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" Nous avons grandi tout doucement, Mademba et moi. Et tout doucement nous avons renoncĂ© Ă prendre la route du nord de Gandiol pour attendre le retour de Penndo. Ă l'Ăąge de quinze ans, nous avons Ă©tĂ© circoncis le mĂȘme jour. Nous avons Ă©tĂ© initiĂ©s aux secrets de l'Ăąge adulte par le mĂȘme ancien du village. Il nous a appris comment se conduire. Le plus grand secret qu'il nous a enseignĂ© est que ce n'est pas l'homme qui dirige les Ă©vĂ©nements mais les Ă©vĂ©nements qui dirigent l'homme. Les Ă©vĂ©nements qui surprennent l'homme ont tous Ă©tĂ© vĂ©cus par d'autres hommes avant lui.
Tous les possibles humains ont Ă©tĂ© ressentis. Rien de ce qui nous arrive ici-bas, si grave ou si avantageux que ce soit, n'est neuf. Mais ce que nous ressentons est toujours neuf car chaque homme est unique, comme chaque feuille d'un mĂȘme arbre est unique. L'homme partage avec les autres hommes la mĂȘme sĂšve, mais il s'en nourrit diffĂ©remment. MĂȘme si le neuf n'est pas vraiment neuf, il reste toujours neuf pour ceux qui viennent sans cesse s'Ă©chouer au monde, gĂ©nĂ©ration aprĂšs gĂ©nĂ©ration, vague aprĂšs vague. Alors, pour s'y retrouver dans la vie, pour ne pas se perdre en chemin, il faut Ă©couter la voix du devoir. Penser trop par soi-mĂȘme, c'est trahir. Celui qui comprend ce secret a des chances de vivre en paix. Mais rien n'est moins sĂ»r. "
David Diop - FrĂšres d'Ăąme
Abd El-Kader : âNon Ă la colonisationâ - Kebir-Mustapha AmmiÂ
Mai [1848]. La proclamation de lâabolition de lâesclavage se fit Ă la Guadeloupe avec solennitĂ©. Le capitaine de vaisseau Layrle, gouverneur de la colonie, lut le dĂ©cret de lâAssemblĂ©e du haut dâune estrade Ă©levĂ©e au milieu de la place publique et entourĂ©e dâune foule immense. CâĂ©tait par le plus beau soleil du monde. Au moment oĂč le gouverneur proclamait lâĂ©galitĂ© de la race blanche, de la race mulĂątre et de la race noire, il nây avait sur lâestrade que trois hommes, reprĂ©sentant pour ainsi dire les trois races, un blanc, le gouverneur, un mulĂątre qui lui tenait le parasol, et un nĂšgre qui lui portait son chapeau.
Victor Hugo - Choses vuesÂ
« Nous habitions Pripiat, tout prĂšs du rĂ©acteur. Je revois tout cela de mes yeux : une lueur framboise, flamboyante. Le rĂ©acteur semblait ĂȘtre Ă©clairĂ© de lâintĂ©rieur. Ce nâĂ©tait pas un incendie ordinaire, mais une luminescence. CâĂ©tait trĂšs beau. Je nâai rien vu de tel, mĂȘme au cinĂ©ma. Le soir, tout le monde Ă©tait Ă son balcon. Ceux qui nâen avaient pas sont passĂ©s chez les voisins. On prenait les enfants dans ses bras pour leur dire : Regarde ! Cela te fera des souvenirs ! » Et câĂ©taient des employĂ©s de la centrale⊠Des ingĂ©nieurs, des ouvriers, des professeurs de physique⊠Ils se tenaient lĂ , dans la poussiĂšre noire⊠Ils parlaient⊠Ils respiraient⊠Ils admiraient⊠Certains faisaient des dizaines de kilomĂštres en bicyclette ou en voiture pour voir cela. Nous ignorions que la mort pouvait ĂȘtre aussi belle»
La supplication - Svetlana Alexievitch - Propos de Nadejda Petrovna Vygovskaïa, évacuée de la ville de Pripiat

