Pour ce premier billet de l’année 2019, je vous propose une nouvelle rubrique {MUSIQUES & SEXUALITES}. Si l’idée n’a en soi rien d’original, c’est pourtant l’occasion rêvée pour moi de vous parler de deux univers qui attisent ma curiosité. On le sait, la musique a le pouvoir inouï d’éveiller les corps et les désirs. Certaines chansons sonnent comme des hymnes à l’extase sexuelle. Dans cette chronique, je vous invite à découvrir des classiques, mes classiques. Ces fameux sons qui, chaque jour, me donnent un peu de puissance, de confiance, de flamboyance, dans ma meufance (désolée, j’avais écrit féminité mais je n’aime pas ce mot) et ma sexyness (du moins ce qu’il en reste). Enfin bref, des titres qui me donnent des frissons et me rappelle que je suis belle et bien vivante dans ce monde de chacal. Alors autant vous prévenir tout de suite, cette playlist ne sera jamais parfaite, pire, elle aura sans doute son lot de titres suspects et problématiques. Comme toujours l’enjeu ici n’est pas de faire l’unanimité à tout prix mais peut-être de comprendre pourquoi la musique impacte, à un moment donné, mon intimité et en quoi elle m’aide à avancer. Je pense que trouver des hymnes à sa propre révolution sexuelle et plus largement de sa vie intime est quelque chose d’important pour son émancipation.
Entre expériences personnelles et réflexions politiques et autres questionnements en suspens, cette rubrique est avant tout un partage de bonnes vibes. Ici, il y a de la place pour de la découverte, de la critique, du mystique et je l’espère quelques ondes orgasmiques. Si vous souhaitez me faire des retours, n’hésitez pas à me contacter par mail : [email protected]
Le disco n’a jamais failli à ses inspirations subversives : la libération des désirs, la désinhibition des corps ou encore l’exaltation des sentiments. En 1977, les clubbers.euses en quête d’ivresses nocturnes et d’atmosphères orgiaques découvraient sur les dancefloors la sensualité de ce son futuriste qui posera les fondations des musiques électroniques d’hier et d’aujourd’hui telles que l’italo-disco, la dance, la new wave, la techno et bien sûr la house music. Si les fins.nes connaisseurs.euses et autres diggers reconnaissent l’avant-gardisme des producteurs Giorgio MORODER et Pete BELLOTE et la voix soul-érotique de Donna SUMMER, rares sont les commentaires qui subliment les paroles de ce hit mythique.
Dans ma vie de trentenaire blasée, le célibat reste ma plus grande routine. En effet, si #OKCUPID est devenu en quelques mois un passe-temps merveilleusement ennuyeux, chaque soir je supplie toutes les déesses de l’univers afin qu’elles m’aident à poncer mes blessures de cœur et me guident vers les chemins de l’amour. Alors plutôt que de me lancer dans des incantations foireuses, je préfère les honorer à l’aide de ma sainte platine et leur jouer des morceaux qui sonnent pour moi, comme de prières.
« I feel love » fait partie de mes classiques du genre. Plus qu’un bijou sonore, confectionné au synthétiseur MOOG Modular 3P, ce titre est un voyage psychédélique dans les méandres des sentiments. Ce son est un hymne à l’extase amoureux. Un état irrationnel, quasi orgasmique, où tu défies le temps d’un instant les lois de ta propre subjectivité.
Dans les années 70 et même encore aujourd’hui, les disco-haters ont toujours perçu ce mouvement musical comme une propagande ouverte à des valeurs individualistes et excentriques. Les plus constipé.e.s d’entre eux.elles, on va dire, vont même jusqu’à critiquer les paroles de certains morceaux dont « I Feel Love » qu’ils.elles qualifient volontiers de « niaiseries » parce qu’elles manqueraient cruellement de profondeur et de subtilité.
J’adore la niaiserie, les chansons qui dégoulinent de guimauve ! Elles sont à la fois légères, naïves, nostalgiques, mélancoliques, insouciantes, extravagante, excessives, maladroites, pleurnicheuses. L’exaltation des sentiments est une manière audacieuse d’appréhender notre rapport aux autres et à nous-même.
