Le deuil climatique
Quand lâavenir ne protĂšge plus les vivants
Il y a des deuils qui ne portent pas encore le nom de deuil.
Ils ne concernent pas seulement un ĂȘtre disparu, un visage aimĂ©, une maison quittĂ©e, une enfance perdue. Ils concernent un monde qui se retire sous nos yeux. Une terre qui brĂ»le. Des forĂȘts calcinĂ©es. Des animaux morts de soif, de feu, de chaleur, de disparition de leur milieu. Des oiseaux moins nombreux. Des insectes absents. Des saisons qui ne tiennent plus parole.
Le deuil climatique est peut-ĂȘtre cela : la douleur dâassister Ă la fragilisation du vivant sans pouvoir encore en faire un rĂ©cit collectif suffisamment protecteur.
Ce nâest pas seulement avoir peur de lâavenir. Câest sentir que lâavenir lui-mĂȘme devient incertain comme lieu dâaccueil. LĂ oĂč les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes pouvaient imaginer transmettre une maison, un mĂ©tier, un jardin, une culture, une confiance minimale dans demain, beaucoup de jeunes reçoivent aujourdâhui une planĂšte menacĂ©e, des institutions hĂ©sitantes, des discours contradictoires, des promesses molles, des Ă©tĂ©s invivables, des incendies, des pĂ©nuries dâeau, des animaux qui meurent.
Il ne sâagit donc pas simplement dâanxiĂ©tĂ©. Il sâagit dâune atteinte du lien Ă lâavenir.
Quand le monde ne fait plus abri
Grandir suppose de pouvoir croire, au moins un peu, que le monde tient.
MĂȘme si lâenfance est traversĂ©e par les conflits, les manques, les blessures, elle a besoin dâun fond : une terre sous les pieds, des saisons reconnaissables, des adultes qui veillent, une promesse que quelque chose continuera aprĂšs soi.
Or lâĂ©co-anxiĂ©tĂ© vient attaquer ce fond-lĂ .
Elle ne dit pas seulement : âJâai peur.â
Elle dit : âLe monde qui devait me porter est en train de se dĂ©faire.â
Elle dit : âCeux qui devaient protĂ©ger ne protĂšgent pas assez.â
Elle dit : âCe que jâaime est menacĂ©.â
Elle dit : âComment dĂ©sirer un avenir si cet avenir ne semble plus dĂ©sirable ?â
Il faut entendre cette angoisse dans sa profondeur. Elle nâest pas une fragilitĂ© narcissique de jeunesse. Elle est une rĂ©ponse psychique Ă une menace rĂ©elle. Les jeunes ne sont pas seulement plus âsensiblesâ ; ils sont placĂ©s en premiĂšre ligne temporelle. Ils auront Ă vivre plus longtemps dans les consĂ©quences de ce que les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes ont produit, tolĂ©rĂ©, niĂ© ou repoussĂ©.
Leur anxiété est aussi une forme de lucidité.
Le feu comme scĂšne traumatique
Les incendies ont une force symbolique particuliĂšre. Ils ne dĂ©truisent pas seulement des arbres. Ils dĂ©vorent des paysages. Ils transforment un lieu vivant en scĂšne de guerre. Ils font disparaĂźtre les repĂšres, les odeurs, les ombres, les chemins, les nids, les terriers, les bĂȘtes lentes qui nâont pas pu fuir.
Le feu climatique est une image presque insoutenable : celle dâun monde qui ne parvient plus Ă contenir sa propre chaleur.
Pour le psychisme, lâincendie produit une sidĂ©ration. Il y a le visible : flammes, fumĂ©es, cendres, Ă©vacuations, maisons perdues. Mais il y a aussi lâinvisible : la perte dâun sentiment de continuitĂ©. AprĂšs le feu, le paysage nâest plus le mĂȘme. Il reste debout parfois, mais il nâhabite plus de la mĂȘme façon.
Les jeunes qui voient ces images, qui respirent ces fumĂ©es, qui entendent parler de forĂȘts dĂ©truites, dâanimaux brĂ»lĂ©s, de terres ravagĂ©es, ne reçoivent pas seulement une information. Ils reçoivent une scĂšne. Une scĂšne qui peut sâinscrire comme effraction : le vivant nâest plus garanti.
La mort des animaux : douleur muette du vivant
La mort des animaux touche une zone trÚs archaïque de notre sensibilité.
