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Bad Moon (1996) dir. Eric Red
LA FAILLE : JEU D'ĂCHEC CINĂMATOGRAPHIQUE
DEUX FIGURES PHARE
Ă Hollywood, depuis les annĂ©es 1990, Anthony Hopkins est une figure intouchable. Depuis son rĂŽle de psychopathe sophistiquĂ© dans Le Silence des Agneaux (1991) oĂč il joue le personnage dâHannibal Lecter le psychiatre cannibale, lâacteur sâest illustrĂ© dans une succession de projets filmiques souvent dramatiques et profonds qui lui ont valu les louanges de lâAcadĂ©mie hollywoodienne. Ă ses cĂŽtĂ©s dans ce film, le jeune Ryan Gosling, qui, en 2007, monte Ă Hollywood, ayant fait sensation dans le drame romantique Nâoublie Jamais (2004). Le film La Faille est un dĂ©fi pour le jeune premier, lâoccasion non seulement dâĂ©largir sa palette de jeu mais aussi de progresser avec lâune des figures cinĂ©matographiques les plus composites dâHollywood.
LE CINĂ DES ANNĂES 2000
Dans quel contexte industriel naĂźt La Faille ? âŻĂ lâĂ©poque de sa sortie, Hollywood opĂšre sa transition numĂ©rique. Consciente des risques qu'elle prend, l'industrie reste prudente. Elle encourage plus que jamais les franchises quâelle gave progressivement de CGI (Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter, Pirates des CaraĂŻbes, Star Wars, etc.). CĂŽtĂ© indĂ©, on prend encore quelques risques avec des films minimalistes aux scĂ©narios non-linĂ©aires comme Brick (2005) ou Memento (2000). La tendance « quirkie-indie » a Ă©galement le vent en poupe chez les indĂ©pendants avec des comĂ©dies dramatiques dĂ©calĂ©es comme Napoleon Dynamite (2004), Lost in Translation (2004) ou Juno (2007).
SYNOPSIS
Et au milieu de ce capharnaĂŒm dâidĂ©es se tient La Faille. RĂ©alisĂ© par Gregory Hoblit (Peur Primale (1996), Le TĂ©moin du Mal (1998), FrĂ©quence Interdite (2000)⊠), ce thriller psychologique sur fond de bagarre juridique raconte lâhistoire de Theodore Crawford (Anthony Hopkins) un riche ingĂ©nieur en aĂ©ronautique qui, aprĂšs confirmation de lâadultĂšre de sa (trĂšs jeune) femme, lâassassine, se fait arrĂȘter puis sâengage dans un combat dâintellect avec Wiliam Bitchum (Ryan Gosling), un jeune avocat aux dents longues. Le jeune requin du barreau va devoir, envers et contre tout, piĂ©ger son adversaire Ă son propre jeu. Bref, nous avons lĂ la recette dâun film de procĂšs haletant.
COMBAT DE TĂTES
Ă travers une sĂ©rie de tableaux plus ou moins obscurs, nous sommes tĂ©moins des manipulations de lâun et de lâautre pour dĂ©stabiliser son opposant. Avec son lot de petits rebondissements bien placĂ©s, ce film pĂšse dans la balance des meilleurs films du genre. MĂȘme si La Faille sâavĂšre un film assez convenu dans sa construction, lâaffrontement Ă©thique qui sâopĂšre entre les deux personnages est saisissant. Une tension paranoĂŻaque sâinstalle naturellement dans la toile de fond de ce procĂšs Ă©pineux. Ă la maniĂšre de ses prĂ©dĂ©cesseurs cultes â Des Hommes dâHonneur (1992), Le Maitre du jeu (2003), Michael Clayton (2007), etc.â La Faille interroge sur les vices du systĂšme judiciaire amĂ©ricain. Comment un meurtrier calculateur peut-il commettre un crime et profiter des « failles » du cadre juridique pour sâen tirer libre ?
