sâattarde longuement sur lâenfance de Junior, se perd dans un flot incessant de musiques sans en prĂ©senter vĂ©ritablement aucune, bien que ça balance incontestablement. On regrette mĂȘme affreusement que ce biopic nâaborde pas de front la place des paroles dans la musique de James Brown, tandis quâil met en avant la danse et les cris chantĂ©s, et se contente de quelques passages le montrant en train de composer, ou plutĂŽt de sâimposer.
En somme, câest bien cette rupture du quatriĂšme mur qui permet au film dâexister. Il est Ă©vident que sans cette obligation du spectateur Ă participer, le film ne tiendrait pas. Il rĂ©vĂ©lerait son manque de matiĂšre et le peu dâintĂ©rĂȘt quâil montre Ă lâĂ©gard de James Brown, autant pour son gĂ©nie que pour ses mauvaises conduites. Tout ce que le film de Tate Taylor se contente de faire, câest dâutiliser James Brown pour crĂ©er un personnage plat et dont chaque face, lâune Ă©tant celle du chanteur et lâautre celle de lâhomme violent puis droguĂ©, est tout aussi peu exploitĂ©e que lâautre. Seule compte la volontĂ© de crĂ©er un film tout public dont le sujet aura dĂ©jĂ Ă©tĂ© prĂ©-mĂąchĂ©, en lui servant violence et mĂ©galomanie Ă flot, comme une bonne soupe Ă du bĂ©tail prĂȘt Ă tout gober, et aveuglĂ© par quelques regards-camĂ©ras et deux ou trois vannes.
Sortie le 24 septembre 2014. Get on Up. Biopic américain de Tate Taylor, avec Chadwick Boseman, Nelsan Ellis. Distributeur : Universal Pictures. Durée : 2h19.
Le Sel de la Terre : critique Clap! Mag
« Vous ĂȘtes le sel de la Terre. »
Le réalisateur des Ailes du désir et de Paris, Texas nous invite à découvrir le photographe Sebastião Salgado à travers ses photographies, son commentaire, sa voix, et la poésie de sa réflexion. Le sel de la terre, c'est l'extraordinaire histoire d'un photographe amoureux de l'homme et de la nature, parti loin de son pays natal, le Brésil, pour venir y renaßtre aprÚs un voyage jusqu'en enfer à travers les grandes guerres, exodes et génocides d'Afrique et d'Europe dans les années 90.
AprĂšs plusieurs projets photographiques qui lui permettent de voyager en AmĂ©rique latine, oĂč il dĂ©couvre la vie de plusieurs peuples, SebastiĂŁo Salgado s'intĂ©resse progressivement Ă la dĂ©tresse humaine : le photographe dĂ©voile alors ce que nous connaissons aujourd'hui : l'horreur de la mort, la misĂšre de la survie dans des contrĂ©es arides oĂč les peuples luttent contre la soif, la faim, et le cholĂ©ra. En Europe comme en Afrique, chacun risque sa vie, et beaucoup n'Ă©chappent pas aux massacres. Pendant de longs mois, l'artiste a ainsi suivit les douloureuses tribulations de ces peuples traquĂ©s, en fuite, au Mali, Congo, Rwanda. Il a vu l'horreur des camps de rĂ©fugiĂ©s oĂč attendaient plusieurs millions de personnes, ces « villes » humaines oĂč la folie prend parfois le dessus sur l'espoir. Il voyagea jusqu'Ă l'enfer biblique : la chaleur et les flammes des puits de pĂ©trole incendiĂ©s par l'armĂ©e irakienne de Saddam Hussein en 1991. Il en gardera des cicatrices effroyablement profondes, avant de renaĂźtre aprĂšs de dame Nature.
Mais au milieu de cette rétrospective historico-biographique interviennent, infatigables, le merveilleux, la surprise de la rencontre inattendue. Qu'ils soient sous forme parlée ou imagée, qu'ils soient le fruit du pÚre, du fils ou de la femme du photographe, fidÚle défenseur de son travail et assistante dévouée, le merveilleux et la surprise interviennent dans un surgissement fort qui ne peut qu'inviter à verser quelques douces larmes d'enchantement. Ce sont ces quelques paroles prononcées par le défunt pÚre de l'artiste photographe, c'est un singe s'observant dans l'objectif de l'appareil photographique, ce sont des chevaux terrorisés par les flammes dans un haras de luxe... Un fabuleux travail sur le texte a été produit par Wim Wender, qui touche ainsi à la poésie et nous ancre toujours un peu plus dans le conte. En somme, le dispositif scénique du Sel de la Terre est aussi simple que sa morale humaniste et ne nécessite donc pas d'autre artifice que la parole et l'image, le discours et la démonstration.
Au centre du documentaire en effet, des clichĂ©s d'une justesse si admirable que les Ă©lĂ©ments qui les composent semblent encore en mouvement. Il y a chez Sebastiao Salgado un travail du cadre et une composition avec le noir et blanc si minutieux, que chaque nouvelle photographie prĂ©sentĂ©e par Wim Wenders, et dont Sebastiao salgado est invitĂ© Ă faire le commentaire, devient comme une nouvelle histoire dans laquelle plonger, ou un nouveau peuple Ă dĂ©couvrir. Et quel que soit son propos, Sebastiao Salgado nous conte toujours son histoire d'une voix au français enchanteur. Chercheur et aventurier, il a fait de sa vie une quĂȘte sans fin sur l'Homme et la Terre.