Un animal qui meurt dans un incendie, une sĂ©cheresse, une marĂ©e de chaleur, nâest pas seulement une donnĂ©e Ă©cologique. Il est un visage sans parole. Il est lâinnocence exposĂ©e. Il est le vivant qui subit sans avoir participĂ© Ă la destruction.
Câest peut-ĂȘtre pour cela que ces morts nous atteignent si fortement. Elles rĂ©veillent un sentiment dâinjustice radicale. Les animaux nâont pas votĂ©, pas produit, pas spĂ©culĂ©, pas organisĂ© lâĂ©puisement des sols, pas inventĂ© les logiques de surextraction. Et pourtant ils meurent avec nous, souvent avant nous, parfois Ă cause de nous.
Dans la psychĂ©, lâanimal peut reprĂ©senter une part vulnĂ©rable du monde : une prĂ©sence qui ne parle pas mais qui tĂ©moigne. Quand il disparaĂźt, quelque chose de notre propre humanitĂ© se trouve atteint.
La souffrance Ă©cologique passe souvent par lĂ : par lâimage dâune biche fuyant le feu, dâun hĂ©risson Ă©crasĂ© par la sĂ©cheresse, dâun oiseau tombĂ© du nid sous la chaleur, dâun poisson mort dans une eau sans oxygĂšne. Ce sont des scĂšnes minuscules et immenses. Elles disent : la protection du vivant a failli.
LâĂ©co-anxiĂ©tĂ© nâest pas seulement une peur
Il faut se mĂ©fier du mot âanxiĂ©tĂ©â lorsquâil enferme le sujet du cĂŽtĂ© du trouble individuel.
Bien sĂ»r, il y a de lâangoisse. Des nuits inquiĂštes. Des pensĂ©es envahissantes. Une difficultĂ© Ă se projeter. Un sentiment dâimpuissance. Mais lâĂ©co-anxiĂ©tĂ© nâest pas seulement une pathologie Ă calmer. Elle est aussi un signal. Elle tĂ©moigne dâun conflit entre ce que le sujet perçoit et ce que la sociĂ©tĂ© continue parfois Ă nier.
Le jeune entend : âIl faut rĂ©ussir ses Ă©tudes.â
Mais il voit : âLe monde se rĂ©chauffe.â
On lui dit : âProjette-toi.â
Mais il se demande : âDans quel monde ?â
On lui dit : âTravaille, consomme, avance.â
Mais il sent que ce modĂšle participe peut-ĂȘtre de ce qui dĂ©truit.
Cette contradiction produit une tension psychique considérable. Comment investir un avenir quand les adultes ne semblent pas suffisamment engagés à le rendre habitable ? Comment croire à la valeur du projet individuel lorsque le projet collectif paraßt si fragile ?
LâĂ©co-anxiĂ©tĂ© devient alors une angoisse du lien social. Ce nâest pas seulement la planĂšte qui inquiĂšte ; câest lâabsence de rĂ©ponse commune Ă la hauteur du danger.
Le deuil dâun avenir dĂ©sirable
Le deuil climatique est aussi le deuil dâune reprĂ©sentation.
Longtemps, lâavenir a Ă©tĂ© pensĂ© comme progrĂšs. On pouvait critiquer ce progrĂšs, en voir la violence, mais il portait malgrĂ© tout une promesse : les enfants vivraient mieux, plus longtemps, plus librement, plus protĂ©gĂ©s.
Aujourdâhui, cette promesse est profondĂ©ment entamĂ©e.
Beaucoup de jeunes ne se demandent plus seulement quel mĂ©tier ils exerceront, oĂč ils vivront, qui ils aimeront. Ils se demandent si lâeau manquera, si les Ă©tĂ©s deviendront dangereux, si les forĂȘts brĂ»leront, si les villes seront respirables, si avoir des enfants est encore possible moralement, si la vie sera soutenable.
Cette interrogation est vertigineuse.
Elle touche au dĂ©sir mĂȘme de transmission. Car dĂ©sirer un enfant, dĂ©sirer une maison, dĂ©sirer un mĂ©tier, dĂ©sirer un jardin, dĂ©sirer une vieillesse suppose de pouvoir imaginer un monde suffisamment stable pour accueillir ce dĂ©sir. Lorsque lâavenir devient menaçant, le dĂ©sir lui-mĂȘme peut se contracter.
Le sujet ne cesse pas forcément de vouloir vivre. Mais il peut avoir du mal à croire que le monde veuille encore de la vie.
Lâabsence de protection : blessure politique et psychique
Ce qui exaspĂšre tant, ce nâest pas seulement la catastrophe. Câest le sentiment que la catastrophe Ă©tait annoncĂ©e, pensĂ©e, documentĂ©e, et que pourtant lâaction demeure insuffisante.