PERCER LA TOILE
Ă lâĂ©cran le duo Hopkins/Gosling fonctionne. Hopkins excelle dans son rĂŽle de mari bafouĂ©. Il matĂ©rialise un pervers narcissique raffinĂ© dont les facĂ©ties perfides rappellent Hannibal Lecter. Son personnage de Crawford choisit sciemment ses mots lorsquâil sâadresse Ă son adversaire oĂč Ă toute autre figure dâautoritĂ©. Ses maniĂšres sont celles dâun homme courtois qui maĂźtrise la psychologie humaine ainsi que le systĂšme intransigeant auquel il sâadresse. Gosling, quant Ă lui, campe avec une grande sobriĂ©tĂ© un procureur adjoint terre-Ă -terre mais vulnĂ©rable. En pleine transition de carriĂšre vers un prestigieux cabinet civil, il incarne un jeune homme ambitieux qui, face Ă lâacuitĂ© cynique de Crawford, est dĂ©terminĂ© Ă gagner.
LA MĂCANIQUE DU SUSPENSE
Sans conteste, la colonne vertĂ©brale de La Faille reste ce palpitant duel dâintelligences. Plus que la mĂ©canique simple dâun thriller procĂ©dural lambda, le film joue avec son public : dĂšs le dĂ©part, le spectateur connaĂźt le meurtrier et son mobile. Ă sa charge de dĂ©couvrir COMMENT il est arrivĂ© Ă ses fins. Le jeu dâĂ©chec psychologique qui sâinstalle alors entre personnages et spectateurs tient en haleine. Qui du procureur adjoint ou du public saura dĂ©voiler avant lâautre le pot aux roses ? Crawford est-il aussi incisif quâil y paraĂźt⊠?
PETITS COUACS ET SUCCĂS CRITIQUE
MalgrĂ© tout, certains Ă©cueils mineurs parasitent le film. Notamment les intrigues secondaires. La relation amoureuse entre Bitchum et sa nouvelle supĂ©rieure sert-elle vraiment le propos ? Le rĂŽle poignant du Lieutenant Rob Nunally âamant de la victimeâserait-il sous exploité ? Des questions moindres, largement tues par le succĂšs de La Faille Ă sa sortie. Pourvu dâun budget « modeste » dâenviron 10 millions de dollars, le film rĂ©colte 92 millions de dollars de recette ! Et les plus grosses critiques sont quasi unanimes avec 73% dâavis positifs sur Rotten Tomatoes, la note de 7 sur 10 chez IMDb et un score de 68/100 chez Metacritic.
LA FAILLE EN 2025
Presque vingt ans plus tard, la proposition cinématographique de La Faille reste-t-elle pérenne ?
 Il est vrai que la photographie naturelle du directeur photo Kramer Morgenthau, ses jeux de clairs-obscurs qui nourrissent la tension psychologique et la mise en scĂšne choisie façon « film noir moderne » (palettes froides, formes gĂ©omĂ©triques omniprĂ©sentes) singularisent La Faille. En revanche, son rythme plus lent âmais parfaitement normal en 2007â peut perdre un public surstimulĂ© en 2025.
Aujourdâhui, le dĂ©coupage plus dynamique et la ligne narrative plus fragmentĂ©e de films comme Anatomie dâune Chute (2023) ou JurĂ© n°2 (2023) conviennent mieux Ă la mentalitĂ© moderne. Quand La Faille mise sur un mĂ©canisme procĂ©dural strict, ces films plus rĂ©cents approfondissent quant Ă eux la subjectivitĂ© et le doute comme point centraux de leur intrigue. Toutes ces Ćuvres confrontent des personnages Ă un systĂšme judiciaire faillible, mais La Faille, en tant quâĆuvre de son Ă©poque, offre un regard plus mĂ©canique, moins mouvant et moins ambigu sur le genre. Cela dit, sans lâombre dâun doute, le film saura sĂ©duire un public amateur de frisson intellectuel.
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Christelle Nabor
â 666 â

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LATE NIGHT WITH THE DEVIL : FAUX DOCU ET HORREUR CATHODIQUE (â ïž SPOILERS â ïž)
AprĂšs avoir fait sensation dans une poignĂ©e de festivals de films de genre, Late Night with the Devil sort en juillet 2024 sur les Ă©crans français. Son originalité ? Un « found footage » flanquĂ© dans les 70s au cĆur dâun talk-show qui part en vrille. Si le concept sâest dĂ©jĂ vu ailleurs (voir liste non exhaustive en fin dâarticle), il a rarement poussĂ© aussi loin les potards du genre.