Il fallait dans ce 67Ăšme Festival de Cannes un messie cinĂ©matographique, un guide vers une pensĂ©e optimiste loin des discours unilatĂ©raux sur la dĂ©tresse de l'humanitĂ©, la destruction de la planĂšte et l'extinction des peuples et des espĂšces. Le sel de la Terre est ce portait optimiste qu'il nous manquait. Il nous prĂ©sente une figure vers laquelle se hisser, un hĂ©ros qui nous reprĂ©sente, certes, mais ce portrait nous dĂ©montre aussi la complexitĂ© et le travail acharnĂ© dont il faut faire preuve lorsque l'on pratique un art. Inversement, il suffit de quelques personnes pour replanter toute une forĂȘt.
« Et⊠Cut ! »
The Salt of the Earth. Documentaire français, brésilien, italien de Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado. Distributeur : Le pacte. Durée : 1h50.

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Mange tes morts : critique Clap!Mag
Voyage au bout de la nuit
Pour son deuxiĂšme long mĂ©trage, Jean-Charles Hue reste fidĂšle Ă lâunivers des gens du voyage et aux acteurs de la famille Dorkel, toujours aussi charismatiques et plus impliquĂ©s que jamais. Tandis que La BM du Seigneur Ă©tait dotĂ© dâun bel aspect documentaire, Mange tes morts est une vĂ©ritable fiction qui, loin de sâen tenir au home-movie, nous embarque pour un road-movie haletant et rudement bien ficelĂ©, au bout de la nuit.
Lâhistoire de Mange tes morts est celle de multiples antogonismes. Il oppose jour et nuit, passĂ© et prĂ©sent, raison et passion, silence et rĂ©bellion. DâemblĂ©e, le film dĂ©marre sur une base conflictuelle, entre honneur, dĂ©sirs, et religion. Jason Dorkel vient dâavoir 18 ans et doit se faire baptiser. Cela signifie avoir une vie rangĂ©e et cesser les chapardages, ce qui nâest pas chose toujours aisĂ©e. La veille de son baptĂȘme, son demi-frĂšre Fred, qui lâa nourri Ă©tant petit, sort de prison aprĂšs 15 ans dâenfermement, et vient rompre lâĂ©quilibre prĂ©caire du groupe. Car Jason veut faire honneur Ă son grand frĂšre et le suivre pour lui prouver sa valeur. Fort heureusement, son autre frĂšre MickaĂ«l et son cousin MoĂŻse sont lĂ pour le protĂ©ger de la violence dont fait preuve Fred. Clin dâoeil Ă La BM, Fred dĂ©barque sur les chapeaux de roue et se fait mal voir par lâancien de la troupe.Tous les quatre accompagnent nĂ©anmoins Fred fĂȘter son retour, pour une virĂ©e qui ne sera pas sans consĂ©quences.
Mange tes morts nous invite dans la continuitĂ© dâun portrait entamĂ© en 2010 avec La BM du Seigneur. A travers lâaventure des quatre yeniches câest une culture Ă part entiĂšre que nous (re)dĂ©couvrons, entre religion, vol, et honneur ; entre amour, famille, et amitiĂ© ; entre ruse, affrontement, et rĂ©signation. Le film contourne habilement les clichĂ©s, se dĂ©robe aux lieux communs : la violence Ă laquelle on assiste est autre, et certainement plus morale que physique. Comme Mathieu Kassovitz avec La Haine (1995), Jean-Charles Hue prouve que le milieu ne fait pas lâhomme. Alors bien sĂ»r, le milieu engage parfois dans certaines voies, mais le choix du bon comme du mauvais est toujours possible.
Lâaventure dĂ©butĂ©e presque in media res est dâautre part lâoccasion pour le rĂ©alisateur dâaborder de nombreux de sujets en dehors de la culture des gens du voyage. Il propose ainsi, Ă travers les conflits idĂ©ologiques abordĂ©s par lâintrigue, une rĂ©flexion sur le sens de la vie et lâaccomplissement de soi, sans jamais manquer de rythme. Car « mange tes morts », lâinsulte la plus violente qui soit pour le peuple Yeniche (manger ses morts câest renier ses ancĂȘtres) renvoie inversement, comme titre, au regard que lâon porte sur soi, Ă notre propre estime, Ă notre unicitĂ©. En cela, le rapport des gens du voyage Ă la religion chrĂ©tienne est Ă©loquent, autant que celui quâils entretiennent avec la chanson française dâantan. On peut y lire une forme de rattachement, Ă la fois sĂ©curitaire et nostalgique, la preuve dâune ligne de conduite qui tranche du mĂȘme coup avec une autre « religion » : celle du vol, que le film dĂ©peint également.
Ces nombreux discours sont soutenus par une image maĂźtrisĂ©e, tant pour le cadre que la lumiĂšre, et une bande- son minutieusement choisie. Reposant sur une intrigue initiatique qui se calque sur le modĂšle du road-movie, Mange tes morts apparaĂźt au final comme un joli film rempli dâhumanitĂ© et dâespoir.
Prix Jean Vigo 2014 ; Quinzaine des réalisateurs de Cannes 2014 ; réalisé par Jean-Charles Hue ; avec Jason François, Michaël Dauber, Frédéric Dorkel ; genre: drame; nationalité: français ; durée : 1h34 ; distribution: Capricci Films.