Cette absence de protection produit une blessure particuliĂšre. Elle rappelle au psychisme infantile une scĂšne ancienne : celle oĂč le danger est lĂ , visible, mais oĂč les adultes ne se lĂšvent pas assez vite.
Pour beaucoup de jeunes, les gĂ©nĂ©rations adultes peuvent apparaĂźtre comme ambivalentes : aimantes dans lâintime, mais dĂ©faillantes dans le collectif. Elles offrent parfois des soins, de lâĂ©ducation, de lâargent, des conseils, mais elles semblent incapables dâorganiser la protection du monde commun.
DâoĂč cette colĂšre : vous nous aimez, mais vous nous laissez un monde abĂźmĂ©.
Cette colĂšre mĂ©rite dâĂȘtre entendue. Elle nâest pas caprice. Elle est demande de tiers. Elle demande que la loi, lâĂtat, les institutions, les adultes, les entreprises, les collectivitĂ©s, se tiennent enfin du cĂŽtĂ© du vivant. Elle demande une limite posĂ©e Ă la destruction. Elle demande que le monde ne soit pas laissĂ© Ă la seule logique de lâexploitation.
Fragilité et exaspération
LâĂ©co-anxiĂ©tĂ© rend fragile, mais elle rend aussi exaspĂ©rĂ©.
Fragile, parce quâelle touche des zones profondes : peur de mourir, peur de manquer, peur de perdre les lieux aimĂ©s, peur de ne pas pouvoir protĂ©ger les animaux, les enfants, les paysages.
ExaspĂ©rĂ©, parce que lâinaction devient insupportable. La lenteur politique est vĂ©cue comme une violence. Les discours rassurants paraissent obscĂšnes lorsquâils ne modifient rien. Les gestes individuels, bien que nĂ©cessaires, semblent dĂ©risoires si le collectif ne suit pas.
Cette exaspĂ©ration peut devenir un moteur. Elle peut conduire Ă militer, Ă crĂ©er, Ă cultiver autrement, Ă refuser certains modĂšles, Ă inventer dâautres formes dâhabitat, de sobriĂ©tĂ©, de soin, de solidaritĂ©. Mais elle peut aussi se retourner contre le sujet lui-mĂȘme : fatigue, retrait, cynisme, dĂ©sespoir, sentiment dâĂȘtre seul Ă sentir.
La clinique doit alors accueillir sans pathologiser trop vite. Il ne sâagit pas de dire au jeune : âVotre peur est excessive.â Il sâagit peut-ĂȘtre dâabord de reconnaĂźtre : âVotre peur a un objet. Votre colĂšre a une adresse. Votre tristesse dit quelque chose de lâĂ©tat du monde.â
La solastalgie : ĂȘtre exilĂ© sans partir
Il existe une douleur particuliĂšre : celle dâĂȘtre encore chez soi, mais de ne plus reconnaĂźtre son lieu.
Un paysage qui change, une riviÚre asséchée, des arbres morts, des étés trop longs, un jardin qui ne tient plus, une mer trop chaude, une campagne silencieuse sans insectes ni oiseaux : tout cela crée un exil immobile.
On nâa pas quittĂ© le lieu, mais le lieu sâest Ă©loignĂ©.
Ce deuil est discret. Il ne donne pas toujours lieu Ă des cĂ©rĂ©monies. Personne nâorganise de rituel pour les saisons perdues, les espĂšces disparues, les odeurs dâenfance qui ne reviendront plus, les Ă©tĂ©s devenus menaçants. Pourtant le psychisme a besoin de rites pour traverser les pertes.
Peut-ĂȘtre sommes-nous en manque de rites Ă©cologiques. Nous ne savons pas pleurer collectivement les arbres, les bĂȘtes, les sols, les riviĂšres. Nous passons trop vite de lâinformation Ă lâadaptation, de la catastrophe au plan technique. Mais entre les deux, il y a le chagrin.
Et si le chagrin nâest pas reconnu, il devient angoisse ou rage.
Psychanalyse du déni climatique
Le dĂ©ni climatique nâest pas seulement une erreur intellectuelle. Il peut ĂȘtre compris comme une dĂ©fense psychique.
ReconnaĂźtre pleinement la destruction en cours oblige Ă renoncer Ă des illusions : illusion de maĂźtrise, de croissance infinie, de toute-puissance technique, de sĂ©paration entre lâhumain et le reste du vivant. Cela oblige Ă accepter que notre mode de vie ait un coĂ»t, que notre confort soit parfois construit sur une dette envers les gĂ©nĂ©rations futures et les autres vivants.