Le pitch : « 31 octobre 1977. Autrefois Ă©toile montante du petit Ă©cran, Jack Delroy est confrontĂ© Ă la chute vertigineuse de lâaudience de son Ă©mission « Night Owls with Jack Delroy ». DĂ©terminĂ© Ă retrouver sa gloire perdue et Ă marquer les esprits, il planifie un show spĂ©cial Halloween en direct. Mais durant cette nuit fatidique, Jack rĂ©alisera que le prix du succĂšs peut ĂȘtre bien plus effrayant qu'il ne lâavait imaginĂ©âŠÂ »
LES BOSS DU PROJET :
Late Night with the Devil est le troisiĂšme film des frĂšres Cairnes, deux cinĂ©astes australiens branchĂ©s comĂ©die horrifique. On les connait notamment pour les sanglants 100 Bloody Acres (2012) âun festival dâhorreur rurale oscillant entre la noirceur de Wolf Creek(2005) et la bĂȘtise crasse de Tucker & Dale vs Evil (2010)â et Scare Campaign (2016), une satire de la tĂ©lĂ© rĂ©alitĂ© horrifique, sorte de farce cruelle dont les retournements de situations sont jouissifs. Ce dernier mĂ©trage aux accents paranormaux pose dâailleurs les bases du concept de Late Night with the Devil.
LE CHALLENGE DE LâIMAGE :
Le projet Late Night with the Devil relĂšve un vrai dĂ©fi visuel : recrĂ©er Ă la perfection lâatmosphĂšre dâun talk-show amĂ©ricain issu des annĂ©es 1970. Bien que lâĂ©mission soit fictive, les rĂ©alsâ ont sciemment ĆuvrĂ© pour nous convaincre de lâauthenticitĂ© des faits. Dâabord grĂące au format « found footage » qui appuie le propos, instaurant un petit grain âamateurâ hors studio, tandis que les camĂ©ras installĂ©es en plateau reproduisent les cadrages et mouvements typiques de lâĂ©poque. Des costumes soignĂ©s, une bande-son Ă©tudiĂ©e, un langage propre Ă la pĂ©riode et des attitudes parfaitement calibrĂ©es crĂ©ent lâillusion. Si lâon dĂ©cĂšle çà et lĂ quelques trĂšs discrĂštes incursions de lâIA (une rĂ©currence dans moults prods actuelles), le rĂ©sultat reste bluffant.
POURQUOI LES ANNĂES 1970âSÂ ? :
PlutĂŽt quâailleurs, les rĂ©als ont expressĂ©ment choisi dâinstaller leur film aux Ătats-Unis dans les annĂ©es 1970. Car Ă cette Ă©poque, le paranormal y a une place particuliĂšre.
Comme lâexplique le prologue du film, durant cette dĂ©cennie, les Ătats-Unis traversent une terrible pĂ©riode dâangoisse. LâĂ©clat vaporeux des annĂ©es 1960 disparait sous la crasse des horreurs de la guerre du Vietnam. Un bouleversement majeur qui dĂ©stabilise les politiques intĂ©rieures tout comme le fait le choc pĂ©trolier (1973) qui achĂšve lâĂšre de prospĂ©ritĂ© du pays. Les mouvements sociaux dĂ©butĂ©s dans les annĂ©es 1960 modifient les perspectives mĂ©diatiques Ă travers une quantitĂ© dâimages barbares diffusĂ©es partout en couleur. Dans un contexte aussi anxiogĂšne, imaginer une Ă©mission-catastrophe sanglante fait sens.
LES 70S ET LE PARANORMAL :
Dans les faits, lâopinion publique des 70s, secouĂ©e par lâinfamie ambiante, entretient un rapport dâattraction-rĂ©pulsion avec le paranormal. Les mĂ©diums, les voyants et les exorcistes comme Ed et Lorraine Warren â experts du paranormal dont les terrifiantes aventures ont inspirĂ© la saga cinĂ© The Conjuring â ou le disgraciĂ© Uri Geller (un voyant et illusionniste tordeur de cuillĂšres) â sont spĂ©cialement en vogue. Ainsi, dĂšs la fin mĂȘme des annĂ©es 60, lâocculte et le surnaturel effraient mais ils sont, envers et contre tout, les superstars des mĂ©dias. ParticuliĂšrement la figure dĂ©moniaque, masque central de Late Night with the Devil.
Parmi les phĂ©nomĂšnes lucifĂ©riens les plus marquants dâalors, lâon se souvient de lâaffaire Charles Manson (1969), commanditaire sataniste de meurtres sanglants, un tollĂ© mĂ©diatique qui, depuis lors, a fait de lui une lĂ©gende carcĂ©rale.