SHIRLEY - VISIONS OF REALITY : Critique
Sokourov nâest pas loinâŠ
Gustav Deutsch nous invite dans un voyage cinĂ©matographique onirique oĂč lâHistoire des annĂ©es 30 Ă 60 se mĂȘle Ă la peinture de Edward Hopper. Troublant au premier abord, le film rĂ©vĂšle peu Ă peu les charmes de sa mise en scĂšne, ses chorĂ©graphies prĂ©cises, sa sensibilitĂ©. Shirley â Visions of reality exalte toute la puissance du 7Ăšme Art, et dĂ©veloppe au-delĂ de lâimage un univers imaginaire profond et hypnotique, qui nâest pas sans rappeler un certain MĂšre et fils dâAlexandre Sokourov.
A travers treize tableaux inspirĂ©s de toiles dâEdward Hopper, le film conte lâhistoire dâune actrice de théùtre amĂ©ricaine de classe moyenne (jouĂ©e par StĂ©phanie Cumming) , en proie aux questionnements et angoisses de son existence. Lâintrigue dresse un portrait des mutations sociales survenues entre 1930 et 1960 aux USA, du crash financier Ă la Guerre Froide en passant par la Seconde Guerre Mondiale. Si les tableaux Ă©voquent les toiles du peintre dans leur composition, leurs couleurs, les poses et la mĂ©lancolie de leurs modĂšles semblant constamment prĂȘts Ă voyager, lâensemble de lâappareil cinĂ©matographique contient in fine un certain dĂ©calage vis-Ă -vis des oeuvres originales. A lâoeuvre recomposĂ©e sâajoutent en effet deux autres Ă©lĂ©ments dĂ©terminants dans la rĂ©ception du film de Gustav Deutsch : le mouvement et le son.
A lâinverse de la mise en scĂšne de Dogville (Lars Von Trier, 2003) dans laquelle les acteurs et lâambiance sonore recrĂ©ent une rĂ©alitĂ© fictionnelle, Shirley utilise ces Ă©lĂ©ments afin dâinsister plus encore sur la facticitĂ© des reprĂ©sentations. Ces « visions of reality » appellent donc au rĂȘve, mais elles suggĂšrent Ă©galement une matĂ©rialitĂ© virtuelle troublante dans le rapport quâelle peut entretenir avec le jeu vidĂ©o. Le premier plan du film, inspirĂ© du tableau « Car Chair » est explicite : en lâabsence dâune vue sur lâextĂ©rieur, une ambiance sonore minimaliste Ă©voquant une gare. Tout juste entendons-nous quelques grondements sourds, le sifflement dâun train. Le moindre mouvement sâentend avec une Ă©tonnante prĂ©cision : une inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© sâinstalle et renvoie Ă la mise en scĂšne dâun « point & click » : dĂ©cor plantĂ©, impression de distance, de voyeurisme, et cependant implication sonore et visuelle, doublĂ©e de curiositĂ©. Un zoom sur un livre termine de nous inviter Ă entrer dans un monde loin de toute forme de rĂ©alitĂ© objective.
Si le cinĂ©aste autrichien nâen est pas Ă sa premiĂšre oeuvre expĂ©rimentale, il rĂ©alise nĂ©anmoins avec Shirley sa premiĂšre fiction, pour laquelle il troque lâutilisation du « found footage » (Ă partir de sĂ©quences rĂ©cupĂ©rĂ©es) pour revenir Ă une premiĂšre passion : lâarchitecture. DĂ©fi intĂ©ressant si lâon prend note des nombreuses dĂ©formations picturales prĂ©sentes dans les toiles (lits et portes incroyablement grands, ou perspectives truquĂ©es). La chorĂ©graphe et danseuse classique StĂ©phanie Cumming se dĂ©place dans les dĂ©cors avec agilitĂ© et grĂące sans jamais ĂȘtre en contraste avec lâimage ou mĂȘme modifier la composition des plans. MalgrĂ© les zooms et les changements dâĂ©chelle, rien ne saurait briser lâĂ©quilibre parfait quâont su fabriquer Jerzy Palacz (directeur de la photographie) et Dominik Danner (chef opĂ©rateur). La lumiĂšre se pose sur le visage de lâactrice comme une seconde peau ; certains Ă©lĂ©ments du dĂ©cor, comme les rideaux, se mouvent avec nonchalance, tandis quâentre chaque tableau une voix radiophonique dĂ©bite inlassablement sa chronique, chacune en rapport avec la date de crĂ©ation de lâoeuvre premiĂšre.
Lâeffet a-posteriori produit par Shirley â Visions of reality est comparable Ă celui dâun trompe-lâoeil gĂ©omĂ©trique qui, aprĂšs Ă©tĂ© fixĂ©, trouble notre vision de telle sorte quâen regardant ensuite au loin un mur ou un arbre, la rĂ©alitĂ© se dĂ©forme pour un court moment. Encore Ă©garĂ© entre rĂ©alitĂ© et imitation de celle-ci, nous cherchons Ă nouveau la puretĂ© des couleurs, une gĂ©omĂ©trie idĂ©ale, tandis que le moindre son rĂ©sonne et se distingue dans la brouhaha de la ville.
Sortie le 17 septembre ; réalisé par Gustav Deutsche ; avec Stéphanie Cumming, Christoph Bach ; genre: drame ; nationalité : autrichien ; durée : 92mn ; distributeur: KMBO.