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« Je mâĂ©tais prĂ©parĂ©e Ă la voir un pansement sur lâĆil, comme moi. Vu quâelle mâavait donnĂ© son Ćil. Ou quâon le lui avait pris. Non ? Je leur ai dit : « Pourquoi elle nâa pas de pansement ? » Il nây avait que des infirmiers. « Bili bili, on ne sait pas », ils mâont rĂ©pondu (non, je rigole : ils ne font pas bili bili. Ils mâont rĂ©pondu normalement). Enfin bref, programmĂ©s pour se taire. Peut-ĂȘtre que sous sa paupiĂšre sereinement close, il y avait un trou bĂ©ant ? Un orbite rouge et saignant ? Je ne pouvais pas toucher, Ă©videmment. Sentir si câĂ©tait mou. Alors je me suis assise Ă cĂŽtĂ© de Marie. Je me suis penchĂ©e. CâĂ©tait un truc que je nâutilisais plus jamais. De lui chuchoter de façon autoritaire Ă lâoreille. Ăa nâa jamais servi Ă rien quâĂ voir la terreur dans leurs yeux. Il y en a Ă qui ça plaĂźt, remarquez. Donc je me suis assise Ă cĂŽtĂ© de Marie et je lui ai murmurĂ©, Ă lâoreille  : « DĂ©programmez. Ăa crĂšve les yeux. » Cette phrase ou une autre. Câest le ton qui compte. Pas ce quâon dit. Elle a ouvert les yeux dâun coup. Les deux yeux. TerrifiĂ©e. Elle avait ses deux yeux. « Câest un Ćil de verre, mâa dit un mĂ©decin une fois que jâai rĂ©ussi Ă mettre la main sur lui. On a mis son vrai Ćil en culture pour quâil soit parfaitement prĂȘt pour vous. On vous avertira dĂšs quâil sera mĂ»r. » On aurait dit quâil trouvait ça appĂ©tissant. Je nâavais jamais entendu parler dâun truc pareil. Franchement, jâai eu lâimpression quâil improvisait, ce mĂ©decin. Le poumon, le rein, on me les avait greffĂ©s tout de suite. Ăa se passait comme ça : on mâendormait aux cĂŽtĂ©s de Marie, cĂŽte Ă cĂŽte dans la salle dâopĂ©ration, et hop, dâun corps Ă lâautre la greffe se faisait. Les organes bondissaient dâun brancard Ă lâautre. Câest de cette façon imagĂ©e quâon mâa toujours prĂ©sentĂ© la chose, depuis toute petite.»
Notre Vie dans les forĂȘts - Marie Darrieussecq
«CâĂ©tait moi en trĂšs vieille. DĂ©jĂ , ça, ça me faisait bizarre. BricolĂ©e, modifiĂ©e, gonflĂ©e et dĂ©ridĂ©e, mais trĂšs vieille et identique Ă moi. Moi quand je nâaurai jamais cet Ăąge. Parce que moi je vais mourir bientĂŽt avec ce qui me reste de morceaux de mon corps. Câest pour ça que je me dĂ©pĂȘche dâĂ©crire. Vite. Son visage⊠le pire câĂ©tait ces yeux. De ce vert assez rare qui tire sur le turquoise, avec une couronne dorĂ©e autour de la pupille. En cercle autour de son Ćil gauche il y avait une fine cicatrice, jolie comme une ride mais je suis sĂ»re que cette cicatrice lâembĂȘtait parce quâen zoomant on voyait quâelle tentait de la masquer avec de lâanticerne. Une jolie cicatrice. RĂ©ussie. Elle ne mâavait pas seulement pris mon Ćil mais aussi mes paupiĂšres, mes jolies paupiĂšres encore lisses, greffĂ©es dans ce visage Ă©chouĂ© hors du temps. Avec mes rangĂ©es de cils, avec mon canal lacrymal. Un Ćil comme la mer, la mer oĂč elle sâĂ©battait façon otarie insouciante. Quâest-ce quâelle voyait ? Je voyais la mer quâelle voyait. CâĂ©tait mon Ćil, lâĆil qui me manquait. Jâavais un sentiment dans le ventre, noir comme de la bile, et glacial. Je me suis dit : jâai peur. Câest ça. Elle me fait peur. Elle est effrayante, abominablement. LâĂ©pouvante. Alors je me suis dit : du nerf. Le sentiment mâest remontĂ© du ventre vers la gorge. Jâai