La mĂȘme annĂ©e, Anton Szandor La Vey, fondateur de la scandaleuse Ăglise de Satan (1966), Ă©coule des camions de son Ćuvre : La Bible Satanique.
Plus effrayant encore, la frĂ©nĂ©sie mĂ©diatique entourant la maison Amityville, lieu de toutes les psychoses engendrant un livre âAmityville, La Maison du Diable (1977)â ainsi quâun premier film Ă©pique rapportant des millions au box-office.
Entre autres pĂ©loches horrifiques Ă succĂšs, les chefs-dâĆuvre Rosemaryâs Baby (1968), LâExorciste (1973) et La MalĂ©diction (1976), tous ayant des thĂšmes sataniques, explosent Ă©galement les chiffres nationaux (et mondiaux).
PLACE AU SPECTACLEÂ ! :
Pour en revenir Ă la fiction Late Night with the Devil, Jack Delroy, star en perte de vitesse aprĂšs une absence prolongĂ©e des mĂ©dias, mise tout sur le succĂšs de son show spĂ©cial Halloween. Ses invitĂ©s sont dâimportants acteurs de la scĂšne paranormale locale (certains remĂ©morant de rĂ©elles stars dâĂ©poque).
Parmi eux se trouvent lâĂ©nigmatique Christou, mĂ©dium douĂ© de pouvoirs psychiques et Carmichael Haig, ex-magicien sceptique venu dĂ©mystifier les dons surnaturels des personnalitĂ©s invitĂ©es. Plus tard, June Ross-Mitchell, Docteure en parapsychologie et autrice du livre Conversations avec le Diable apparaĂźt, accompagnĂ©e de la petite Lily Dâabo (prononcez « Di-abo »comme « diablo » !), sa derniĂšre patiente et fille adoptive ĂągĂ©e de treize ans.
Lâadolescente intĂ©resse beaucoup lâauditoire car elle serait prĂ©tendument possĂ©dĂ©e par un esprit dĂ©moniaque nommĂ© Abraxas. Quelques minutes aprĂšs lâarrivĂ©e de ces derniĂšres invitĂ©es, lâon apprend que lâenfant est la seule survivante dâun suicide de masse dĂ©clenchĂ© par le gourou sectaire Szandor Dâabo, lui-mĂȘme adepte dâAbraxas (« Szandor » en rĂ©fĂ©rence Ă Anton Szandor Lavey, citĂ© plus haut).
De lĂ , les choses sâenveniment. Car Ă trop jouer avec le feu, lâon se brule. AppelĂ© sur le plateau Ă lâaide dâune sĂ©ance dâhypnose opĂ©rĂ©e sur Lily, le dĂ©mon susnommĂ© Abraxas se manifeste et prend sournoisement le contrĂŽle des Ă©vĂ©nements.
LâENVERS DU DĂCOR :
Jack Delroy est un personnage scabreux dont la monstruositĂ© larvĂ©e se rĂ©vĂšle au grand jour grĂące aux rĂ©vĂ©lations du dĂ©mon Abraxas. Au dĂ©but du film, un rĂ©capitulatif annonce ainsi au spectateur que lâanimateur tĂ©lĂ© aurait entretenu des connections haut placĂ©es lui ayant donnĂ© accĂšs au lieu nommĂ© « The Grove », une retraite dâĂ©lite californienne pour hommes riches et puissants. Dans lâhistoire, ce repaire secret alimente de nombreuses rumeurs de cultes mystiques.
Lâon murmure notamment que Delroy aurait marchandĂ© sa femme (dĂ©cĂ©dĂ©e dâun cancer fulgurant) auprĂšs dâune entitĂ© dĂ©moniaque dans lâunique but de devenir riche et cĂ©lĂšbre⊠Ce dĂ©mon serait Abraxas, prĂ©sent sur les plateaux de « Night OwlsâŠÂ ». Comme on dit : « le Diable se cache dans les dĂ©tails », aussi, bien avant son apparition Ă lâimage, la prĂ©sence de lâentitĂ© diabolique, mĂȘme invisible, se lit Ă travers dâĂ©tranges occurrences, que ce soit dans lâattitude des invitĂ©s, du public ou dans le maniement de certains objets.