Depuis plusieurs années, « I feel love » fait partie de la bande originale de ma vie sentimentale. J’ai découvert ce son en 2013 ; à l’époque j’animais une émission de radio appelée Nasema. Lors d’une émission, on avait imaginé une playlist 100% disco. Je me souviens avoir réalisé de nombreuses recherches sur ce courant musical à travers des bouquins comme Turn the Beat Around de Peter Shapiro mais également des vinyles dénichés chez des disquaires parisiens. Ce qui m’avait bluffée en regardant ces pochettes de disques, c’était de constater à quel point le sexe était omniprésent dans les photos, dans les titres des chansons. Certaines d’entre elles mettaient en scènes des femmes noires dans des postures hypersexualisées. C’était assez troublant pour moi car je découvrais, émerveillée, une autre représentation puissante, érotique, sensuelle des corps féminins noirs. Pourtant mes premières réflexions afroféministes m’amenaient tout de même à questionner le fétichisme racial généré par l’industrie musicale de l’époque.
Ma première écoute d’« I feel love » a été sans appel, ce titre m’a littéralement envoûtée. Voir une femme noire comme Donna Summer – celle que l’on surnommait « Lady of the Night » – au summum de sa féminité, de sa sensualité, possédée d’une jouissance mystique, entendre l’amour chanter de cette manière, m’a libérée.
J’ai toujours aimé le disco pour son caractère pornographique LOL. Cette musique célèbre les désirs. Le sexe est très présent dans l’orchestration du titre et dans la voix de Donna Summer. Tout a été pensé pour provoquer l’extase sexuelle. L’arrivée des synthétiseurs a changé la donne du disco, lui donnant une dimension plus électro, plus cybernétique et plus hard. Un de mes remix préférés du titre est la version de Patrick Cowley, DJ et pionnier de la HI-NRJ.
Et comme le porno (au sens large), cette musique est troublante parce qu’elle met à nu les sentiments de façon assez crue. Elle me confronte à mes inconforts, mes vulnérabilités, mes tabous, mes hontes, à ce que j’aime appeler mes constipations sentimentales. Tu sais ces trucs que tu penses, mais que tu n’oses pas dire parce que tu t’imposes des barrières, des limites par peur de ne pas être respectable, aux yeux de ta communauté, de la société. Combien de fois ai-je dû cadenasser mon cœur, mes désirs pour endosser des rôles, des postures qui ne me ressemblaient pas.
Ressentir l’amour, le clamer, c’est une démarche tellement incroyable, une sensation orgasmique, qui traverse ton corps, ton esprit, qui chamboule tes émotions. Ressentir l’amour c’est lâcher prise, c’est s’abandonner à l’autre, émotionnellement, charnellement, c’est la joie de se désirer et de désirer l’autre. Ressentir l’amour, se sentir amoureuse.eux, ne se limite pas à une question de temps mais aussi d’intensité.
Aujourd’hui encore, l’amour reste un concept mystico-mystique pour moi. Des fois il m’arrive même de me demander si j’ai assez de force, de foi, d’espoir et de résilience pour croire en lui. Entre la misogynoir, les autres oppressions du quotidien, la complexité des relations humaines et mes propres névroses lol, il n’est pas toujours évident de se réinventer dans sa vie intime.
« I feel love » est une célébration, un hymne intemporel qui redonne foi en l’amoureuse que j’ai cessé d’être. Il me rappelle que nous avons le droit, nous femmes noires, de connaître cette extase. Nous devons célébrer nos corps, nos désirs, nos plaisirs et exiger d’être aimée dans le respect. Alors, il est vrai que je n’ai pas parlé de sexualité au sens cru du terme, mais il est évident que cette chanson est une bombe sexuelle bien plus subversive qu’« I love to love you baby ». Cette chanson est intense, spirituelle, plus hypnotique, plus intimiste. Elle est idéale pour se donner du plaisir en solitaire ;-).
Pendant la rédaction de mon billet, j’ai été interpellée sur ma page Facebook par le commentaire d’un.e internaute qui m’avait rappelé, à juste titre, que Donna Summer avait tenu des « propos orduriers à l’encontre de la communauté LGBTQ ». Je savais qu’il planait une sorte de tension entre l’artiste et ces communautés mais je ne m’étais pas réellement penchée sur le sujet car je ne connaissais l’étendu des faits et le contexte. Je me suis donc saisie de cette occasion pour réaliser des recherches.