American Psycho : analyse aprĂšs coup
 « Il existe une idĂ©e de Patrick Bateman, une espĂšce dâabstraction, mais il nâexiste pas de moi rĂ©el, juste une entitĂ©, une chose illusoire et, bien que je puisse dissimuler mon regard glacĂ©, mon regard fixe, bien que vous puissiez me serrer la main et sentir une chair qui Ă©treint la vĂŽtre, et peut-ĂȘtre mĂȘme considĂ©rer que nous avons des styles de vie comparables, je ne suis tout simplement pas lĂ . »
VoilĂ sans doute lâextrait du roman de Bret Easton Ellis qui rĂ©sume le mieux son Ćuvre. Lâhistoire dâun homme dĂ©possĂ©dĂ© par une sociĂ©tĂ© matĂ©rialiste dans laquelle il tente de trouver sa place, entre moments de folie et appels Ă lâaide.
AprĂšs un film remarquĂ© Ă Sundance, I shot Andy Warhol, et quelques rĂ©alisations pour des sĂ©ries amĂ©ricaines (dont Oz), Mary Harron se lance dans lâadaptation de ce chef-dâĆuvre de la littĂ©rature :American Psycho. RĂ©unissant un casting dâenfer (Christian Bale, Willem Dafoe, Jared Leto ou encore ChloĂ« Sevigny, rien que ça) et une Ă©quipe de choc (dont Andrzej Sekula Ă la photographie et John Cale pour la bande originale), sur un scĂ©nario quâelle Ă©crit en compagnie de Guinevere Turner, le film que nous connaissons prend forme. Les critiques sont pourtant mitigĂ©es Ă sa sortie, taxant American Psycho de film « lĂ©chĂ©, sans aspĂ©ritĂ© », « tellement nul » ou encore qui « hĂ©site constamment entre la satire et lâhorreur ». Le public est en revanche beaucoup plus enclin Ă apprĂ©cier lâadaptation de Mary Harron, et les nombreux cinĂ©philes qui dĂ©couvrent le film nâhĂ©sitent pas Ă le placer dans leurs tops. AprĂšs relecture du roman, il est peut-ĂȘtre temps de faire justice Ă Mary Harron. Peut-ĂȘtre.
Un double constat se pose dâemblĂ©e : alors quâil est indĂ©niable que American Psycho possĂšde de multiples moments de grĂące, une incomprĂ©hension persiste. Nous avons lâimpression que le film nâaboutit pas, quâil ne parvient pas Ă atteindre un but difficilement cernable, et ce mĂȘme sans avoir lu le livre de Bret Easton Ellis. Tous les indices sont pourtant prĂ©sents : Patrick Bateman est confondu presque sans arrĂȘt, se faisant appeler tour Ă tour Marcus, Paul ou Davis ; la valorisation du superflue est Ă©galement mise en scĂšne et lâimaginaire du hĂ©ros est mĂȘme expliquĂ©e par lâajout de la lecture du journal par Jean. Il faut pourtant admettre que cela ne suffit pas, faisant de la fin un flop abominable, en laissant peser sur tout le film une incohĂ©rence dĂ©cevante mais dont les causes ne sauraient ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment pointĂ©e du doigt: « Je ne comprend pas la fin » est sans doute une phrase aussi rĂ©currente que « jâadore la scĂšne des cartes de visites ».
AprĂšs lecture du livre, tout devient heureusement plus clair : Ă©tant bien plus que lâhistoire dâun faux serial-killer ultra-imaginatif (ce qui dâailleurs nâest pas explicitement dit dans le livre), American Psychonous parle dâun monde oĂč les individus sont dâabord caractĂ©risĂ©s par leur apparence. Veste de tweed, cravate Ă motifs Ralph Lauren, mocassins en daim Brooks Brothers, lunettes Ă monture Ă©cailles de tortue. Robe de laine Yves Saint Laurent, chemisier en soie croisĂ© cachemire, Hugo Boss. Mais est-ce Marcus Halberstam ou Paul Allen ? Difficile dâen ĂȘtre sĂ»r, car tout le monde se ressemble. Tout le monde sâhabille, se coiffe et mange aux mĂȘmes endroits et chacun est le reflet dâun autre. Au milieu de cette masse, nous trouvons Patrick Bateman, lui-mĂȘme perdu et cherchant Ă se diffĂ©rencier, au point dâen devenir fou. Pour Mary Harron, « Bateman et ses amis ne suscitent pas lâadmiration, bien au contraire. Il est lâhomme idĂ©al, un macho parfait, un jeune lion, un yuppie symbole de rĂ©ussite, Ă tel point que personne ne remarque quâil est psychotique. Il porte les obsessions de notre culture Ă un degrĂ© ultime. » Si bien quâen avouant ses crimes il nâarrive quâĂ amuser la galerie, et seule Jean comprend lâhorreur du personnage.
Christian Bale participe pour beaucoup Ă lâextase des fans. Lâacteur, toujours trĂšs impliquĂ© dans ses rĂŽles, livre une prestation particuliĂšrement bien menĂ©e, campant un Pat Bateman impassible, froid et fou Ă lier. On regrettera uniquement son humour cynique basĂ© sur une rĂ©partie fulgurante. Suivant la sĂ©quence dâouverture, la scĂšne qui le prĂ©sente compte parmi les plus belles du film : dans un appartement dâun blanc immaculĂ©, notre hĂ©ros prĂ©sente sa routine quotidienne : il prend soin de son corps comme dâune machine Ă entretenir, un miroir Ă prĂ©senter Ă ses congĂ©nĂšres qui se doit dâĂȘtre parfait Ă chaque instant.
