Sun Wu Kong 孙悟空 - Le ROI SINGE
Une des légendes des plus épiques de l’histoire de la Chine. Des contes d’inspiration Bouddhistes, mais ou les gentils moines ne sont pas forcément les plus sages ...
2 - La Sorcière et le Roi des Singes
Le Roi des singes se montra si orgueilleux et fit tant de bêtises que le divin Bouddha lui-même le mit en prison.
Il y serait resté longtemps si le moine Tripitaka ne l'avait délivré. Celui-ci partait en pèlerinage vers les Indes avec son serviteur Pourceau, pour en ramener des livres sacrés de grande importance.
Bouddha accepta que le Roi des singes l'accompagne, mais il lui entoura la tête d’un bandeau de fer afin de le rendre obéissant. Il suffisait que Tripitaka récite une formule magique pour que le bandeau se resserre et que le singe souffre d'irrésistibles douleurs.
Ils allaient donc, tous les trois, d'un bon pas, franchissant les monts, passant fleuves et rivières sur des ponts fragiles jetés par dessus les eaux. Tripitaka marchait en tête, un saint homme, mais si peureux qu'il craignait jusqu'aux battements d'ailes d'un papillon.
Pourceau suivait, c'était un ancien démon mangeur de chair humaine. Repenti, devenu végétarien, il avait juré à Tripitaka de ne plus jamais goûter aucune espèce de viande. Pour cette raison, la faim le tenaillait sans cesse. Il avait un gros ventre et un groin au milieu du visage à la place du nez.
À ses côtés gambadait le Roi des singes, attentif aux dangers que pouvait courir le moine pèlerin, armé de son bâton magique aux extrémités garnies d'or, volé jadis au souverain de la mer Orientale Ce gourdin pouvait aisément changer de forme, il le portait transformé en aiguille, coincée par ses poils derrière l'oreille droite.
Ce soir-là, le trio traversait une région déserte et inquiétante. De lourds nuages noirs traînaient dans le ciel à basse altitude. Le singe les regardait d'un air méfiant :
- Ce lieu me semble dangereux, fit-il.
À ces mots, le moine se mit à trembler. Le singe ne pensait pas si bien dire. Comme un des nuages approchait encore, il s'élança vers lui, son bâton à la main. Le nuage s’enfuit. Pourceau éclata pourtant d'un rire moqueur :
- Voilà que tu menaces les nuages, à présent, dit-il.
- Est-ce bien un nuage ? répondit le Roi.
- J'ai faim, déclara l'ancien mangeur de chair humaine.
Le Roi des singes haussa les épaules. Il proposa à ses compagnons d'aller chercher pour eux quelque nourriture dans les environs.
- Ne parlez à personne jusqu'à mon retour, ajouta-t-il, ne mangez rien de ce qu'on pouffait vous proposer, prenez bien garde à vous.Il traça à l'aide de son bâton magique un cercle autour du moine et de Pourceau.
- Et ne sortez surtout pas de ce cercle protecteur dont j'ai appris le secret chez mon ancien Maître, le vénérable patriarche Souboudhi.
Sur ce, il s'en alla. Pendant ce temps, le nuage noir avait glissé en hâte vers la montagne où vivait une terrible sorcière, maîtresse des démons-animaux. Le nuage était d'ailleurs lui-même un démon-loup, déguisé.
- Maîtresse, maîtresse, cria le loup-nuage, trois voyageurs sont de passage : le moine Tripitaka, Pourceau, et le Roi des singes.
La sorcière dressa la tête. Elle craignait le Roi des singes, mais elle avait bien envie de dévorer le moine.
- Merci, démon-loup, dit-elle en ricanant, ils tombent bien ceux-là : j'ai justement promis à ma vieille amie, la fée Crapaud, de lui faire goûter de la viande de moine.
