De bonne heure, je rejoins Aung Aung pour ce deuxiĂšme jour de visite Ă Mandalay. Il mâattend devant ma guesthouse et nous roulons dans la fraĂźcheur matinale de la ville encore endormie. Le temps est pluvieux et lâair humide humecte nos bras nus de fines gouttelettes. Une vingtaine de minutes suffisent Ă rejoindre le pont U Bein, connu pour ĂȘtre le plus long pont en teck du monde, traversant le lac Taungthaman sur 1,2 kilomĂštre. Dans le ciel sâĂ©tirent des nuages gris formant un voile humide au-dessus des eaux bleutĂ©es du lac, dont la robe ondule au grĂ© du vent venu du nord. Quelques Ăźlots parsĂšment le paysage sur lesquels des paysans travaillent leurs cultures sous le regard nonchalant des vaches Ă bosse. Les barques des pĂȘcheurs glissent sans bruit sur les eaux scintillantes du lac, sous le vol des ibis blancs.
A 10 heures, jâobserve la procession des moines se prĂ©parant Ă prendre leur dernier repas de la journĂ©e. Tous se mettent en rang, enroulĂ©s dans leurs toges rouges vermeil, une gamelle Ă la main. Soudain, des hordes de touristes les assaillent de toutes parts, armĂ©s de leurs appareils photos, camĂ©ras et autres smartphones, tels des prĂ©dateurs sur leurs proies. Jâobserve la scĂšne amĂšrement. La plupart des Ă©trangers essayent de prendre des clichĂ©s Ă seulement quelques centimĂštres du visage des moines, immobiles. Jâai lâimpression dâobserver un zoo humain et Ă©cĆurĂ©e, je rejoins mon ami pour continuer notre route, sans plus attendre.
Nous arrivons cette fois-ci au pied du temple de Sagain, accessible par un abrupt escalier de pierre. Son ascension pĂ©nible vaut nĂ©anmoins le panorama grandiose offert au sommet. Au milieu dâun paysage vallonnĂ©, le temple offre une vue Ă 360°. Au sud, lâIrrawaddy, immense serpent ocre, transperce des plaines brĂ»lĂ©es et arides, avant de se perdre Ă lâhorizon. A lâest, deux longs escaliers blancs ondulent entre les creux des vallĂ©es, rejoignant de parts et dâautres une pagode surmontant une colline. Le reste du paysage est animĂ© de vĂ©gĂ©tation sĂšche et de pagodes dorĂ©es. La descente se fait bien plus aisĂ©ment que la montĂ©e et, en chemin, un petit garçon mâoffre en souriant une fleur de frangipanier que je glisse dans ma tresse en le remerciant.
Nous nous rassasions dans un troquet en bord de route avant de rejoindre la prochaine Ă©tape de la visite. Aung et moi avons dĂ©sormais fais plus ample connaissance et il est ravi de rĂ©pondre Ă mes nombreuses interrogations concernant son pays et sa culture. Nous repartons en direction dâInwa Ă travers la campagne, oĂč nous croisons des troupeaux de vaches maigres. Inwa est une Ăźle entrecoupĂ©e de canaux et la traversĂ©e pour y accĂ©der se fait Ă bord dâune barque Ă moteur en moins de cinq minutes. Sur place, des dizaines de calĂšches colorĂ©es attendent, alignĂ©es les unes Ă cĂŽtĂ© des autres. Afin de distancer les quelques touristes Ă©galement prĂ©sents Ă bord, jâavance dâun pas dĂ©cidĂ© et me voit attribuer une calĂšche. Aung mâavait informĂ© des prix et je ne perds donc pas de temps avec un marchandage inutile. Ma carriole, jaune, est tirĂ©e par un petit cheval noir et dirigĂ©e par une femme menue dâune quarantaine dâannĂ©es, au sourire large et au visage recouvert de tanaka (maquillage traditionnel birman). Je mâassois Ă ses cĂŽtĂ©s et nous partons Ă la dĂ©couverte de cette Ăźle Ă la vĂ©gĂ©tation foisonnante. Le cheval trotte au son du claquement de langue Ă©trange que produit la conductrice. Le paysage est sauvage et lâĂźle nâest habitĂ©e que par quelques paysans. Aux riziĂšres verdoyantes sâharmonisent les champs, immenses, de bananiers. Le long du chemin, les vaches nous observent, dubitatives. Le soleil est au zĂ©nith, la lumiĂšre est prenante. Le ciel, comme Ă©lectrifiĂ©, paraitrait blanc si le vol des ibis gĂ©ants, plus blancs encore, ne venaient tromper la pĂąleur de son bleu. Lâair nous enrobe dâune chaleur suave aux parfums fruitĂ©s et fleuris. Jâeffectue une premiĂšre halte dans un monastĂšre en bois, classĂ© parmi les sites archĂ©ologiques prĂ©servĂ©s de Mandalay. Similaire Ă celui visitĂ© la veille, il dĂ©tient pourtant une particularitĂ© notoire. En son sein, non loin du Bouddha, une petite salle de classe y est improvisĂ©e. Des globes flottent au-dessus de sommaires bureaux en bois et le pupitre du professeur est recouvert de vieux livres poussiĂ©reux. Une odeur particuliĂšre Ă©mane de cet endroit sacrĂ©, celle du bois, de la poussiĂšre et du temps.