Tous les personnages sont dâailleurs trĂšs bien amenĂ©s, notamment les personnages secondaires : Bryce et Marcus, jouĂ©s par Justin Theroux et Anthony Lemke, sont tout bonnement gĂ©niaux. Dans la fameuse scĂšne culte des cartes de visite, ils offrent lâun comme lâautre Ă nos yeux deux personnages quâon ne peut quâadorer, lâun pour sa suffisance et lâautre pour ses mimiques. Dans cette scĂšne, Mary Harron fait en outre un remarquable travail de rĂ©alisation, jouant avec le son et lâimage pour reflĂ©ter les sentiments des jeunes traders face Ă la concurrence matĂ©rielle. Et câest parce que cela marche Ă merveille que cette scĂšne, comme dâautres, est devenue culte au point dâen trouver aujourdâhui de nombreux remakes sur la toile. On est cependant déçu par le rĂŽle de lâenquĂȘteur Donald Kimball jouĂ© par Willem Dafoe, qui disparaĂźt soudainement aprĂšs quelques apparitions inutiles. De mĂȘme pour Paul Allen (Jared Leto), trop peu irritant pour quâon ait eu le temps de comprendre lâintĂ©rĂȘt pour Patrick Bateman de le tuer.
On trouve malgrĂ© ces lacunes un autre trĂšs bel exemple du talent de la rĂ©alisatrice, son gĂ©nĂ©rique dâintroduction qui mĂȘle avec brio trois Ă©lĂ©ments importants de son film, soit le sang, la nourriture, mais Ă©galement le livre. Les titres du gĂ©nĂ©rique viennent se poser sur la nappe comme sur une page de papier, et tous les Ă©lĂ©ments se mĂ©langent pour former la rĂ©alitĂ© que nous dĂ©couvrons ensuite : un restaurant de luxe oĂč lâapparence prime par dessus tout, du discours des serveurs au moindre dĂ©tail dâun plat.
Dâautres Ă©lĂ©ments viennent sâajouter Ă une liste qui pourrait servir Ă caractĂ©riser lâoeuvre de Bret Easton Ellis, comme le soin mĂ©ticuleux apportĂ© Ă la critique musicale de groupes comme Genesis, lâimportance incommensurable de faire de lâexercice ou de regarder le Patty Winter Show, sans oublier les addictions Ă de multiples drogues et les interminables conversations toutes plus inutiles les unes que les autres, et surtout lâhorreur pornographique rĂ©currente. Les tueries ne sont pas simplement sanglantes ; elles sont dâune atrocitĂ© croissante, malsaine, inimaginable. Le pire est nĂ©anmoins dâen arriver Ă ne plus les considĂ©rer autrement que banales, ce qui constitue Ă©galement le point fort du livre. Ces Ă©lĂ©ments, le film les contient tous si bien quâil arrive Ă nâen faire apparaĂźtre que quelques-uns pendant quâil noie les autres. Aux meurtres viennent se mĂȘler des analyses musicales, et rĂ©server une table nâest guĂšre plus quâune obligation au milieu dâune conversation.
VoilĂ sans doute ce qui pourrait expliquer toute lâincomprĂ©hension inhĂ©rente au film de Mary Harron, qui a cru pouvoir placer tant dâĂ©lĂ©ments dans 1h42 de film sans les altĂ©rer, quâelle en a perdu finalement lâessence du roman. On regarde ce film sans dĂ©plaisir mais il ne laisse dans sa globalitĂ© aucun goĂ»t. NĂ©anmoins on ne peut pas se dĂ©faire de ces quelques moments gĂ©niaux, de ces petites pĂ©pites insoupçonnĂ©es qui donnent au fond un peu de saveur Ă notre visionnage. Car si le film continue de faire parler de lui et Ă sĂ©duire de plus en plus de nouveaux Ă©pris du SeptiĂšme Art, il est indĂ©niable que ces instants dĂ©licieux en sont la cause. Ils rĂ©unissent tout ce qui fait le plaisir du cinĂ©ma : habiles mouvements de camĂ©ra, post-production savante, force dâimpact du propos, jeu dâacteur admirable et surprenante crĂ©ativitĂ© de mise en scĂšne. De quoi nous rappeler un certain Alfred Hitchcock, dĂ©criĂ© par la presse de son Ă©poque pour son cinĂ©ma, avant que quelques cinĂ©philes comme François Truffaut ne le hissent sur un piĂ©destal mĂ©ritĂ©.
Mary Harron a peut-ĂȘtre Ă©chouĂ© dans lâadaptation complĂšte du livre de Bret Easton Ellis, mais elle a tout de mĂȘme créé avec American Psycho une belle perle de cinĂ©ma, Ă la fois symptomatique de la difficultĂ© dâadapter dans sa globalitĂ© une Ćuvre dense et contemporaine, tout comme dans son gĂ©nie non-prĂ©mĂ©ditĂ© et alĂ©atoire, surprenant et obsĂ©dant. Il est clair que si lâincomprĂ©hension rĂ©siste encore et toujours, elle le fera tout autant que rĂ©siste et persiste notre amour pour quelques passages merveilleusement jubilatoires. Au fond cette impression dâinachĂšvement ne fait-elle pas Ă©galement partie du livre American Psycho ? Alors quâil se moque du monde, quâil est raciste, macho, Ă©gocentrique et fou Ă lier, Patrick Bateman retombe toujours sur ses pieds. Et indĂ©finiment, il se retrouve dans ces clubs privĂ©s Ă parler sans discuter, Ă voir sans Ă©couter, Ă identifier sans reconnaĂźtre. « Et au-dessus dâune des portes, masquĂ©es par des tentures de velours rouge, il y a un panneau, et sur ce panneau, en lettres assorties Ă la couleur des tentures, est Ă©crit : SANS ISSUE. »
Critique originale sur www.clapmag.com
Atttrape-moi si tu peux !
