Libertalia : mise au point et potlach.
Ce weekend, (les 6 et 7 Septembre) a eu lieu au T.O.T.E.M un événement assez particulier répondant au nom de « Libertalia ». Pour ceux qui ne vivent pas à Nancy, une petite récapitulation s'impose. Il était une fois, il y a de ça une quinzaine d'années, dans la petite bourgade de Maxéville (collée à Nancy), une compagnie de théâtre appelée Materia Prima s'installe sur le terrain d'une friche industrielle pour y implanter un espace de création. Le TOTEM étant né, la compagnie pouvait ainsi se consacrer à ses recherches artistiques... et offrir aux artistes locaux un espace de création et de vie culturelle, et même franchement contre-culturelle. Le TOTEM devient alors le théâtre du bouillonnement contre-culturel de la région : accueillant des artistes de tous horizons, organisant des concerts tout genre confondu venant du monde entier (c'est grâce au TOTEM qu'on a pu voir Lydia Lunch excusez du peu !), l'ancienne friche est très vite devenu the place to be de l'underground nancéien. Bref, on était bien content d'aller là bas pour des concerts de folies et naviguer au milieu des freaks, tatoués et autres hybrides qui occupaient les Souterrains et les Cabaret Rouge. Franchement, vivre à Nancy et passer à côté de l'expérience TOTEM c'est carrément louper quelque chose... au grand dam d'un toulousain que nous avons rencontré lors de ce weekend et qui venait tout juste d'arriver à Nancy pour découvrir qu'un lieu aussi génial et cool que le TOTEM soit sur le point de mourir.
Car c'est là la triste conclusion de cette histoire : le TOTEM est sur le point de mourir. Tout simplement. Pour des raisons (hallucinantes) de « retard » de subventions, la compagnie Materia Prima se trouve en liquidation judiciaire. Rien que ça. Du coup, le TOTEM étant lié à la compagnie, on peut dire que ça sent le sapin pour la friche en jaune. Je n'irai pas dans le détail du comment on a pu en arriver là tellement la situation est kafkaesque, ni plus, ni moins. Toujours est-il que l'annonce de la liquidation judiciaire a ébranlé et ému l'ensemble de la scène locale : une pétition recueillant plus de 8000 signatures a été lancé, des affiches « Sauvez le Totem » ont été imprimés, mais surtout beaucoup de colère et d'incompréhension ont secoué les esprits nancéiens.
D'où le fameux Libertalia (on y arrive) qui est à prendre comme une sorte de dernier baroud d'honneur ou de pied de nez d'une contre-culture qui est bien décidé à montrer aux institutions qu'elle peut rester droit dans ses bottes et qu'elle occupera le terrain, TOTEM ou non. La friche s'est donc transformée, pendant 48h non stop, en une kermesse punk géante avec au programme des concerts, une conférence, des performances, de la bière, des copains, et de la bonne humeur à revendre. Comme à son habitude, le TOTEM a su créer un espace non pas de consommation de produits culturels, mais d'échange, de rencontre, d'interaction sociale. Et le tout avec le soleil (en Lorraine ! Tu te rends compte ?). Je pense que le weekend aura été une belle réussite, de par l'affluence du public d'une part, mais également de par sa diversité. Il m'a semblé en effet que le Libertalia a été l'occasion de brasser un maximum de CSP et de type de public différent. On a forcément vu le cortège des habitués, les musiciens de tout genre, les goths du coin et j'en passe. Mais on aura surtout remarqué la présence de curieux, de gens extérieurs à cette contre-culture, venant parfois en famille. Quelque part, le Libertalia, c'était un musée vivant de la contre-culture nancéienne, un lieu où, à l'instar des différents Souterrains, on peut s'instruire et apprendre la tolérance en s'immergeant dans une culture différente de la norme.