Si, encore une fois, les frĂšres Cairnes manient un trope bien connu (la possession dĂ©moniaque), lâaspect « found footage » leur permet de jouer avec les codes du genre, provocant un rollercoaster dâĂ©motions ĂŽ combien palpables. La performance des acteurs âet notamment de David Dastmalchian (Jack Delroy) â est impressionnante de justesse. MĂȘme sous couvert dâhumour noir, le frisson du « direct » prend aux tripes, notamment grĂące Ă de spectaculaires effets spĂ©ciaux, aussi bien numĂ©riques que physiques.
ONLY THE DEVIL CAN JUDGE ME :
Late Night With the Devil est une hilarante satire de lâhypocrisie des mĂ©dias. Ă travers la montĂ©e en puissance de la violence et les rĂ©vĂ©lations choc, Abraxas le dĂ©mon exacerbe avec une verve malicieuse les dĂ©rives de chacun : la soif de voyeurisme du public â donc nousâ et le cynisme de la production tĂ©lĂ©. Mais ce quâil veut avant tout, câest exposer lâhypocrisie de Jack Delroy, victime consentante dâun abominable meurtre par procuration (celui de sa femme).
Si le film laisse entendre que Delroy nâest quâun bouc Ă©missaire des Ă©vĂ©nements, Abraxas condamne sournoisement â et en directâ celui qui a fautĂ© par vanitĂ© et avarice. « Que de bondieuseries », me direz-vous, mais rappelons ici que les mĆurs amĂ©ricaines de lâĂ©poque sont encore trĂšs pieuses, pour ne pas dire pudibondes, malgrĂ© la libĂ©ration des mĆurs. La satire va, ici, jusquâau bout de son propos, notamment en critiquant, sous couvert dâhumour gore, lâimage trompeusement lisse des idoles tĂ©lĂ©visuelles.
UNE FICTION PAS SI FICTIVE :
Bien quâil ait existĂ© de nombreuses Ă©missions sur le paranormal Ă travers le monde, Ă ma connaissance, aucune ne sâest jamais terminĂ© en pugilat dans un bain de sang perpĂ©trĂ© par un dĂ©mon vengeur !
En revanche, certains autres dĂ©tails de Late Night with the Devil se rapprochent dangereusement de faits rĂ©els. Notamment la mention du lieu nommĂ© « The Grove », nom Ă©voquant lâexistence rĂ©elle et documentĂ©e du « Bohemian Grove », un club dâĂ©rudits amĂ©ricains, approchant ses 150 ans dâexistence.
FondĂ© en 1878 par le comĂ©dien, Ă©crivain et entomologiste Henry Edwards (1827-1891), il regroupe chaque annĂ©e une petite poignĂ©e dâhommes puissants (surtout des chrĂ©tiens blancs amĂ©ricains) Ă Monte Rio en Californie pour une retraite estivale. Les ex-prĂ©sidents Ronald Reagan et Richard Nixon sont canoniquement connus pour y avoir participĂ©. Ces retraites seraient notamment le siĂšge de rituels occultes et de rĂ©unions gĂ©opolitiques top secrĂštes.
En lâan 2000, lâenquĂȘte clandestine tournĂ©e au Bohemian Grove par lâanimateur radio Alex Jones, conspirationniste de renom, fait froid dans le dos. Ses images, montrant ce qui sâapparente Ă une cĂ©rĂ©monie occulte nommĂ©e Cremation of Care (« La CrĂ©mation des Tourments ») glacent le sang.
Elles sont disponibles sur YouTube dans lâĂ©pisode 4 de sa sĂ©rie documentaire : « Secret Rulers of The World ». Si depuis, ces images ont Ă©tĂ© maintes fois dĂ©criĂ©es et la crĂ©dibilitĂ© dâAlex Jones entachĂ©e, le mystĂšre du Bohemian Grove plane toujours.
REMPLIR SON DEVOIR :
Late Night With The Devil est une expĂ©rience. Un exercice filmique menĂ© avec brio par deux tĂȘtes-brĂ»lĂ©es australiennes. Les frĂšres Cairnes, munis dâun budget moyen de 2 Ă 3 millions de dollars se jouent des gimmicks des Ă©missions sensationnalistes amĂ©ricaines. Ils taquinent le divertissement tĂ©lĂ© outrancier de lâĂ©poque, ses paillettes clinquantes et ses faux-semblants pour en tirer un film concept dâune efficacitĂ© rare.