Big Bad Wolves [4,5 / 5]
Voilà ici l'exemple superbe d'un film carré, mesuré, organisé, rythmé, intelligent et fort. La liste n'est pas exhaustive, mais l'on sent déjà qu'il y a derriÚre Big Bad Wolves deux réalisateurs expérimentés et ingénieux : ils se nomment Aharon Keshales et Navot Papushado.
Il suffit simplement de partir du titre : porteur d'une lourde signification, il nous place d'emblĂ©e sur la piste du conte, oĂč nous trouvons en effet loups et enfants sans dĂ©fenses. Mais au delĂ de ces quelques Ă©lĂ©ments narratifs Ă©vidents, la vĂ©ritable force du film empruntĂ©e au conte rĂ©side dans sa morale. Une morale pourtant bien cachĂ©e, admirablement Ă©dulcorĂ©e dans un thriller alternant entre huis-clos et parties de plaisir. Les deux hommes s'en sont donnĂ©s Ă cĆur joie, et l'on ne peut parler que de maĂźtrise face Ă certains jeux de camĂ©ras purement arbitraires et personnels, mais ĂŽ combien jubilatoires et stratĂ©giquement bien amenĂ©s. Ăa c'est du cinĂ©ma !
Big Bad Wolves c'est aussi, malgrĂ© trop de redondances, un bon dosage entre scĂšnes gores et humoristiques. Pas Ă©tonnant dĂšs lors que M. Tarantino ait aimĂ© (mĂȘme si l'on sent bien qu'il y a quelques intĂ©rĂȘt lĂ dedans) : le film se plait en effet jouer avec les alĂ©as du quotidien, et que l'on soit tueur ou non la famille est toujours lĂ pour mettre son grain de sel dans les histoires. Ajoutons Ă cela un semi-huis-clos qui n'est pas sans rappeler Reservoir Dogs, auquel on retire le cĂŽtĂ© folklorique de la scĂšne de torture pour n'en garder que l'essentiel : la souffrance et l'horreur.
Au delĂ du thriller moraliste, il y a bien sĂ»r un petit cĂŽtĂ© politique. Contexte israĂ©lien oblige, le film a su pourtant rester Ă lâĂ©cart de tout positionnement trop orientĂ©, s'amusant ça et lĂ Ă placer quelques vannes, jusqu'Ă user d'un brun de nostalgie poĂ©tique.
Mais revenons Ă la vĂ©ritable force de ce film : sa mise en scĂšne. Comme dans le trĂšs beau The Fall de Tarsem Singh, le film s'ouvre sur une longue scĂšne d'introduction en slow-motion nous narrant un douloureux Il Ă©tait une fois. RythmĂ© par une composition musicale signĂ©e Frank Ilfman, puissante et Ă glacer le sang, dans une alternance entre instruments Ă cordes, vent et percussions, nous suivons le dĂ©roulement funeste d'un cache-cache entre jeunes bambins, durant lequel une des gamines disparaĂźt mystĂ©rieusement. Mais ce qui surprend peut-ĂȘtre plus, c'est la volontĂ© de ne pas s'enfoncer dans un thĂšme esthĂ©tique du genre, restant plutĂŽt du cĂŽtĂ© des couleurs unies et douces, voire vives, plaçant cette belle ouverture tout en style dans le paradoxe d'une rĂ©alitĂ© familiĂšre.
L'enquĂȘte prend tout de suite le pas, et le thĂšme se pose de lui-mĂȘme : la torture, Ă©videmment. L'enquĂȘte n'existe pas dans Big Bad Wolves car nous savons dĂ©jĂ qui sont les loups. Nous les regardons seulement s'entre-tuer pour dĂ©mĂȘler le vrai du faux.
Si le film peut avoir empruntĂ© Ă Q. Tarantino, on y retrouve aussi du David Fincher, notamment avec Se7en dans l'entĂȘtement sans fin des personnages ou encore la souffrance des uns et des autres Ă dessein moralisateur.
Le film ne cesse globalement d'osciller avec souplesse entre tous ces éléments : moments musicaux ultra-juissifs, passages de huis-clos gores à souhait, petites side-détentes en famille, quelques pics, un joli passage poétique, le tout enrobé dans un thriller bien mené, sans oublier le petit croquant de la fin : un message fort sur la pratique de la torture. Un film qui s'adresse donc aux loups, comme aux agneaux.
Une nouvelle histoire de bandits.
The Zero Theorem [3.5 / 5]
Qohen Leth, c'est vous. Cette camĂ©ra qui vous scrute, observe et juge votre vie, ce sont eux. C'est un capitalisme qui Ă©tend son ombre sur une Londres futuriste, actuelle, mondiale. C'est un capitalisme dominĂ© par une pensĂ©e unique, le profit, face Ă un homme qui n'attend qu'une chose : un destin, un but. L'homme serait-il noyĂ© au point d'en perdre la facultĂ© de croire de son propre chef en une quĂȘte ? Ou bien la sociĂ©tĂ© est-elle si pesante qu'il en a perdu ses repĂšres ?