Sur ce, elle s'envola, elle aussi sous forme de nuage. Flottant dans le ciel, elle aperçut bientôt Tripitaka et Pourceau dans leur cercle magique. Un instant lui suffit pour trouver le moyen de les en faire sortir.
C'est ainsi que les pèlerins virent avancer vers eux une jeune villageoise, portant un panier empli de petits pains odorants. Pourceau en eut aussitôt la tête troublée.
- Vous semblez avoir faim, saints hommes, fit la jeune fille d'une douce voix. Puis-je vous proposer cette modeste offrande ?
L'odeur des petits pains l'enivrait, Pourceau ne put résister, il franchit le cercle magique, les bras tendus. Le moine hésita, puis le suivit. La sorcière allait se jeter sur eux lorsque soudain parut le Roi des singes. Il comprit aussitôt le piège, s'élança, bâton brandi, et frappa ! La sorcière poussa un cri de rage, elle eut juste le temps de quitter le corps de la jeune fille qui tombait à terre.
- Malheureux ! s'exclama le moine. Qu'as-tu fait là ?
- Elle nous offrait de si bons petits pains, ajouta Pourceau en gémissant.
Sans même les écouter, le Roi des singes était déjà reparti à la poursuite de la sorcière dans le ciel.
Mais il eut beau chercher, elle avait disparu.
Oh, pas bien loin. Tandis qu'il bousculait les nuages des environs qui auraient pu lui servir de cachette, la mauvaise revenait déjà vers le moine, changée en vieille femme à la figure triste :
- Voyageurs, soupira-t-elle, je cherche mon enfant, ne l'auriez-vous pas rencontrée ?
Elle fit alors semblant d'apercevoir la fausse jeune fille étendue sur le sol, poussa un grand cri et se laissa tomber près d'elle en sanglotant.
Tripitaka, trompé, lui demanda pardon, s'accusa de ne pas avoir surveillé le singe, un compagnon trop emporté, trop violent..
- Venez avec moi, fit la vieille en pleurs, allons au moins chercher un cercueil pour ma fille.
Ils allaient la suivre, lorsque le Roi des singes réapparut, bien à propos. À nouveau il réagit. Son bâton magique jeta la fausse vieille au sol tandis que la sorcière fuyait une nouvelle fois sous forme de fumée noire.
- Malheureux ! répéta le moine : tu as tué la mère après la fille
- Mais non, répliqua le Roi des singes, on vous trompe ! Réfléchissez, comment deux femmes pouvaient se trouver seules dans cet endroit désert ?
Pourceau l'approuva, mais le moine ne voulut rien entendre, trop bon pour penser à de tels artifices.
- Veille, Pourceau, dit le singe, je repars à la chasse aux démons. Il faut absolument les mettre hors d'état de nuire.
Dès son départ, la sorcière se transforma en vieillard pour se présenter encore aux pèlerins. Une troisième fois surgit le Roi des singes. Il veillait, et brandit son bâton. Mais le moine bondit sur lui, l'empêcha de frapper en lui saisissant les bras :
- Arrête cria-t-il. Veux-tu commettre un troisième crime ?
En hâte, il lança la formule magique. Aussitôt, le ban deau porté par le singe se resserra sur ses tempes. Le singe hurla de douleur, tomba à terre, désarmé, inoffensif.
Dans le corps du vieillard, la sorcière riait sous cape. Elle fit surgir dans les airs une écharpe de soie portant une inscription :
« La religion interdit le meurtre. Bouddha l'ordonne : chasse le meurtrier »
Le moine lut et commanda :
- Va-t'en, Roi des singes, je n'ai pas su t'apprendre le respect de la vie humaine. Pars, fuis au loin.
Le singe obéit, et s'en fut, grimaçant, se tenant la tête des deux mains. Pourceau le regarda s'éloigner avec regret, mais il n'osa rien dire.
- Venez, fit alors le vieillard, le temple est proche, nous trouverons là des cercueils pour mon épouse et pour ma pauvre fille.