eu chaud Ă la tĂȘte, aux joues, au cerveau. Vous avez dĂ©jĂ eu envie de tuer quelquâun ? Je veux dire, vraiment, pas mĂ©taphoriquement ? En vous demandant concrĂštement comment vous allez vous y prendre, quel avion il faudra trouver, la localisation, la planque, lâarme, les moyens, les complices, le niveau de souffrance que vous voulez infliger avant la mort ? Le cliqueur mâa dit quâelle avait probablement dans les cent soixante ans. Quand on les regarde de prĂšs sur la vidĂ©o, les vieux sont plus ou moins vieux. MalgrĂ© la chirurgie esthĂ©tique, etc., on distingue, aux plis des corps, quâil y a des vieux de quatre-vingts ans et dâautres qui doivent aller sur les deux cents. Tous blancs, je veux dire bronzĂ©s par le soleil mais blancs. Au vu de lâĂąge gĂ©nĂ©ral de ces vieillards riches, quâon nomme (mâa dit le cliqueur) les souches, il nây a pas une, mais plusieurs GĂ©nĂ©rations, donc il ne faut pas parler de moitiĂ©s mais de tiers ou de quarts, voire probablement de dixiĂšmes. Ils usent un clone puis deux puis trois puis quatre, etc. Ils les dĂ©piautent en sĂ©rie. De plus, beaucoup de ces souches ont eu des bioenfants, qui eux-mĂȘmes ont eu droit Ă leurs doubles ou Ă leurs triples, pas Ă de simples jarres dâorganes comme les gens disons simplement aisĂ©s. Seuls les super-riches de la planĂšte peuvent se payer des clones. Le cliqueur zoomait sur le corps trĂšs vieux et trĂšs bien conservĂ© de ma souche. On distinguait une autre fine cicatrice sous le sein droit, sous le bikini, lĂ oĂč respirait mon poumon, lĂ oĂč battrait mon cĆur sâils mâattrapaient, et celui de Marie ou dâautres tiers et quarts que je ne connaissais mĂȘme pas, plus jeunes, conservĂ©s ou camouflĂ©s quelque part. Une souche peut se faire remplacer le cĆur et tout ce quâelle veut plusieurs fois dans sa longue vie. Presque Ă©ternellement. Les reins, le foie, lâestomac, les veines, les artĂšres, les yeux, les organes gĂ©nitaux⊠On greffe aussi des pans entiers de peau, ça marche bien, presque des vĂȘtements de peau, on a le ventre et les cuisses lisses, le visage, les bras⊠Mais les 1 % de super-riches qui possĂšdent 99 % de la richesse du monde, mĂȘme pour eux un clone ça fait cher. Usiner un clone leur coĂ»te dans les 1 % de leurs 99 %, je vous laisse juges. Alors par paires, quand lâĆuf est bon, ça leur fait des Ă©conomies»
Notre Vie dans les fĂŽrets - Marie Darrieussecq
« Tandis que les dieux en Ă©taient rĂ©duits Ă manger le cuir de leurs mocassins et de leurs mouffles, les chiens dĂ©voraient les harnais dont on les avait dĂ©chargĂ©s, et jusqu'Ă la laniĂšre des fouets. Puis les chiens se mangĂšrent les uns les autres et les dieux, Ă leur tour, mangĂšrent les chiens. Les plus dĂ©biles et les moins beaux Ă©taient mangĂ©s les premiers. Ceux qui survivaient regardaient et comprenaient. Quelques-uns parmi les plus hardis, croyant faire preuve de sagesse, abandonnĂšrent les feux des dieux et s'enfuirent dans les forĂȘts. Il y succombĂšrent de faim ou furent dĂ©vorĂ©s par les loups. »
Jack London - Croc-Blanc
