J’aurais du me méfier. J’ai encore bêtement fait confiance. Décidément je refais toujours les mêmes erreurs, comme rage et pleure Chavela Vargas dans sa sublime chanson “el último trago” (le dernier verre). Mahendra, ce garçon de trente ans avec qui j’ai fait du sexe sans capote en le protégeant parfaitement avec ma trithérapie, n’était pas un cas particulier mais juste une illustration supplémentaire de la généralité, du banal, déjà su : nous séropos n’avons pas de place dans le monde des séronegs.
La situation était d’autant plus trompeuse qu’il a été en couple avec un séropo, ce qui m’a permis d’espérer qu’il avait une certaine expérience de la sérodifférence ; or non seulement il n’a rien appris sur la prévention (il ne se protège pas, laisse l’autre décider de tout pour l’accuser ensuite, au point qu’on se demande à quoi ont bien pu servir trente années de campagne des associations de lutte contre le sida) mais pire, je me demande s’il ne s’est pas promis de ne plus recommencer, peut-être parce que la situation l’avait trop stressé ou parce qu’il se sent soulagé d’avoir déjà payé sa dette en se laissant fléchir une fois, la dernière, avec son ex, selon le principe de la “bonne action” scoute.
C’est toujours le même problème : d’une génération à l’autre, le progrès moral est faible parce que la bêtise, qui se satisfait de la paresse, se transmet mieux que l’intelligence, qui exige l’effort. Tout ça fait un peu froid dans le dos et me me rappelle ces gens pour qui la rencontre avec des personnes différentes de la norme dominante, au lieu d’augmenter leur discernement, produit l’effet inverse et ne fait que renforcer leur intolérance et leurs préjugés envers elles et donc confirmer le bien-fondé de leur haine, au désespoir des bonnes volontés pacificatrices et des consciences altruistes qui se retrouvent ainsi totalement désarmées. Il est si déprimant que le contact, le rapprochement, l’habitude ne servent pas la curiosité et puissent favoriser le mépris au lieu d’en venir à bout, qu’on ne peut plus, dans ce genre de cas, que se taire et accepter l’irrémédiable supériorité de la discorde quand elle ne provient pas de la peur mais bien de la haine (il me semble qu’il y a phobie et phobie).
Donc, pour finir mon anecdote : quand je lui ai appris que j’étais séropo, Mahendra l’a mal pris. Il ne veut plus me voir parce qu’il pense que je ne suis pas honnête, comme si je n’avais pas une bonne raison de ne pas en parler alors que nous vivons dans un régime sérophobe où les séropositif.ves sont victimes d’oppression, ce qui les contraint à vivre caché.es. Il ne sait plus s’il doit croire que je suis indétectable puisque que je lui ai menti sur ma sérologie. Son rejet m’a angoissé et culpabilisé. Clairement, je lui ai menti et on devrait pas... En Suède par exemple, un séropo avec un charge virale indétectable qui a un rapport sexuel protégé par préservatif est coupable aux yeux de la loi s’il n’a pas évoqué son statut avant le sexe. En Suède donc, j’aurais eu quelques soucis avec la Justice et ce n’est quand même pas l’Arabie Saoudite.
Je vivais depuis quelques jours un peu assombri par cette mésaventure quand, avec un heureux à -propos, tomba un arrêté de la Cour de Cassation * qui confirma qu’en effet je n’étais pas en tort, que j’avais bien raison puisqu’il n’y avait pas de risque. Quel soulagement ! Ça fait du bien quand la justice est logique, rationnelle, simplement fondée sur la science, sans préjugés ni moralisme. Je plains les séropos suédois.es. Parfois, “les élites” font quelque chose de bien et les associations travaillent bien. Mahendra peut venir me chercher maintenant, je n’ai rien fait de mal.
* https://tetu.com/2019/03/20/poursuivre-personne-seropositive-sous-traitement-cour-cassation-rend-arret-historique/