Zin Zin, Lélé et les autres…
Ma première nuit Ă Bagan est très agitĂ©e, Ă cause des nombreux moustiques voraces ne me laissant aucun rĂ©pit. C’est encore somnolente que j’avale un petit dĂ©jeuner copieux. Le mercure semble dĂ©jĂ bien haut en cette heure matinale (7 heures). A dire vrai, ma guesthouse n’est pas situĂ©e Ă proprement dit Ă Bagan, mais Ă 6 kilomètres de ce cĂ©lèbre site archĂ©ologique, dans une ville rĂ©pondant au curieux nom de Nyaung-U. Il me faut donc trouver rapidement un moyen de transport pour me rendre sur place.Â
Alors que des vĂ©los sont louĂ©s pour seulement quelques dollars, je mets rapidement cette option de cĂ´tĂ©, sentant la tempĂ©rature ambiante augmenter considĂ©rablement de minutes en minutes. Je cherche alors une moto, ou un scooter, mais on m’annonce qu’ils sont interdits Ă la location pour les touristes. Un appareil alternatif est proposĂ©, des scooters Ă©lectriques, dont la simple vue m’amuse. Très bon marchĂ©, je dĂ©cide de m’équiper de l’un de ces Ă©tranges deux-roues aussi fins que des vĂ©los, mais s’appareillant plus particulièrement Ă des dĂ©ambulateurs Ă©lectriques.Â
Sur la longue ligne droite reliant ma trajectoire au site de Bagan, je jubile. C’est euphorique que je pars explorer ce site historique aux 2 000 temples et pagodes, mon scooter me faisant rire toute seule de par son allure cocasse. Les premiers édifices apparaissent le long du chemin au bout de quelques minutes, petites meringues de briques rouges perdues au milieu de buissons piquants et secs.
L’auberge, dont le personnel semble plutĂ´t las, ne m’a donnĂ© qu’une carte sommaire du site. Je ne sais ni par oĂą commencer, ni oĂą aller, les panneaux signalĂ©tiques se faisant aussi rare que les zones ombragĂ©es sur ces plaines quasi dĂ©sertiques. Je dĂ©cide donc de me perdre sur les chemins sablonneux serpentant entre les arbres cagneux calcinĂ© par un soleil assassin.Â
Au fil de ma route, je dĂ©couvre peu Ă peu toutes les beautĂ©s cachĂ©es de Bagan. Des dizaines de temples jaillissent de terre, abritant Bouddhas couchĂ©s ou assis, tantĂ´t titanesques, tantĂ´t bariolĂ©s des milliers d’offrandes, l’odeur des fruits trop mĂ»rs et du jasmin macĂ©rant dans l’air Ă©touffant de leurs cavitĂ©s sombres.Â
Une fillette de douze ans Ă peine me propose de la suivre afin d’admirer un panorama du site. Je la suis et me retrouve Ă escalader clandestinement les parois abruptes d’un stupa imposant, avant d’arriver sur une plateforme Ă©troite surplombant le site. La vue est incroyable ! Du haut de cet Ă©difice sacrĂ© du XIIème siècle, j’aperçois Ă perte de vue les centaines de temples qui parsèment l’horizon tels des champignons faits de briques rouge et de dĂ´mes dorĂ©s ou ivoires, brĂ»lant de leurs couleurs ardentes sous un soleil de feu. Au loin, une chaine de montagnes semble veiller sur cet historique territoire, et parmi elle, le cĂ©lèbre mont Popa se dĂ©tache de par sa beautĂ© majestueuse. A ses pieds, l’Irrawaddy encercle ce paysage figĂ© dans le temps.Â
Ma visite se poursuit au sein de nombreux temples, la beauté singulière de chacun me coupe le souffle à chaque arrêt, qu’il s’agisse de l’unique temple hindouiste de Bagan, dédié au dieu Shiva, ou des temples bouddhistes embrassant les quatre couleurs dominantes de la religion : le blanc, le noir, le jaune et le rouge (d’ailleurs, des travaux de restauration sont largement pris en charge par l’UNESCO). A l’ombre de quelques arbres calcinés attendent des hommes et des femmes vendant objets traditionnels en bois laqués ou encore quelques peintures sur toiles, typiques de la région. Les enfants, quant à eux, tentent de compléter leurs collections de pièces étrangères en sollicitant quelques pièces aux touristes de leurs pays d’origines. Tous parlent un anglais impeccable, et peuvent même baragouiner les expressions de bases dans au moins 5 ou 6 autres langues différentes.