« La dĂ©ception est souvent donnĂ©e Ă l'homme de voir ses dieux renversĂ©s et piĂ©tinĂ©s sur leurs autels. Mais au loup et au chien sauvage venus s'accroupir aux pieds de l'homme, cette dĂ©convenue n'arrive jamais. Tandis que nos dieux demeurent invisibles et surnaturels, les vapeurs et les brouillards de notre imagination nous masquant leur rĂ©alitĂ©, nous Ă©garant comme des aveugles qui tĂątonnent dans le royaume de la pensĂ©e en d'abstraites conceptions de toute puissance et de beautĂ© suprĂȘmes, le loup et le chien sauvage, assis Ă notre foyer, trouvent en face d'eux des dieux de chair et d'os, tangibles au toucher, tenant leur place dans le monde et vivant dans le temps comme dans l'espace pour accomplir leurs actes et leurs fins. Aucun effort de foi n'est nĂ©cessaire pour croire un tel Dieu. Nul Ă©cart de la volontĂ© ne peut induire Ă lui dĂ©sobĂ©ir ni Ă le renier. Ce dieu-lĂ se tient debout, immuable sur ses deux jambes de derriĂšre, un gourdin Ă la main, immensĂ©ment puissant, livrĂ© Ă toutes les passions, affectueux ou irritĂ© selon le moment, pouvoir mystĂ©rieux enveloppĂ© de chair, de chair qui saigne parfois Ă l'instar de celle des autres animaux, et qui est alors plus savoureuse qu'aucune autre Ă dĂ©vorer. »
Jack London - Croc-BlancÂ
« à la fin, la honte le prit. Il connut ce qu'Ă©tait le rire et ce qu'il signifiait. Il ne nous est pas donnĂ© de nous expliquer comment certains animaux comprennent la nature du rire humain et connaissent que nous rions d'eux. Ce qui est certain, c'est que le louveteau eut la claire notion que les animaux-hommes se moquaient de lui et qu'il en eut honte. Il se sauva, non par suite de la douleur que ses brĂ»lures lui faisaient Ă©prouver, mais parce qu'il fut vexĂ©, dans son amour-propre, de se voir un objet de raillerie. Et il s'en fut vers Kiche, toujours furieuse au bout de son bĂąton comme une bĂȘte enragĂ©e, vers Kiche, la seule crĂ©ature au monde qui ne riait pas de lui. »
Jack London - Croc-Blanc Â

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Elle poussa un profond soupir de soulagement, comme elle en avait bien le droit, car la transaction entre un Ă©crivain et lâesprit de son siĂšcle est une des plus dĂ©licates, et câest dâun bon accord entre eux que dĂ©pend toute la fortune des oeuvres. Orlando avait si bien manoeuvrĂ© quâelle se trouvait dans une position excellente. Elle nâavait besoin ni de combattre son siĂšcle, ni de lui faire soumission ; elle Ă©tait de son siĂšcle sans cesser dâĂȘtre Ă soi. Maintenant donc, elle pouvait Ă©crire, et elle Ă©crivait. Elle Ă©crivit. Elle Ă©crivit. Elle Ă©crivit.
Virginia Woolf, Orlando - 1928
Car lâAmour â nous pouvons maintenant revenir Ă lui â possĂšde deux visages, lâun blanc et lâautre noir ; deux corps, lâun lisse, lâautre velu. Il a deux mains, deux pieds, deux queues ; il a de chaque membre, en vĂ©ritĂ©, un double exactement contraire, mais si Ă©troitement liĂ© Ă lui quâon ne peut lâen disjoindre. Lorsque lâamour dâOrlando sâĂ©lança, il tournait vers lui son visage blanc, il offrait son corps lisse et doux. Il grandit, grandit, sâapprocha, coupant le flot pur des brises heureuses. Tout Ă coup (Ă la vue de lâarchiduchesse sans doute), il vira, montra lâautre face ; apparut noir, velu, immonde ; et ce fut LubricitĂ© le Vautour, au lieu dâAmour lâOiseau de Paradis qui vint sâaffaler, flasque, dĂ©goĂ»tant, sur les Ă©paules de notre hĂ©ros.