En 1983, durant la tournée de son album She Works Hard for the Money, le magazine Village Voice révèle les propos nauséabonds de la chanteuse face à son public :
« C’était Adam et Eve, pas Adam et Steve. J’ai vu l’homosexualité diabolique qui émane de vous. Le Sida résulte de vos péchés. Mais ne vous méprenez pas, Dieu vous aime. Mais pas tels que vous êtes aujourd’hui. »
Il faut d’admettre qu’à cette époque, Donna Summer n’était plus la chanteuse subversive d’ « I love to love you baby », un titre anthologique, sorti en 1975 dans lequel la chanteuse simule pendant 17 minutes des orgasmes. Au début des années 80, elle vit une seconde naissance spirituelle en se tournant vers la foi évangéliste, des églises réputées pour leur positionnement très ferme à l’égard des minorités de genre et sexuelles.
Suite à la révélation de ses propos rapportés par le journaliste Jim Feldman du magazine Village Voice, Donna Summer s’attira les foudres de groupes d’activistes gays comme ACT UP qui ont protesté contre la diffusion des disques de Summer lors d’événements LGBTQ. Malgré des démentis, cette polémique a longtemps crispé les relations entre l’artiste et ces communautés qui l’avaient plébiscitée parmi ses plus grandes icônes.
En 1989, soit six ans après les faits, Donna Summer adresse une lettre dactylographiée à ACT UP NEW YORK, dans laquelle elle s’excuse et parle d’un profond malentendu, en citant quelques extraits de la Bible. Cette lettre avait été jusque-là conservée dans les archives d’ACT UP et elle sera pour la première fois publiée sur le site Poz.com en juin 2012, un mois après la mort de la chanteuse. De toute évidence, Donna Summer fait partie de ces artistes dont la crise du sida aura révélé une facette problématique de leurs personnes.
https://www.poz.com/blog/donna-summers-letter-to-act-up
Après avoir effectué toutes ces recherches, je me suis demandée un instant si je devais poursuivre la rédaction de cet article. Alors pour résoudre le problème, j’ai appelé des supers potes qui m’ont soutenue dans ma réflexion jusqu’à prendre seule une décision finale. Il est clair que les propos de Summer ne sont pas excusables et il n’est pas possible pour moi de l’ériger en icône même si sa voix, sa musique a pu être à différents moments de ma vie une inspiration pour avancer. Voilà tout l’enjeu de cette rubrique, mettre aussi en exergue la complexité de nos ressentis et de nos émotions. La musique et la sexualité sont deux univers qui peuvent parfois mettent à l’épreuve le sujet politique que nous sommes.
Tout d’abord, il est bon de rappeler que Donna Summer ne s’est jamais présentée comme une porte-parole ou une militante en faveur des droits LGBTQ. Comme beaucoup d’artistes de l’époque, elle a surfé sur son succès, l’a consommé, sans jamais intégrer une réflexion politique sur l’inclusivité de son public gay. Je crois que le disco « mainstream » est passé à côté de ses inspirations hédonistes aux Etats-Unis. Derrière l’insouciance, la libération sexuelle, le mélange des classes sociales dans les clubs, le fric de l’industrie musicale, les appels à l’amour et à la tolérance n’ont pas permis d’apaiser la société et ses oppressions : le racisme, le sexisme, l’homophobie et ce malgré les luttes d’émancipation. Finalement, le disco a pris une forme plus politique quand celui-ci a été produit par et pour des minorités comme l’exemple de la HI-NRJ à San Francisco, avec Patrick Cowley et Sylvester. Des artistes qui ont su porter à travers leurs sons des messages forts pour leurs communautés. Cela nous amène également à réfléchir sur la notion d’« iconisation » des artistes. Iconiser n’immunise pas de la connerie humaine et l’exemple de Donna Summer le prouve. Alors est-il nécessaire de le faire ? Si oui, sur quels principes? Artistique ? Politique ? Esthétique? C’est à chacun-e de le définir.
Aujourd’hui encore, Donna Summer est présentée comme l’une des plus grandes divas de l’ère disco, à juste titre, car elle offert à ce courant musical ses hymnes les plus sensuels.