L’heure tourne et les sites les plus importants deviennent rapidement envahis de touristes en quĂŞte de « photographies souvenir », eux-mĂŞmes traquĂ©s par les Birmans aussi excitĂ©s que des guĂŞpes face Ă des fruits sucrĂ©s. Je m’éloigne de cette masse Ă©puisante pour dĂ©ambuler sur des chemins terreux tentaculaires zigzaguant entre de plus petits temples. Le sol est parfois si meuble que je manque Ă plusieurs reprises de chuter. C’est toute une aventure que de manier ce petit engin Ă©lectrique sur des routes improvisĂ©es ! Après avoir roulĂ© un certain temps non sans difficultĂ©, je dĂ©niche des Ă©difices modestes mais nĂ©anmoins superbes, dont la quiĂ©tude est occasionnellement interrompue par quelques Ă©cureuils curieux Ă la queue dĂ©garnie.Â
L’atmosphère est désormais devenue une vraie fournaise et tout semble fondre sous sa masse dense et cuisante. Alors que je me retrouve seule à visiter un stupa, j’aperçois du haut de l’escalier une horde de jeunes moines (visiblement novices de par leur jeune âge) courant sur les pavés brûlants du chemin menant à l’édifice. En me voyant, ils courent vers moi en riant et prennent volontiers la pause pour quelques clichés. Leurs toges rouge sang magnifient leurs sourires candides et leurs crânes rasés reflètent le soleil sur leurs visages, les entourant ainsi d’angéliques auréoles lumineuses. Enjoués, ils me saluent avant de quitter les lieux dans d’ultimes éclats de rires résonnant en écho au sein de cet endroit sans vie.
Je m’aperçois rapidement que la chaleur m’a fait oublier toute sensation de faim. Trottinant sur mon deux-roues, je rejoins le village de Myinkaba, oĂą je rencontre un homme m’indiquant un petit restaurant dĂ©peuplĂ©. Il se joint Ă moi et discutons de tout et de rien. C’est un vrai moulin Ă paroles et je l’écoute, intriguĂ©e, en me requinquant.Â
Son allure attire particulièrement mon attention. Tout petit en taille et très svelte, son charisme est nĂ©anmoins palpable. DotĂ© d’une bontĂ© Ă©vidente et d’une prestance certaine, son accoutrement est lui aussi singulier. FagotĂ© d’un longyi foncĂ© lui arrivant Ă mi mollets et d’une chemise Ă carreaux orange, un immense chapeau de paille pareil Ă un sombrero mexicain vient terminer sa tenue. Son cou particulièrement long supporte une tĂŞte brune paraissant minuscule sous son couvre-chef dĂ©mesurĂ©. Son visage, lisse, vient tromper son âge avancĂ©. Ses petits yeux noirs en amende pĂ©tillent et se plissent lorsqu’il sourit, laissant de ce fait apparaitre ses dents rougies par le bĂ©tène.Â
Armé de son vélo, il me propose de le suivre pour me faire une visite guidée de quelques endroits abandonnés par les touristes. En chemin, nous passons devant un groupe de jeunes filles répétant leurs pas de danse traditionnelle pour le spectacle qu’elles proposeront durant la fête de l’eau, qui se déroulera quelques jours plus tard (et que tous les Birmans attendent avec impatience). Longilignes, chacune est parée d’un longyi coloré et d’un T-shirt assorti, sur lequel se balance une guirlande argentée nouée autour du cou. Leur grâce et leur souplesse me laisse bouche bée et j’admire le spectacle avec passion.