Virginia Woolf, Orlando - 1928
Ce goĂ»t des livres Ă©tait en lui des plus anciens. Enfant, un page le trouvait quelquefois Ă minuit son livre encore Ă la main. On lui ĂŽtait son chandelier : il Ă©levait des vers luisants en guise de chandelles. On lui ĂŽtait ses vers luisants : il manquait mettre le feu Ă la maison avec une mĂšche dâamadou. Avec le style ramassĂ© du biographe, qui laisse au romancier le soin de dĂ©plisser minutieusement la soie des Ăąmes, nous dirons quâOrlando, ce gentilhomme, Ă©tait touchĂ© du mal de la littĂ©rature. Bien des hommes de son Ă©poque, et plus encore de son rang, Ă©chappĂšrent Ă cette infection et se rendirent ainsi libres de courir, de chevaucher ou de faire lâamour suivant leur bon plaisir. Mais quelques-uns furent infectĂ©s dĂšs lâenfance par un germe, nĂ©, dit-on, du pollen de lâasphodĂšle, portĂ© par le vent de GrĂšce ou dâItalie, et dâune nature si virulente quâil faisait trembler la main prĂȘte Ă frapper, voilait le regard qui cherchait sa proie et faisait bĂ©gayer la langue dans lâaveu de son amour. Ce mal, par un venin funeste, substituait un fantĂŽme au rĂ©el ; la fortune avait tout donnĂ© Ă Orlando â vaisselle, linge, maison, serviteurs, tapis, lits Ă profusion â et il lui suffisait dâouvrir un livre pour que cette Ă©norme accumulation de richesses se fondĂźt en brouillard. Les neuf acres de pierre qui formaient sa maison sâĂ©vanouissaient ; ses cent cinquante domestiques disparaissaient ; ses quatre-vingts chevaux de selle devenaient invisibles ; il serait trop long de compter les tapis, sofas, harnachements, porcelaines de Chine, vaisselle, huiliers, rĂ©chauds et autres biens meubles, souvent dâor massif, qui sâĂ©vaporaient sous lâinfluence du miasme comme une brume sur la mer. Câest un fait : Orlando lisant demeurait seul, tout nu.
Virginia Woolf, Orlando - 1928
Un somme ? Soit. Mais alors, de quelle nature sont ces sommes ? VoilĂ ce que nous ne pouvons nous empĂȘcher de demander. Sont-ils des mesures de sauvegarde â des lĂ©thargies oĂč les souvenirs les plus amers, les Ă©vĂ©nements qui brisent Ă jamais une vie, balayĂ©s par une aile sombre, perdent soudain leur duretĂ©, se dorent, prennent, mĂȘme les plus laids, mĂȘme les plus vils, un certain lustre, une certaine incandescence ? Faut-il que le doigt de la mort, de temps Ă autre, se pose sur le tumulte de la vie pour lâempĂȘcher de nous foudroyer ? Sommes-nous ainsi faits quâil nous faille boire la mort Ă petites doses, quotidiennement, pour garder la force de vivre ? Et dans ce cas, quels Ă©tranges pouvoirs sont-ce lĂ , qui fouillent jusquâau plus secret de notre ĂȘtre, transmutent nos biens les plus prĂ©cieux sans nul souci de notre assentiment ? Orlando, Ă©puisĂ© par lâextrĂȘme de sa souffrance, mourut-il pour une semaine et ressuscita-t-il ensuite ? Et sâil en est ainsi, de quelle nature est la mort, et de quelle nature est la vie ? Ayant attendu plus dâune demi-heure une rĂ©ponse Ă ces questions et nâen voyant venir aucune, continuons notre rĂ©cit.
Virginia Woolf, Orlando - 1928Â
Cette montĂ©e du dĂ©sir qui me prend parfois aux moments les plus inattendus. Dans lâĂ©chauffement de certaines lectures, par exemple. Engorgement des corps caverneux par la stimulation des neurones ! Je lis et je bande. Et je ne parle pas dâun Apollinaire ou dâun Pierre LouĂżs qui nous font gentiment ces cadeaux-lĂ , mais de Rousseau, par exemple, qui aurait Ă©tĂ© bien surpris de me voir bander Ă la lecture de son Contrat social ! Et hop, un petit orgasme qui nâengage que lâesprit.
