Mange tes morts : critique Clap!Mag
Voyage au bout de la nuit
Pour son deuxième long métrage, Jean-Charles Hue reste fidèle à l’univers des gens du voyage et aux acteurs de la famille Dorkel, toujours aussi charismatiques et plus impliqués que jamais. Tandis que La BM du Seigneur était doté d’un bel aspect documentaire, Mange tes morts est une véritable fiction qui, loin de s’en tenir au home-movie, nous embarque pour un road-movie haletant et rudement bien ficelé, au bout de la nuit.
L’histoire de Mange tes morts est celle de multiples antogonismes. Il oppose jour et nuit, passé et présent, raison et passion, silence et rébellion. D’emblée, le film démarre sur une base conflictuelle, entre honneur, désirs, et religion. Jason Dorkel vient d’avoir 18 ans et doit se faire baptiser. Cela signifie avoir une vie rangée et cesser les chapardages, ce qui n’est pas chose toujours aisée. La veille de son baptême, son demi-frère Fred, qui l’a nourri étant petit, sort de prison après 15 ans d’enfermement, et vient rompre l’équilibre précaire du groupe. Car Jason veut faire honneur à son grand frère et le suivre pour lui prouver sa valeur. Fort heureusement, son autre frère Mickaël et son cousin Moïse sont là pour le protéger de la violence dont fait preuve Fred. Clin d’oeil à La BM, Fred débarque sur les chapeaux de roue et se fait mal voir par l’ancien de la troupe.Tous les quatre accompagnent néanmoins Fred fêter son retour, pour une virée qui ne sera pas sans conséquences.
Mange tes morts nous invite dans la continuité d’un portrait entamé en 2010 avec La BM du Seigneur. A travers l’aventure des quatre yeniches c’est une culture à part entière que nous (re)découvrons, entre religion, vol, et honneur ; entre amour, famille, et amitié ; entre ruse, affrontement, et résignation. Le film contourne habilement les clichés, se dérobe aux lieux communs : la violence à laquelle on assiste est autre, et certainement plus morale que physique. Comme Mathieu Kassovitz avec La Haine (1995), Jean-Charles Hue prouve que le milieu ne fait pas l’homme. Alors bien sûr, le milieu engage parfois dans certaines voies, mais le choix du bon comme du mauvais est toujours possible.
L’aventure débutée presque in media res est d’autre part l’occasion pour le réalisateur d’aborder de nombreux de sujets en dehors de la culture des gens du voyage. Il propose ainsi, à travers les conflits idéologiques abordés par l’intrigue, une réflexion sur le sens de la vie et l’accomplissement de soi, sans jamais manquer de rythme. Car « mange tes morts », l’insulte la plus violente qui soit pour le peuple Yeniche (manger ses morts c’est renier ses ancêtres) renvoie inversement, comme titre, au regard que l’on porte sur soi, à notre propre estime, à notre unicité. En cela, le rapport des gens du voyage à la religion chrétienne est éloquent, autant que celui qu’ils entretiennent avec la chanson française d’antan. On peut y lire une forme de rattachement, à la fois sécuritaire et nostalgique, la preuve d’une ligne de conduite qui tranche du même coup avec une autre « religion » : celle du vol, que le film dépeint également.
Ces nombreux discours sont soutenus par une image maîtrisée, tant pour le cadre que la lumière, et une bande- son minutieusement choisie. Reposant sur une intrigue initiatique qui se calque sur le modèle du road-movie, Mange tes morts apparaît au final comme un joli film rempli d’humanité et d’espoir.
Prix Jean Vigo 2014 ; Quinzaine des réalisateurs de Cannes 2014 ; réalisé par Jean-Charles Hue ; avec Jason François, Michaël Dauber, Frédéric Dorkel ; genre: drame; nationalité: français ; durée : 1h34 ; distribution: Capricci Films.