Thein, mon nouvel ami, me fait ensuite signe de le suivre et nous reprenons la route en direction d’un des plus beaux temples de Bagan, selon son propre avis. Nous empruntons un Ă©troit escalier aux marches immenses baignant dans l’obscuritĂ© la plus totale, pour dĂ©bouler sur une immense terrasse baignĂ©e de soleil. La vue, dominant le site presque tout entier est imprenable. L’endroit dĂ©sert et fleuris, semble isolĂ© du monde. La beautĂ© Ă©manant de ce lieu le rend presque irrĂ©el. Après une brève histoire de Bagan, Thein et moi nous sĂ©parons, mon ami me prĂ©cisant le nom d’un temple afin d’y observer le coucher du soleil.Â
J’arrive tant bien que mal Ă trouver Shwe San Daw, temple immense se dressant sous le soleil encore haut en cette fin d’après-midi. En attendant que le soleil roussisse, je dĂ©cide de m’installer au pied de l’édifice afin de siroter une noix de coco fraĂ®che. Des nombreux enfants me prennent pour cible et tentent de me vendre inlassablement leurs cartes postales jaunies par le soleil. Ils comprennent vite que je ne leur achèterai rien et, alors que je pensais qu’ils partiraient assaillir d’autres touristes, ma surprise est grande lorsque je comprends qu’ils s’assoient avec moi autour de d’une table faite de bidons.Â
De leur anglais impeccable malgrĂ© leur jeune âge, ils me questionnent sur mon pays et me complimentent timidement sur mon tanaka. Une jeune fille d’une douzaine d’annĂ©es attire particulièrement mon attention. Ce petit bout de femme aux traits fins et fĂ©minins a le crâne rasĂ© (c’est une jeune none). Deux petites boucles d’oreille dorĂ©es illuminent son visage cuivrĂ© magnifiĂ© par l’ocre de son maquillage au tanaka. Elle s’appelle LĂ©lĂ©. Elle tient dans sa main une grappe odorante de petites fleurs jaunes qu’elle m’offre en ornant mon chapeau de paille. Ces enfants, leur naĂŻvetĂ©, leurs sourires, leur joie de vivre et leurs rires resterons gravĂ©s dans ma mĂ©moire.Â
Avant de grimper au sommet du temple, nous convenons de nous retrouver à ses pieds afin de nous dire au revoir. L’édifice est déjà envahi de dizaines de touristes et je me faufile afin de me dégoter une place en hauteur pour le spectacle solaire sur ces terres mythiques. La boule rouge qu’il forme ne laisse plus qu’entrevoir la silhouette noire des temples dessinant un horizon torsadé au loin. En redescendant, je retrouve la jeune Lélé qui m’offre un carnet de cartes postales qu’elle a elle-même dessinées. Sa générosité m’émeut et je lui promets de revenir le lendemain avec un cadeau pour elle. Je regagne rapidement mon scooter avant que la nuit ne tombe. C’est dans un air frai, presque froid, que je retrouve, non sans me perdre un peu, mon petit hôtel miteux. Epuisée par cette journée bien remplie, je m’endors avant que ma montre n’affiche les 22 heures.