Les pèlerins le suivirent ; bientôt, ils virent un mur rouge entre les arbres. C'était le temple. Ils entrèrent tous les trois dans une vaste salle et s'arrêtèrent devant une rangée de statues représentant Bouddha.
À ce moment, le vieillard s'évanouit dans les airs, mais alors, le plus gros des Bouddha éclata de rire :
- Est-il bête ce Tripitaka ! Il ne sait même pas distinguer le vrai du faux. Attrapez-les tous les deux !
Aussitôt les statues s'animèrent, redevenant des démons-animaux. Le moine, épouvanté, et Pourceau, incapable de se défendre en raison de la grosseur de son ventre furent tous deux ligotés et transportés dans la demeure de la sorcière.
Celle-ci dansait de joie :
— Je vous invite tous au festin ! cria-t-elle aux démons-loups, panthères, ours et tigres. Mais d'abord, allez me chercher mon amie la fée Crapaud.
Celle-ci ne tarda pas à se présenter, horrible, repoussante, plus laide encore que la sorcière, avec son visage vis-
queux et boursouflé, son nez en forme de courgette.
— Hi, hi ! se réjouit-elle. Je vois qu'on prepare le feu. Je t'avoue, ma sorcière chérie, que je vais manger du moine pour la première fois de ma vie...
— Tu verras, c'est très bon...
Puis elle entreprit de raconter à son invitée comment elle avait capturé Tripitaka. Elle lui dévoila ses ruses, se transforma pour elle en jeune fille, en vieille, en vieillard... Les deux horribles créatures riaient, riaient..
Le moine, épouvanté, croyait vivre un mauvais rêve.
— Je vous ai sauvé la vie, maintenant sauvez la mienne, ou au moins celle de mon compagnon.
La sorcière se moqua de lui :
— Vous plaisantez, moine ! Un démon n'est jamais charitable. Non, on va vous dévorer, un point c'est tout
— Hélas, répondit Tnpitaka, j'aurais dû écouter mon bon ami, le Roi des singes.
Et voilà que l'horrible fée Crapaud disparut, pour laisser place au singe bondissant et brandissant son gourdin !
Déjà, les démons-animaux réagissaient pour défendre leur maîtresse. Ils étaient nombreux, il en sortait de partout !
Et les quatre-vingt-quatre mille poils de son corps se transformèrent comme d'habitude en autant de petits singes, lestes et bien armés.
- En avant ! Pas de quartier
Les démons tombèrent, l'un après l’autre, la sorcière voulut fuir, mais un grand coup sur la tête la fendit en deux.
Elle mourut, et pour de bon.
Le Roi des singes délivra ses compagnons.
- Qu'as-tu, lui demanda le moine, ton visage est douloureux comme si tu avais une grosse colique ?
- C'est le bandeau qui me serre toujours, gémit le singe.
Tripitaka s'empressa de prononcer la formule libératrice. Soulagé, le macaque fit une triple gambade en signe de satisfaction. Puis il raconta comment il avait enfermé la vraie fée Crapaud dans un puits profond pour prendre sa place.
- Tout est bien qui finit bien, dit le moine. Repartons vers les Indes.
- J'ai faim, répliqua Pourceau.
- L'un n'empêche pas l'autre, fit le Roi des singes avec beaucoup de sagesse.
Après bien d'autres aventures, les pèlerins ramenèrent les livres sacres en Chine ; le divin Bouddha les récompensa :
Pourceau fut nommé « nettoyeur des Autels », c'est lui qui dévorait les offrandes faites à la divinité par ses innombrables fidèles. Le moine Tripikata devint immortel, le Roi des singes
aussi, à son immense satisfaction :
- J'ai fait beaucoup de bêtises dans ma vie, déclara-t-il, je promets d être sage et modeste à l'avenir.
- Attention, répondit le divin Bouddha avec un sourire :
l'avenir va être long pour toi...
extrait de “Contes traditionnels de Chine” de Bertrand Solet chez MILAN