Toujours dans un esprit d'éducation, le samedi matin avait lieu une conférence/table ronde revenant sur l'histoire du TOTEM et de Materia Prima, ses déboires avec les institutions, mais aussi élargissant le problème à la culture en France en général. Ainsi, divers sociologues, écrivains, artistes et représentant de la contre-culture discutaient des problèmes que l'on peut rencontrer aujourd'hui. Tout d'abord, il faut dire que la conférence aura été très instructive et très bien présentée, sans langue de bois, simple, sans pour autant rester à la surface des problèmes. Seulement, je m'étonne du peu de présence de la part des musiciens de Nancy, pourtant directement concernés par le débat. Il faut rappeler que si le TOTEM meurt, il va devenir presque impossible pour les groupes locaux de se produire sur scène, et quand je dis scène, je parle de l'endroit conçus pour la représentation scénique. Évidemment il reste les bars (et encore) mais ce n'est pas pareil. Et il serait bien naïf de croire que la SMAC locale va faire son travail et accueillir les talents locaux, trop occupée qu'elle est à répondre aux impératifs financiers que supposent une telle structure. Parce que faire tourner une salle avec un staff complet sur une programmation avec des concerts à 5 entrées, ce n'est pas vraiment viable (on se rappel tous de la fermeture du Terminal Export). Et je ne dis même pas ça pour cracher dans la soupe. Bien sûr qu'il faut des endroits avec une programmation mainstream à la Skip the Use et autres trucs qui nous filent des boutons... mais il faut également laisser la place aux talents locaux, d'autant plus qu'ils sont présents !
Nancy est une ville que je n'aime pas pour des milliers de raisons. Cependant, elle possède une force considérable : son réservoir de groupes locaux. Des groupes, il y en a pour tous les goûts, toutes les couleurs, tous les genres et toutes les tailles possibles et imaginables. Par ailleurs, le problème était abordé lors du débat : pourquoi la ville de Nancy a-t-elle dépensé des milliers d'euro-brouzoufs pour une médiocre représentation de Kavinsky alors qu'elle aurait pu engager l'un des nombreux DJ locaux ? Et quand je dis, Dj local, je parle pas de Dj RémY qui mix pour les bar mitsva de ton petit cousin, mais de personnes tout à fait capables et qui n'ont pas grand chose à prouver.
Il en va de même pour les groupes. Mais la question reste ouverte : que fait-on maintenant avec tout ce beau monde ? La table ronde s'est conclue sur cette idée : il ne faut pas absolument chercher à sauver le TOTEM, ni même à créer un espace unique de vie contre-culturelle... bien au contraire, il va falloir chercher à créer une multitude d'espaces différents, un maximum de friches. Il va falloir occuper le terrain, et ce véritablement. Car il est bien beau de s'indigner de la mort de la culture à son enterrement, mais c'est avant qu'il fallait se bouger le fondement. La bataille pour la culture, c'est une lutte de tous les instants (ouais même quand tu prends ton café le matin). C'est ce qu'a fait Materia Prima pendant ces vingt dernières années. Il est maintenant urgent qu'une nouvelle génération reprenne le flambeau et mette les mains de cambouis. Et c'est bien là sans doute la plus grande réussite du Libertalia, avoir créer un lieu où les bonnes volontés ont put se rencontrer, débattre, et échanger, et peut-être former le germe d'un nouveau mouvement. Par ailleurs, si Materia Prima meurt, elle se transforme en Butterfly Effect... rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. A nous désormais d'utiliser notre propre matière première pour donner forme à quelque chose de nouveau, de différent.
L'état des lieux sur la culture en France a de quoi nous mettre en colère, et en même temps de quoi nous faire peur. Comme chaque génération, on est toujours un peu plus perdu que la génération précédente. Je suis bien content d'avoir pu échanger avec les gens présents au Libertalia, et je peux vous dire que sur la seule base de ce weekend, il y a de quoi être optimiste pour la suite des évènements. On y a vu de l'envie, de la motivation, des idées, et du talent. Nancy est bourré de ces choses : des musiciens, des artistes, des photographes, des vidéastes, des graphistes, des écrivains, des peintres, des acteurs, des boulangers, des mécaniciens et j'en passe... et elles étaient toutes réunis pendant ce long weekend de kermesse. Alors pourquoi pas réunir ce monde constamment ? J'espère que plus tard, on ne verra pas le Libertalia comme la mort du TOTEM, mais comme la naissance d'un mouvement nouveau.