Dans The Zero Theorem, Terry Gilliam nous raconte Ă nouveau l'Homme en le plaçant cette fois face Ă un contexte trĂšs actuel. Perte d'identitĂ©, manque de repĂšres face Ă la rĂ©alitĂ©, questionnement sur le rĂ©el : cela fait un moment dĂ©jĂ que le cinĂ©ma a prit la pente « post-moderniste », se gaussant du rĂ©el dont il devait, aprĂšs l'apparition de la photographie, prouver plus encore lâexistence tandis que la peinture devenait source de doutes. Le cinĂ©ma hĂ©las comme l'Homme s'est fait dĂ©vorer par le monstre capitaliste omnipotent, cette fourmiliĂšre d'individus ne jurant que par l'argent, impassibles face aux horreurs qu'ils gĂ©nĂšrent. Et quels meilleurs acteurs pouvait choisir Terry Gilliam pour son film parabole que le trĂšs expressif Christoph Waltz face au commun Matt Damon ?
Comme dans Time Bandits (1982), le hĂ©ros jouĂ© par Christoph Waltz est prisonnier d'un univers qu'il croyait rĂ©el mais qui s'avĂšre divisĂ©. Ici ce n'est plus le temps qui domine mais le virtuel, et l'instigateur de cette mascarade n'est autre que Managment, incarnĂ© par Matt Damon. Le Mal est souvent une entitĂ© supĂ©rieure omniprĂ©sente et malĂ©fique chez T. Gilliam, et nous en avons Ă nouveau ici un exemple superbe. Tandis que Qohen (toujours appelĂ© « Queen ») s'acharne Ă pester contre un monde qu'il ne supporte plus (une reprĂ©sentation fantasque de notre futur, oĂč la pub va jusqu'Ă nous suivre en pleine rue), Managment apparaĂźt au contraire comme un personnage littĂ©ralement fondu dans un dĂ©cor qu'il a créé de toute piĂšce, Ă la gloire du rendement. Mais Qohen a un avantage : c'est un gĂ©nie informatique. Managment le charge alors d'une mission : prouver le « thĂ©orĂšme zĂ©ro ». Pour l'aider dans sa quĂȘte, divers personnages interviennent, de la femme Ă l'enfant, pour l'aider Ă trouver le courage de poursuivre sa mission. Ils n'auront simplement pas sur Qohen l'effet toujours escomptĂ©, et le comportement de Qohen ne va pas toujours suivre les attentes de chacun.
Parce que Qohen Leth, c'est vous. C'est un « nous » qui n'est pas encore un robot, et qui refuse de l'ĂȘtre cependant que le monde continue de tourner vers l'absurde par son besoin constant de produire. Alors lorsque d'autres humains foulent le sol de son antre, une ancienne Ă©glise rachetĂ©e (symbole du culte de la foi contre le culte du profit), Qohen les influence malgrĂ© lui, les touchant comme il est touchĂ© lui-mĂȘme par leurs multiples personnalitĂ©s. En rĂ©sulte des dĂ©bordements qui vont l'amener Ă admettre dĂ©finitivement qu'il faut qu'il sorte de sa propre caverne platonicienne. Sa seule Ă©chappatoire est alors un gĂ©nĂ©rateur de rĂ©alitĂ© virtuel trafiquĂ©, dont il se servira pour retourner vers un semblant d'une rĂ©alitĂ© perdue. A l'inverse cependant d'un David Fincher obsĂ©dĂ© par le hĂ©ros geek, solitaire et manipulateur (The Social Network), Terry Gilliam se sert du virtuel pour mieux nous montrer le rĂ©el. Se moquant de la vague du porn en ligne, le rĂ©alisateur incite son personnage Ă passer un peu de bon temps avec Bainsley (MĂ©lanie Thierry) en se connectant avec le gĂ©nĂ©rateur (celui d'origine). Au lieu d'y trouver du sexe Ă gogo (comme dans Minority Report parexemple), Qohen au contraire se retrouve simplement sur une plage avec cette femme qui l'a perturbé : un paradis oĂč l'Homme pouvait jadis venir admirer le monde, avant que celui-ci ne soit dĂ©truit. Le virtuel devient le moyen de retrouver le rĂ©el, du moins une rĂ©alité : la notre.
Qu'il soit dans le rĂ©el ou non, Qohen fait Ă la fin le choix de renoncer Ă ses craintes, mais aussi Ă sa vie, pour se laisser tomber dans l'abysse du trou noir dont il n'a cessĂ© de rĂȘver. MatĂ©rialisation de la vĂ©ritable angoisse dont Qohen faisait l'objet, celle de la perte d'un monde dans lequel il vivait, ce n'est qu'en s'y laissant emporter qu'il parvient finalement Ă revenir vers l'essentiel : regarder Ă nouveau un prĂ©sent rĂ©volu, notre prĂ©sent, et voir le soleil se coucher sur un monde que l'Homme n'aurait pas dĂ» perdre. Toujours dans l'esprit de reprise de Time Bandits, ce n'est pas parce que l'univers du Mal a Ă©tĂ© dĂ©construit que ce dernier n'existe plus. The Zero Theorem se termine en effet sur une note d'avertissement : lâĆil omnipotent de la camĂ©ra est toujours prĂ©sent. Or ce n'est plus Qohen qu'elle fixe dĂ©sormais, mais c'est bien nous.