Daniel Pennac, Journal dâun corps - 2012

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Du point de vue amoureux VĂ©ronique appartenait, comme nous tous, Ă une gĂ©nĂ©ration sacrifiĂ©e. Elle avait certainement Ă©tĂ© capable dâamour ; elle aurait souhaitĂ© en ĂȘtre encore capable, je lui rends ce tĂ©moignage ; mais cela nâĂ©tait plus possible. PhĂ©nomĂšne rare, artificiel et tardif, lâamour ne peut sâĂ©panouir que dans des conditions mentales spĂ©ciales, rarement rĂ©unies, en tous points opposĂ©es Ă la libertĂ© des mĆurs qui caractĂ©rise lâĂ©poque moderne. VĂ©ronique avait connu trop de discothĂšques et dâamants. Un tel mode de vie appauvrit lâĂȘtre humain, lui infligeant des dommages parfois graves et toujours irrĂ©versibles. Lâamour comme innocence et comme capacitĂ© dâillusion, comme aptitude Ă rĂ©sumer lâensemble de lâautre sexe Ă un seul ĂȘtre aimĂ©, rĂ©siste rarement Ă une annĂ©e de vagabondage sexuel, jamais Ă deux. En rĂ©alitĂ©, les expĂ©riences sexuelles successives accumulĂ©es au cours de lâadolescence minent et dĂ©truisent rapidement toute possibilitĂ© de projection dâordre sentimental et romanesque ; progressivement et en fait assez vite, on devient aussi capable dâamour quâun vieux torchon. Et on mĂšne ensuite, Ă©videmment, une vie de torchon. En vieillissant on devient moins sĂ©duisant, et de ce fait amer. On jalouse les jeunes, et de ce fait on les hait. Cette haine condamnĂ©e Ă rester inavouable, sâenvenime et devient de plus en plus ardente ; puis elle sâamortit et sâĂ©teint, comme tout sâĂ©teint. Il ne reste plus que lâamertume et le dĂ©goĂ»t, la maladie et lâattente de la mort
Michel Houellebecq - Extension du domaine de la lutte - 1994
VĂ©ronique Ă©tait âen analyseâ, comme on dit ; aujourd'hui je regrette de l'avoir rencontrĂ©e. Plus gĂ©nĂ©ralement, il n'y a rien Ă tirer des femmes en analyse. Une femme tombĂ©e entre les mains des psychanalystes devient dĂ©finitivement impropre Ă tout usage, je l'ai maintes fois constatĂ©. Ce phĂ©nomĂšne ne doit pas ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un effet secondaire de la psychanalyse, mais bel et bien comme son but principal. Sous couvert de reconstruction du moi, les psychanalystes procĂšdent en rĂ©alitĂ© Ă une scandaleuse destruction de l'ĂȘtre humain. Innocence, gĂ©nĂ©rositĂ©, pureté⊠tout cela est rapidement broyĂ© entre leurs mains grossiĂšres. Les psychanalystes, grassement rĂ©munĂ©rĂ©s, prĂ©tentieux et stupides, anĂ©antissent dĂ©finitivement chez leurs soi-disant patientes toute aptitude Ă l'amour, aussi bien mental que physique ; ils se comportent en fait en vĂ©ritables ennemis de l'humanitĂ©. Impitoyable Ă©cole d'Ă©goĂŻsme, la psychanalyse s'attaque avec le plus grand cynisme Ă de braves filles un peu paumĂ©es pour les transformer en d'ignobles pĂ©tasses, d'un Ă©gocentrisme dĂ©lirant, qui ne peuvent plus susciter qu'un lĂ©gitime dĂ©goĂ»t. Il ne faut accorder aucune confiance, en aucun cas, Ă une femme passĂ©e entre les mains des psychanalystes. Mesquinerie, Ă©goĂŻsme, sottise arrogante, absence complĂšte de sens moral, incapacitĂ© chronique d'aimer : voilĂ le portrait exhaustif d'une femme âanalysĂ©eâ
Michel Houellebecq - Extension du domaine de la lutte - 1994