Coups de comâ putassiers, animateurs opportunistes et sĂ©quences backstage chaotiques, les rĂ©als Ă©paississent le trait du théùtral pour nous en mettre plein la vue. Plus quâun final anarchique, le show sâavĂšre grand-guignolesque dans une sĂ©rie de sĂ©quences choc essaimĂ©es tout au long du mĂ©trage. Un crescendo efficace qui pousse les potards de lâhorreur sans avoir lâoutrecuidance de se prendre trop au sĂ©rieux.
Si dâaucuns fustigent sa fin abrupte ou son « utilisation abusive de lâIA », Late Night with the Devil reste un film concept remplissant parfaitement son devoir : divertir intelligemment les amateurs de cinĂ© de genre.
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BONUSÂ : LES ERSATZ DU FILM
Amis fĂ©rus dâĂ©missions catastrophes filmĂ©es façon « found footage », voici quelques pĂ©pites analogues Ă Late Night with the Devil :
Les Contes de la Crypte, saison 2, épisode 16, Terreur en Direct (1990) :
Cet Ă©pisode haletant met en lumiĂšre lâĂ©mission fictive « Harry Rivers Live ». Le show tĂ©lĂ© retransmet en direct depuis lâancienne pension Ritter, vieille bĂątisse oĂč la propriĂ©taire des lieux sâest rendue coupable du meurtre dâune douzaine de ses pensionnaires afin de leur soutirer leur retraite. Depuis ce sordide fait divers, les supputations vont bon train concernant cette maison, rĂ©putĂ©e pour ĂȘtre hantĂ©e. Toujours Ă lâaffĂ»t des histoires les plus abracadabrantes, Harry Rivers a bien lâintention dâexploiter ce filon pour faire exploser lâaudimat.
Fun Fact : Le prĂ©sentateur vedette du show, lâacteur Morton Downey Junior, joue ici en quelque sorte son propre rĂŽle puisquâil fut lui-mĂȘme crĂ©ateur et prĂ©sentateur du Morton Downey Jr. Show (1987-1989), un virulent talk-show amĂ©ricain pionnier du concept de « trash TV ».
Ghostwatch (1992)Â :
Un faux documentaire devenu culte Ă propos dâune maison hantĂ©e, rĂ©alisĂ© par la BBC et diffusĂ© en direct sur les Ă©cran anglais pour Halloween. Au moment de la diffusion du show, les "acteurs" sont tous de vrais journalistes tĂ©lĂ© de la BBC et, grĂące Ă un scĂ©nario et des effets spĂ©ciaux efficaces, de nombreux tĂ©lĂ©spectateurs croient dur comme fer Ă la vĂ©racitĂ© des faits. Lâhistoire rocambolesque de ce « fauxcumentaire » aurait Ă©tĂ© inspirĂ©e par le cas suspect du Poltergeist dâEnfield, largement repris par la presse anglaise et derniĂšrement remis au goĂ»t du jour par le film The Conjuring 2 : Le Cas Enfield (2016) issu de la saga Ă©ponyme.
WNUF Halloween Spécial (2013) :
Un reportage sur le paranormal faussement tournĂ© en 1987. Cette comĂ©die horrifique amĂ©ricaine met en scĂšne un prĂ©sentateur tĂ©lĂ© dĂ©cidant dâenquĂȘter avec son Ă©quipe dans la maison Webber, une Ă©trange bicoque rĂ©putĂ©e hantĂ©e.
Son petit plus ? Un rĂ©alisme stupĂ©fiant avec une cascade de fausses coupures pubs typiques de lâĂ©poque.
LâHeure du Diable (The Cleansing Hour) (2016) :
Un film plus conventionnel cette fois-ci, oĂč deux prĂ©sentateurs qui diffusent des exorcismes en live sur le web sont forcĂ©s de dĂ©voiler leurs plus sombres secrets lorsqu'un DĂ©mon possĂšde une actrice en direct.
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Article écrit pendant une semaine de torture par Christelle Nabor, spécialiste en K-pop.
