Tout avait commencé lorsque mon aspirateur avait subitement changé d'avis. Non pas que ses opinions aient jamais été très variées, mais nous avions toujours pu nous mettre d'accord sur un point essentiel : il fallait aspirer ce qui se trouvait au sol et n'y avait pas sa place. J'ignorais s'il avait décidé que les choses au sol étaient tout compte fait bien où elles étaient ou si c'était la méthode qui n'était pas la bonne, toujours est-il qu'il cessa d'aspirer. Toujours aussi bruyant pourtant, il n'avait pas cessé de consommer de l'énergie mais ne l'employait plus à la tâche sur laquelle nous nous étions jusque là entendus. Peut-être avait-il un problème, quelque chose que j'aurais pu comprendre s'il y avait pu avoir un dialogue, mais nous n'avions jamais eu, pour travailler ensemble, à recourir au langage verbal, et je sus sans avoir à en faire l'épreuve que mes mots ne l'atteindraient pas, de même peut-être que les siens à ce moment même me passaient à travers. Ignorant donc s'il était en panne ou en grève, je jugeait bon, afin d'éviter être un spoliateur, de ne pas le débrancher.
Une semaine plus tard, mon aspirateur vrombissait toujours. Il n'aspirait toujours pas, et si j'avais eu à l'origine quelque idée de ce qu'il convenait de faire lorsqu'un appareil ménager ne fonctionne plus, je me trouvais alors incapable de penser à quoi que ce soit, excepté à ce vrombissement. Le son du moteur était devenu tout pour moi, au sens où il avait fini par occulter tout le reste. J'y trouvais peu à peu des nuances que je n'aurais pas soupçonné au premier abord. Il y avait plusieurs niveaux, un ronronnement, plusieurs sifflements, quelques cris, et alors qu'il m'avait semblé répétitif, je réalisai qu'il était en fait cyclique, insérant régulièrement dans son mouvement de subtiles variations. Je vivais encore ma vie, automatiquement, l'esprit empli de vibrations continues, les pieds traînant sur un sol jonché de miettes et de poussière.
Au bout d'une dizaine de jours, le son de l'aspirateur faisait partie de ma vie de façon beaucoup plus intime. A vrai dire, je ne l'entendais plus ; il était présent et je pouvais, en faisant un effort, me concentrer pour l'entendre, mais je l'ignorais inconsciemment de la même façon qu'on ne remarque pas la présence constante de notre nez dans notre champ de vision. C'est lorsque je sortais de chez moi que je remarquais la différence : les sons de la ville affairée qui m'environnaient me semblaient assourdis, et posés sur le fond d'un silence écrasant qui me rendait apathique, comme si j'étais couché dans un lit, couvert par une dizaine de couvertures. Un autre détail troublant était que les paroles de mes semblables m'apparaissaient de moins en moins intelligibles, plus proche du bruit que du discours, pour peu que je me laisse aller un tant soi peu à l'inertie rampante qui me suivait comme une odeur.
Un matin, je fus réveillé par un murmure. Sitôt que j'eus retrouvé mes esprit, je tâchais d'en localiser la source, mais cela s'avéra très difficile, tant le son semblait venir de partout à la fois, ce qui était un sentiment très particulier dans la mesure où c'était un son très faible, trop a priori pour pouvoir résonner contre les parois d'une façon discernable pour mes oreilles humaines. Après plus d'une heure à écouter aux murs, je résolus que le son provenait de l'intérieur de l'appartement. Comme on l'aura sans doute compris, mon entendement était, lors de cette période singulière, très limité, si bien que je mis un temps considérable à faire le lien entre ce son persistant et mon aspirateur tournant à vide depuis près de deux semaines. Par l'effort de concentration conscient que j'ai décrit plus haut, j'écoutais le son du moteur et sursautai brutalement lorsque le murmure se changea instantanément en un discours intelligible prononcé d'une voix égale.
Cela donnait quelque chose comme ceci : « Je ne m'échappe pas, en fin de compte, et je n'ai pas de prise sur le temps, ni sur les choses, et elles s'éparpillent, pourquoi pas ? Je n'ai jamais pensé pouvoir les contrôler. Je n'ai jamais imaginé que quoi que ce soi m'appartienne. Mais j'ai parfois espéré comprendre, je l'ai cru même, j'ai pensé être lucide, jusqu'à ce qu'un accès d'authentique lucidité me rappelle que je ne comprenais rien. J'ai cru être prisonnier de moi-même, et j'ai découvert avec horreur que j'étais libre. Je n'ai jamais depuis arrêté d'essayer d'oublier. Peut-être, en ce sens, suis-je bien prisonnier. Mais je ne serai jamais plus sûr de rien, ou c'est du moins ce que je me promets, car je ne pousse pas la contradiction au point d'en être sûr. Et cependant, encore, j'espère. J'espère trouver quelque chose que je ne souhaite posséder d'aucune manière, mais dont je perçois l'existence avec reconnaissance. J'espère devenir, à défaut d'utile, pertinent. J'espère apprendre à ressentir plus fort et regarder avec moins de pragmatisme, j'espère retrouver le sens du jeu et percer les murs de verre de ma cage pour laisser circuler l'air et envoyer mes paroles voyager dans l'atmosphère, plus loin que je n'irai jamais moi-même. Espérant mais croyant à peine en l'espoir, j'attends le renouveau, la transfiguration, comme un dû, comme un arbre attend la pluie. Je ne m'échappe pas, en fin de compte, et je n'ai pas de prise sur le temps, ni sur les choses, et elles s'éparpillent, pourquoi pas ? » Ayant bien compris que le discours tournait en rond, j'éteignais finalement l'aspirateur, et alors que la voix s'effaçait, elle redevenait vrombissement, et je sus parfaitement ce que je devais faire. Le lendemain, j'allais le porter au magasin où je l'avais acheté ; par chance, la garantie était encore valide, et on me le remplaça aussitôt sans aucun frais.