Get on Up : critique Clap! Mag
To be or not to biopic [2 / 5]
Chaque annĂ©e a dorĂ©navant son lot de blockbusters comme de biopics. RĂ©alisateur, Ă©crivain, homme politique, musicien ou chanteur, tout ce qui peut faire appel Ă la mĂ©moire collective est bon Ă mettre en scĂšne. Ainsi, aprĂšs Hitchcock, Nelson Mandela et les deux films sur Yves Saint Laurent, dĂ©barque Ă prĂ©sent le « godfather of the soul », monsieur James Brown ! Ăa swingue, câest rythmĂ©, la mise en scĂšne est bien faite, le montage efficace, et Chadwick Boseman est gĂ©nialement mĂ©connaissable. En somme, Tate Taylor rĂ©unit tous les Ă©lĂ©ments dâun bon biopic. Oui mais voilĂ , Get on up nâest pas un si bon biopic.
Le film nous raconte pourtant bien lâhistoire de James Brown, depuis son enfance difficile loin toute attache familiale, puis sa dĂ©couverte du gospel et son passage en prison. Câest lĂ quâil rencontre Bobby Bird, qui le fait ensuite entrer dans son groupe. James finira par prendre la tĂȘte du groupe, jusquâĂ signer dans une maison de disque reconnue, avant dâĂȘtre propulsĂ© au sommet. Mais nous dĂ©couvrons Ă©galement les mauvais cĂŽtĂ©s de la star : mĂ©galomane, il bat sa femme et ne paie pas les membres de son groupe ; mieux, il les taxe. Et pourtant, le film ne cesse de laisser une image positive du chanteur businessman, sombrant dans la drogue au milieu des annĂ©es 80 puis arrĂȘtĂ© de nombreuses foisâŠ
Seule compte la volonté de créer un film tout public dont le sujet aura déjà été pré-mùché, en lui servant violence et mégalomanie à flot, comme une bonne soupe.
La raison est lâutilisation dâun subterfuge. On plutĂŽt, un dĂ©tournement permettant une manipulation spectatorielle. Comment en effet faire aimer du public un personnage antipathique ? Faire participer ledit public en le prenant Ă parti. Rien de plus simple : il suffit pour cela de briser le quatriĂšme mur. Ainsi James Brown, gĂ©nĂ©ralement aprĂšs avoir commis une faute, sâapproche de la camĂ©ra et nous regarde avant de nous adresser la parole. Le stratagĂšme est un succĂšs et lâon se plaĂźt Ă suivre le personnage dans ses tribulations jusquâau sommet. Il nous fait des blagues, quelques clins dâĆil, de nombreux sourires. Comment lui en vouloir ? Or le problĂšme est bien lĂ , et pose la question de la morale au cinĂ©ma. Tandis que Orange MĂ©caniquede Stanley Kubrick (1971) utilisait la violence pour en montrer lâabsurditĂ©, et du mĂȘme coup constituer une critique sociale tout en faisant de son personnage un ĂȘtre monstrueux que lâon mettait longtemps Ă apprĂ©cier et Ă comprendre, Tate Taylor se contente de nous servir un personnage dĂ©nuĂ© de sentiments, et nous fait porter la culpabilitĂ© de ses actes pour avoir participĂ© Ă son aventure en ayant acceptĂ© la rupture du quatriĂšme mur. Finalement, le spectateur se retrouve tout aussi lĂ©sĂ© que lâont Ă©tĂ© les proches de la star. James Brown nous envoĂ»te, il nous entraĂźne avec lui et il devient difficile dâen vouloir Ă un homme que lâon admire tant. Alors comme Bobby Bird, on se dit que James Brown reste tout de mĂȘme le parrain de la soulâŠ
Le rĂ©cents biopics ont tous un point commun, celui de nous montrer des personnages tiraillĂ©s mais ambitieux. Et une fois sur deux, câest un personnage antipathique. Nous venons de le voir deux fois cette annĂ©e avec Yves Saint Laurent de Jalil Lespert et Saint Laurent de Bertrand Bonello, puis avec le biopic dĂ©guisé Welcome to New York dâAbel Ferrara. En 2004 surtout, nous dĂ©couvrions Ray de Taylor Hackford, un autre biopic sur un chanteur noir-amĂ©ricain devenu cĂ©lĂšbre pour sa musique envoĂ»tante : Ray Charles. Le cinĂ©aste avait voulu dĂ©peindre la vie entiĂšre de lâhomme en un couple dâheures. Mais Ă tout vouloir aborder, ce dernier Ă©tait resté in fine trop Ă distance de son personnage. Get on up semble Ă©galement tomber dans le piĂšge : le film sâattarde longuement sur lâenfance de Junior, se perd dans un flot incessant de musiques sans en prĂ©senter vĂ©ritablement aucune, bien que ça balance incontestablement. On regrette mĂȘme affreusement que ce biopic nâaborde pas de front la place des paroles dans la musique de James Brown, tandis quâil met en avant la danse et les cris chantĂ©s, et se contente de quelques passages le montrant en train de composer, ou plutĂŽt de sâimposer.
En somme, câest bien cette rupture du quatriĂšme mur qui permet au film dâexister. Il est Ă©vident que sans cette obligation du spectateur Ă participer, le film ne tiendrait pas. Il rĂ©vĂ©lerait son manque de matiĂšre et le peu dâintĂ©rĂȘt quâil montre Ă lâĂ©gard de James Brown, autant pour son gĂ©nie que pour ses mauvaises conduites. Tout ce que le film de Tate Taylor se contente de faire, câest dâutiliser James Brown pour crĂ©er un personnage plat et dont chaque face, lâune Ă©tant celle du chanteur et lâautre celle de lâhomme violent puis droguĂ©, est tout aussi peu exploitĂ©e que lâautre. Seule compte la volontĂ© de crĂ©er un film tout public dont le sujet aura dĂ©jĂ Ă©tĂ© prĂ©-mĂąchĂ©, en lui servant violence et mĂ©galomanie Ă flot, comme une bonne soupe Ă du bĂ©tail prĂȘt Ă tout gober, et aveuglĂ© par quelques regards-camĂ©ras et deux ou trois vannes.
Sortie le 24 septembre 2014. Get on Up. Biopic américain de Tate Taylor, avec Chadwick Boseman, Nelsan Ellis. Distributeur : Universal Pictures. Durée : 2h19.