LES YEUX DE LA FORĂT (The Watcher in the Woods), QUAND DISNEY SE FAIT PEUR * ( â ïž spoilers â ïž)
Synopsis :
Un couple d'AmĂ©ricains, Helen et Paul Curtis, s'installe avec ses deux filles, Jan et Ellie, dans un manoir de la campagne anglaise. Cette grande bĂątisse est la propriĂ©tĂ© d'une mystĂ©rieuse vieille dame, Mme Aylwood, qui vit dans la maison d'hĂŽte voisine. Jan, l'aĂźnĂ©e des enfants, ressemble Ă Karen, la fille de madame Aylwood, qui a disparu trente ans plus tĂŽt, dans une chapelle abandonnĂ©e de la forĂȘt. Jan ne tarde pas Ă percevoir des phĂ©nomĂšnes Ă©tranges et inquiĂ©tantsâŠ
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DISNEY ET LES FILMS POUR ADULTES
« La cĂ©lĂšbre formule de Disney : Du divertissement pour toute la famille nâest en fait quâune pirouette marketing. Ceux qui croient encore que le gĂ©ant du loisir ne vise que le divertissement strictement familial sont de grands naĂŻfs. » Câest ainsi que parle en 1998, Patrick McDurrah, ex exĂ©cutif de chez Miramax** Ă propos de lâhistoire cinĂ©matographique de la firme Disney ***.
Car dĂšs le dĂ©but des annĂ©es 70, peu aprĂšs la mort du grand chef Walt Disney (1966), la sociĂ©tĂ©, souffrant dâune image de plus en plus vieillotte, veut Ă©largir ses horizons. Si en premier lieu, les Studios Disney restent en terrain sĂ»r avec des comĂ©dies bon enfant â comme Du Vent dans les Voiles (1970) ou Superdad (1973) â trĂšs vite, suivant la montĂ©e en puissance mondiale dâun cinĂ©ma dâhorreur ultra crĂ©atif (Suspiria, Alien, Halloween, LâExorciste, Les Dents de la MerâŠ), la Walt Disney Company lorgne volontairement du cĂŽtĂ© horrifique. En 1981, lâune de ses premiĂšres fictions « dâĂ©pouvante » se nomme Les Yeux de la ForĂȘt (The Watcher in the Woods).
UN RĂAL' QUI CLAQUE
Ă la tĂȘte du projet, le producteur Ron Miller accompagnĂ© du rĂ©alisateur John Hough, tous deux dĂ©jĂ connu des circuits Disney. La filmographie de Hough est impressionnante : en plus dâavoir travaillĂ© quelques Ă©pisodes de la cĂ©lĂšbre sĂ©rie Chapeau Melon et Bottes de Cuir (1961-1969) ainsi quâun film de la Hammer (Les SĂ©vices de Dracula (1971)), il dirige dâautres pĂ©pites Ă suspense comme La Maison des DamnĂ©s (1973), La Montagne EnsorcelĂ©e (1975) et sa suite Les Visiteurs dâun autre monde (1978). De sĂ©rieux projets qui convainquent les Studios Disney de le laisser prendre les rĂȘnes des Yeux de la ForĂȘt. Mais les choses vont sâavĂ©rer plus difficiles que prĂ©vu.
DES BĂTONS DANS LES ROUES
La production du film est un vrai cauchemar. LâĂ©quipe de production, craignant pour lâimage lisse de Disney, se perd dans dâinterminables tergiversations techniques et narratives. Jugeant par exemple le rĂ©cit dâorigine trop sombre et effrayant âil est tirĂ© du roman A Watcher in the Woods (1976) de Florence Engel Randall â la production contraint maintes fois les scĂ©naristes de remanier lâhistoire dâorigine. Le script final nâest alors validĂ© quâen juillet 1979, soit un mois Ă peine avant le dĂ©but du tournage.
UNE FIN INDĂCISE
Si le choix des acteurs et leur jeu satisfait pleinement les dĂ©cideurs, la scĂšne finale, par exemple, prĂ©sente de sĂ©rieux problĂšmes⊠La version finale du film doit rĂ©vĂ©ler un dĂ©nouement en partie tournĂ© dans un immense vaisseau spatial avec la dĂ©couverte dâun extraterrestre insectoĂŻde, crĂ©ature gĂ©ante sensĂ©e entrer en interaction subtile avec les protagonistes. Malheureusement, la scĂšne est si ambitieuse que les studios dâeffets spĂ©ciaux externes employĂ©s par Disney nâont pas le temps de terminer la sĂ©quence climax du film avant son avant-premiĂšre, Ă New York en 1980. Un Ă©vĂ©nement capital ne pouvant ĂȘtre repoussĂ© en raison de la cĂ©lĂ©bration prĂ©vue de longue date des 50 ans de carriĂšre de Bette Davis, actrice du film (Miss Aylwood), icĂŽne du cinĂ©ma hollywoodien et caution qualitĂ© du projetâŠ
SORTIE CATASTROPHE
Au pied du mur et pour garder la face, le studio bricole Ă la hĂąte une scĂšne de climax sans vaisseau. La crĂ©ature, quant Ă elle, bien que finalisĂ©e Ă temps, manque de subtilitĂ© par son aspect « cheap » exposĂ© frontalement aux yeux du public. Un dĂ©tail pas si insignifiant qui casse tout bonnement lâatmosphĂšre Ă©nigmatique de dĂ©part.