 Le lendemain, je repars en direction du temple Shwe San Daw afin de revoir LĂ©lĂ© et les autres enfants, mais peine Ă retrouver l’endroit parmi la multitude de temples pareils Ă des fantĂ´mes dans la blancheur Ă©lectrique de la lumière matinale. Je franchis de nombreux chemins qui enlisent rapidement ma petite moto, me forçant plusieurs fois Ă faire demi-tour. Â
Je dĂ©couvre alors de nouveaux lieux Ă visiter. Des femmes vendent des colliers de jasmin qui embaument les pagodes de leurs enivrants parfums. Je parviens enfin Ă localiser l’endroit que je cherche depuis maintenant plus d’une heure en comprenant non sans honte que je tourne autour depuis le dĂ©but. La place est dĂ©serte. Les touristes ne s’y rendent qu’au coucher du soleil. Les vendeuses et les enfants attendent Ă l’abri du soleil, sous des arbres squelettiques et des parasols bariolĂ©s.Â
A ma grande surprise, les mĂ´mes me reconnaissent et viennent s’assoir avec moi. Je cherche, impatiente, LĂ©lĂ©. En vain. On me dit qu’elle est partie dĂ©jeuner et qu’elle va bientĂ´t revenir. Je sirote Ă nouveau de l’eau de coco, proposant aux bambins d’y planter une paille et de la partager avec moi, ce qu’ils dĂ©clinent poliment. Une petite fille de cinq ou six ans, qui n’était pas prĂ©sente la veille, fait le pitre et nous amuse beaucoup. Les autres bambins, des garçons pour la plupart, la charrient en l’appelant « azou », en m’expliquant en pouffant que cela signifie « crazy » en birman. VexĂ©e quelques secondes, Azou, qui en rĂ©alitĂ© se nomme Zin Zin, ne se dĂ©monte aucunement et continue de blaguer tout en prenant des poses de starlette face Ă mon objectif. Elle m’accompagne mĂŞme aux toilettes en me donnant la main en chemin faisant. Cet instant complice avec ces enfants est comme figĂ© dans le temps.Â
Malheureusement, l’heure tourne sans pour autant que LĂ©lĂ© ne revienne et c’est avec regret que je dĂ©cide de m’en aller, la faim et la chaleur ayant raison de moi. Je dĂ©cide de ne pas donner mon petit cadeau aux autres enfants pour ne pas attiser les jalousies, et c’est avec tristesse que je repars bredouille en quĂŞte d’un dĂ©jeuner. La fatigue et la faim me mettent d’humeur bougonne et le fait de me perdre n’arrange rien. SatanĂ© sens de l’orientation !Â
Des cris et des bruits Ă proximitĂ© du musĂ©e archĂ©ologique attirent mon attention. Des petites tables sont installĂ©es au bord de la route, sous de grandes bâches protĂ©geant du soleil mais attisant la chaleur. C’est un petit restaurant local improvisĂ© au sein duquel une femme d’un certain âge m’apporte une multitude de plats. Pas de carte Ă©videment et une poignĂ©e de kyats pour ces mets locaux. Je me rĂ©gale alors d’un poulet au curry birman accompagnĂ© de lĂ©gumes fades et d’un bouillon quelque peu douteux dans lequel flottent des bouts de poulets non identifiĂ©s… Probablement des abats que je prends soin de dissimuler sous mes restes. Par prĂ©caution, j’engloutis un Coca-Cola chaud et trop sucrĂ©.Â
J’observe le spectacle autour de moi. Des hommes de tout âge sont allongĂ©s sur des chaises longues en bambou, mastiquant le bĂ©tène qu’ils recrachent en se raclant bruyamment la gorge. Des femmes cuisinent et se hâtent autour d’une machine bruyante servant Ă extraire le jus des cannes Ă sucres plantĂ©es juste Ă cĂ´tĂ©, dans un seau. Des centaines de mouches excitĂ©es par le nectar sucrĂ© noircissent la scène, bourdonnant et virevoltant sans rĂ©pit autour des bâtons blancs et sucrĂ©s. Une horde de CorĂ©ens tout juste sortis du musĂ©e s’attablent afin de siroter ce breuvage populaire, silencieux et aucunement dĂ©rangĂ©s par les insectes agitĂ©s les ayant envahis de toute part. L’atmosphère est lourde et tout le monde somnole dans un Ă©tat lĂ©thargique.Â
Je reprends mon deux-roues pour retrouver quelques brises et me balade tranquillement sur le chemin du retour, profitant de la route déserte pour flâner et admirer les derniers temples me faisant escorte. Plus je m’éloigne et plus ma culpabilités est grande en repensant à la petite Lélé que j’imagine en train de m’attendre. Je regrette cette promesse que je n’ai pas pu tenir.
Je passe ma fin d’après-midi dans un café afin de profiter d’un moment de tranquillité, fait rare dans ce Bagan touristique et animé.