En descendant l'escalier du wagon, l'air est chaud et saturé. Jérémy respire, mais vraiment par nécessité. Son vélo pliant glisse entre ses doigts moites. Il doit s'y reprendre à plusieurs fois pour ne pas le lâcher. Plié par sa grande taille, de peur de se cogner au plafond, il relève la tête lentement tout en jetant un regard sur les premiers sièges.
Dans ce train à doubles étages, il a choisi le bas. Il y a plus d'espace pour y ranger son vélo. Ici, le train est est loin d'être bondé, mais il y a une personne dans chaque cellule. Il décide de ne pas marcher plus et imagine s'asseoir dans la troisième à gauche.
Une fille y est seule, alors il freine. Je vais la déranger. En plus je peux mettre mon vélo nulle part ici à part entre ses jambes et le siège d'à coté. Il est pétrifié à l'idée de risquer d'abîmer l'image qu'il a construit de lui depuis des années. Un garçon respectueux, poli, gentil à l'écoute des autres.
Sans plus tarder, dans un sursaut de courage, il s’assoit, le cœur battant, terrifié, et excité à la fois d'avoir fait face à sa peur. Pendant la manœuvre, devant lui, la fille range ses jambes sur le coté pour faire plus de place.
"Merci," dit-il, en hochant légèrement de la tête.
Elle lui répond par un rapide sourire. Il aimerait pouvoir échanger d'avantage mais rien ne lui vient. Si ce n'est la chaleur qui même sans s'être éclipsée, avait été relayée le temps d'un instant au second plan.
"C'est juste moi où il fait irrespirable ici ?" lance-t-il. Ca passe ou ça casse.
"Non, c'est clair, il fait beaucoup trop chaud." dit-elle.
Pourquoi c'est si compliqué de converser avec un.e inconnu.e ? Peut-être qu'elle n'a rien à dire, qu'elle est fatiguée, qu'elle n'a pas envie de parler. Jérémy regarde vers la fenêtre. Elle est traversée par un store gris de part en part. Il distingue à peine le dehors. Il reste pourtant là, le regard dirigé vers cette ouverture pour fuir le malaise qu'il imagine.
En face, la fille souffle, comme si elle avait du mal à respirer. Il sent lui même la peine qu'il a à chaque inspire. Son coeur bat de plus en plus fort, sans doute pour acheminer l'oxygène plus rapidement où il est nécessaire. Il évite ses yeux qu'il brûle pourtant de croiser. Elle regarde par la fenêtre comme lui. Et vers l'allée centrale. Il se demande ce qu'elle pense. Si elle le regarde. Si comme lui aimerait lui parler et n'y arrive pas.
Elle rassemble ses affaires, range son téléphone dans son sac et fait mine de se préparer à se lever. Alors Jérémy s'empresse d'écarter ses jambes et son vélo.
"Merci," dit-elle en souriant, avant de partir vers l'escalier qui remonte vers la plateforme.