Ce savoir est difficile Ă supporter. Alors certains minimisent, ironisent, repoussent, attaquent les Ă©cologistes, ridiculisent les jeunes, parlent dâhystĂ©rie, de catastrophisme, de naĂŻvetĂ©.
Mais ce mĂ©pris protĂšge souvent de lâeffondrement intĂ©rieur.
Il est plus facile de traiter les jeunes dâexcessifs que dâentendre ce quâils disent : nous hĂ©ritons dâun monde que vous avez aimĂ© sans assez le protĂ©ger.
Réinventer un avenir désirable
Lâenjeu nâest pas de fabriquer une espĂ©rance artificielle. Les jeunes ne demandent pas des slogans. Ils demandent des actes, des limites, des preuves, des formes concrĂštes de protection.
Un avenir dĂ©sirable ne peut plus ĂȘtre seulement un avenir de consommation. Il devra ĂȘtre un avenir de liens, de fraĂźcheur, dâombre, dâeau prĂ©servĂ©e, de lenteur retrouvĂ©e, de villes respirables, de jardins partagĂ©s, de soin aux animaux, de rĂ©paration des sols, de sobriĂ©tĂ© choisie plutĂŽt que de pĂ©nurie subie.
Il faudra réapprendre à désirer autrement.
DĂ©sirer non plus lâaccumulation, mais lâhabitabilitĂ©.
Non plus la domination, mais lâalliance.
Non plus lâexpansion infinie, mais la juste mesure.
Non plus le monde comme ressource, mais le monde comme milieu vivant.
Ce changement est aussi psychique. Il suppose de sortir dâun imaginaire de toute-puissance. Il suppose de reconnaĂźtre que lâhumain nâest pas au-dessus du vivant, mais dedans. DĂ©pendant. ReliĂ©. VulnĂ©rable.
Le soin comme réponse politique
Face au deuil climatique, le soin ne peut pas rester seulement individuel.
Bien sûr, il faut soutenir les sujets : écouter leur angoisse, leur permettre de parler, de pleurer, de transformer la peur en action possible. Mais il faut aussi que le soin devienne une catégorie politique.
Prendre soin des enfants, câest prendre soin de lâair.
Prendre soin des adolescents, câest prendre soin des forĂȘts.
Prendre soin des familles, câest prendre soin de lâeau.
Prendre soin des animaux, câest prendre soin de notre propre humanitĂ©.
On ne peut plus sĂ©parer la santĂ© psychique du monde qui lâabrite.
Une jeunesse Ă qui lâon demande de sâadapter Ă lâeffondrement devient une jeunesse trahie. Une jeunesse Ă qui lâon donne des moyens dâagir, des adultes fiables, des institutions courageuses, des rĂ©cits dĂ©sirables, peut transformer son angoisse en puissance de vie.
Conclusion : pleurer, puis protéger
Le deuil climatique ne doit pas nous paralyser. Mais il doit ĂȘtre reconnu.
Il faut pouvoir pleurer ce qui disparaĂźt.
Pleurer les animaux morts.
Pleurer les forĂȘts brĂ»lĂ©es.
Pleurer les paysages abßmés.
Pleurer les promesses trahies.
Pleurer lâavenir devenu inquiĂ©tant.
Mais pleurer ne suffit pas. Il faut protéger.
ProtĂ©ger, câest sortir du dĂ©ni.
ProtĂ©ger, câest limiter ce qui dĂ©truit.
ProtĂ©ger, câest rendre lâavenir Ă nouveau habitable.
ProtĂ©ger, câest dire aux jeunes : votre angoisse nâest pas folle, elle nous oblige.
Peut-ĂȘtre que lâĂ©co-anxiĂ©tĂ© est le nom contemporain dâune exigence Ă©thique : refuser de sâhabituer Ă la disparition du vivant.
Elle nous rappelle que la sensibilitĂ© nâest pas une faiblesse. Elle est ce qui reste vivant en nous lorsque le monde brĂ»le.
Et si les jeunes sont plus sensibles, peut-ĂȘtre est-ce parce quâils entendent encore ce que les adultes se sont trop longtemps autorisĂ©s Ă ne pas entendre : le vivant appelle. Il ne demande pas seulement Ă ĂȘtre admirĂ©. Il demande Ă ĂȘtre dĂ©fendu.
JoĂ«lle Lanteri â Psychanalyste