S'il est facile de jouer sur les angoisses des spectateurs et de proposer des films mĂȘlant Ă la fois psychoses personnelles et mondiales, aller Ă contre courant et dĂ©noncer l'absurditĂ© de notre entĂȘtement est tout de suite moins Ă©videment. Terry Gilliam y arrive pourtant, et si son film ne se termine pas vraiment sur une note positive, celui-ci a au moins le mĂ©rite de s'adresser Ă chacun d'entre nous pour nous renvoyer Ă nos propres responsabilitĂ©s. Au lieu de nous plaindre et de nous dĂ©possĂ©der au point d'en devenir presque schizophrĂšnes, peut-ĂȘtre ferions-nous mieux de regarder vers quel rĂ©el nous allons. Si le cinĂ©ma n'assure peut-ĂȘtre plus depuis longtemps sa mission de montrer le rĂ©el, peut-ĂȘtre est-il temps d'arrĂȘter de dĂ©lĂ©guer celle-ci, pour regarder un peu le monde de nos propres yeux, et en soutenir la vision.

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ModÚle : Léa. Photo : Marc-AurÚle Palla.
Tous au cirque !
Le vieux qui ne voulait pas fĂȘter son anniversaire [9 / 10]
Loin de la tendance pessimiste du cinĂ©ma actuel, Felix Herngren se fait remarquer par son adaptation du Best Seller de Jonas Jonasson : Le vieux qui ne voulait pas fĂȘter son anniversaire (HundraĂ„ringen som klev ut genom fönstret och försvann). Si l'intrigue est simple, celle d'un centenaire qui le jour de son 100Ăšme anniversaire dĂ©cide de partir pour continuer Ă vivre au lieu de compter le temps qui s'Ă©coule, elle tĂ©moigne en revanche d'une pensĂ©e Ă©picurienne, optimiste et lĂ©gĂšre Ă propos de la vie, son sens et son but.
Nonobstant un ton humoriste, le numĂ©ro qui nous est prĂ©sentĂ© n'en retire par moins l'idĂ©e que la vie est faite d'alĂ©as et qu'il est parfois bien vain de chercher Ă la contrĂŽler. C'est cet absolu non-contrĂŽle qui mĂšne notre centenaire Ă prendre ce qu'il trouve sur sa route, et Ă laisser Ă©galement cette mĂȘme route se dĂ©cider en fonction des rencontres, des Ă©vĂ©nements, crĂ©ant ainsi l'intrigue : partant au hasard dans un car avec la valise d'un inconnu, Allan Karlsson (Robert Gustafsson) se retrouve pris en chasse par un gang de motards. Pour cause : la valise qu'il a emportĂ© contient cinquante millions de couronnes. Certains Ă©lĂ©ments se recoupent dans la course poursuite qui lie Allan Karlsson au Requin et son gang, mais les situations ne cessent de s'auto-dĂ©truire habilement pour laisser place Ă un inattendu loufoque et absurde.
Ce numĂ©ro de jonglage mĂȘle ainsi l'esprit simplet de Forest Gump et son voyage Ă travers l'Histoire des Ătats-Unis, Ă l'absurditĂ© des situations telles que l'a mit en scĂšne Ethan Coen dans son excellent Burn After Reading, sans oublier le clin d'oeil Ă Snatch de Guy Ritchie. On y trouve Ă©galement une plĂ©iade de personnages assez classiques, comme le trentenaire en manque de confiance ou la rombiĂšre au cĆur tendre. Mais chacun joue son rĂŽle avec mesure et ne saurait lasser le public rieur.
Loin de l'Histoire sociale et politique, le film de Felix Hergren, fidĂšle au roman, nous prĂ©sente la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre Froide sous la logique d'Allan, prenant chaque Ă©vĂ©nement sous le mĂȘme angle d'un carpe diem optimiste et serein, un brun comique et nonchalant, dans cette mĂȘme logique de cause Ă effet tenant au rien, faisant d'une valise contenant une somme faramineuse, un objet comme un autre pour lier les protagonistes dans leur non-quĂȘte, suivant Allan et la vie comme elle vient, sans se soucier du futur comme du passĂ©.
La farce n'est pas dĂ©nuĂ©e de morale, et le cinĂ©ma suĂ©dois peut ĂȘtre fier de rejoindre le talent outre-atlantique de nos opposĂ©s amĂ©ricains, douĂ©s pour asseoir dans leurs films comiques de vĂ©ritables satires sur leur propre sociĂ©tĂ©. Mais ici c'est l'individu qui est visĂ©, et l'idĂ©e gĂ©nĂ©rale se veut d'ailleurs plus comme maxime que prĂ©cepte philosophique, invitant chacun Ă respirer, Ă profiter ne serait-ce qu'un instant, au moins le temps du film, de l'instant prĂ©sent, nous Ă©loignant de la psychose sociale, de la peur de l'avenir et le ressassement du passĂ©.
La vie est longue, loin d'ĂȘtre un long fleuve tranquille ; elle est imprĂ©visible, superbe et permet Ă tout un chacun d'y faire rencontres et dĂ©couvertes imprĂ©vues. C'est ce qu'illustre ce fabuleux numĂ©ro de cirque cinĂ©matographique.