Le bon scĂ©naristique utilisĂ© pour colmater les manquements du studio voit ainsi les protagonistes expliquer gauchement ce quâil sâest passĂ© une fois le « danger » surmontĂ©. Un « danger » qui nâest jamais montrĂ©, ni mĂȘme suggĂ©rĂ©. Le climax du film, sa scĂšne sensĂ©e ĂȘtre la plus marquante nâexiste pas. Les critiques sont acerbes et le public déçu.
 Pire encore, Ă la suite de la dĂ©bĂącle, les studios Disney se passent des services du studio additionnel, puis dĂ©cident de confier la fin des travaux, non pas Ă John Hough, mais Ă deux internes de la boĂźte : Vincent mcEveety Ă la rĂ©alisation et Harisson Ellenshaw en tant que responsable des effets spĂ©ciaux. Sâils rattrapent tant bien que mal les Ă©cueils de leurs prĂ©dĂ©cesseurs, aucuns des deux hommes ne seront cependant crĂ©ditĂ©s au film pour des raisons contractuelles.
TOP OU FLOPÂ ?
AprĂšs tant de pĂ©ripĂ©ties, le film sort le 7 octobre 1981 dans sa version revue et corrigĂ©e. Ne reste Ă Disney quâĂ tenir ses engagements : attirer un public plus adulte tout en gardant la signature « Disney ». Mais malgrĂ© les efforts publicitaires colossaux de la firme, rien nây fait. Le public est confus et The Watcher in the Woods se plante au box office. La pellicule, bien que trĂšs correctement distribuĂ©e en salles ne rĂ©colte alors que 5 petits millions de dollars sur les 9 millions investis.
Malgré la débandade, Disney réitÚre deux ans plus tard avec La Foire des TénÚbres (Something Wicked this Way Comes) pour un résultat similaire.
RENAISSANCE CULTE
Cependant, les annĂ©es passant, les deux productions se voient rĂ©habilitĂ©es au statut de films cultes par une grande fourmiliĂšre dâamateurs de cinĂ©ma de genre. Leur atmosphĂšre sombre et leur statut dâoutsider expĂ©rimentaux « made in Disney » continuent Ă ce jour Ă sĂ©duire de nouveaux cinĂ©philes. De son cĂŽtĂ©, Disney change de stratĂ©gie en 1984 sous la direction de son nouveau PDG, Michael Eisner, premier directeur non-affiliĂ© Ă la famille Disney. Ce dernier procĂšde Ă lâachat direct de sociĂ©tĂ©s de productions cinĂ©matographiques comme Touchstone Films ou Miramax, ce qui permet par la suite Ă la multinationale de ne plus afficher directement son nom Ă lâĂ©cran. Ainsi, la firme continue Ă ce jour ses expĂ©rimentations filmiques Ă lâabris des regardsâŠ
Fun Fact : En 2017, un remake du film sort sur la chaine amĂ©ricaine Lifetime. RĂ©alisĂ© par Melissa Joan Hart â actrice phare de la sĂ©rie 90s Sabrina lâApprentie SorciĂšre (1996-2003), il remet en lumiĂšre lâactrice icĂŽne Anjelica Huston, cĂ©lĂšbre figure 90s des films Les SorciĂšres (1990), La Famille Addams (1991) et sa suite Les Valeurs de la Famille Addams (1993).
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*Crédits au site Chronique Disney.
**Ancienne société appartenant aux frÚres Weinstein et rachetée par la Walt Disney Company en 1993.
***Citation tirée du livre Disney The Mouse Betrayed, Peter & Rochelle Schweizer, 1998.
Vincent Price - House on Haunted Hill (1959)
dir. William Castle
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