Quelques minutes Ă bord de la calĂšche sont nĂ©cessaires pour parvenir au site suivant, un temple abandonnĂ©. Le site, ombragĂ© partiellement par quelques palmiers, est en ruines. Ses briques rouges embellissent un Bouddha vĂȘtu dâune toge safran et, Ă quelques mĂštres de lui, une femme vend des antiquitĂ©s, vieilles pipes, pĂšses-opium et piĂšces de monnaie anciennes. La nature reprend ses droits sur cet endroit mystique. Sur la gauche, un alignement de colonnes tente de protĂ©ger un Bouddha assis que les plantes grimpantes semblent vouloir engloutir.
Reprenant la route, un sourire admiratif se dessine de plus en plus sur mon visage, dĂ» aux merveilles de cette Ăźle indomptĂ©e. Nous empruntons un chemin escarpĂ© et roulons en tout terrain ! La charrette bringuebale Ă travers les plantations de bananiers et les temples en ruines. AprĂšs la visite dâune pagode impressionnante, nous faisons route vers lâembarcation mâayant amenĂ© ici. Quelques chiens trottinent haletant en quĂȘte de nourritures alors que dâautres lĂ©zardent au soleil sur le macadam abĂźmĂ© des routes.
Aung Aung mâattend sur lâautre rive et nous enfourchons son deux-roues en direction du pont U Bein pour y admirer le soleil couchant. Je traverse cette fois-ci le pont de parts et dâautres pour me rendre au village de Kyautawgyi Paya. Durant la traversĂ©e, tranquille mais nĂ©anmoins peuplĂ©e, des centaines de sourires curieux et timides sont Ă©changĂ©s avec les Birmans. A ma grande surprise, nombreux sont ceux qui veulent encore faire des photos avec moi, dont certains moines ! Instants magiques, instants humains, instants Ă©phĂ©mĂšres, instants inoubliables. Je fais la rencontre dâun moine ĂągĂ© dâune soixantaine dâannĂ©e parlant parfaitement lâanglais. Je lui propose de le rejoindre Ă mon retour afin dâĂ©changer plus longuement et repars en direction de lâautre rive. Sur place, lâambiance est conviviale. Barbecues, musique et enfants survoltĂ©s sâentremĂȘlent dans un tumulte espiĂšgle. Un groupe dâadolescents chantent et grattent sur leurs guitares. Le soleil commence Ă roussir et je repars en direction dâAmarapura. En contrebas, les pĂȘcheurs immobiles sont immergĂ©s dans une eau dorĂ©e et plate. Je mâassois sur le rebord du pont pour y admirer le soleil mourant. Des couples de touristes boivent du champagne Ă bord de barques de bois.Â
Je rejoins Hott Tama, le moine rencontrĂ© plus tĂŽt, et fais le chemin du retour en sa compagnie. Curieuse de sa vie, je le questionne sur ses motivations Ă se convertir. Il me dit avoir soixante ans et ĂȘtre moine depuis dix ans seulement. Avant cela, il Ă©tait journaliste, et, ayant Ă©crit des articles contre le gouvernement dans les annĂ©es 2000, a Ă©tĂ© jetĂ© en prison pendant cinq ans. A sa sortie, sa femme dĂ©cĂ©dĂ©e et ses enfants dĂ©sormais indĂ©pendants, il sâest tournĂ© vers le bouddhisme. Il mâavoue que câest la parole de Bouddha qui lâa sauvĂ©. ExtrĂȘmement touchĂ©e par son discours, je le salue en lui souhaitant bonne chance avant de retrouver Aung.
Nous rentrons, silencieux, enveloppĂ©s dans lâair de la nuit. La lune, pleine, apparaĂźt timidement dans un ciel translucide et mauve.     Â