Le « tu » et le « vous » : pourquoi ça vaut pas la peine (selon moi).
Quelques remarques dâune Anglaise qui comprend pas le besoin de deux maniĂšres de dire la mĂȘme chose, puisquâen sa langue il nây a quâune : « you ».
Alors, les Français, le « tu » et le « vous » : câest quoi, tout ça ? Pour une Anglaise, dont la langue nâa absolument pas ce phĂ©nomĂšne, câest vraiment bizarre. Pas maintenant, bien sĂ»r, parce que jâen suis trĂšs bien habituĂ©e. Mais la premiĂšre fois, on en comprend absolument rien. Maintenant il y a de diffĂ©rents niveaux de respect avec lesquels parler avec un autre ? Et je dois apprendre toutes les possibles circonstances pour ne pas insulter les gens par hasard ? Super. Alors, jâai bien compris quâon utilise le « tu » pour parler avec les animaux, les enfants, la famille, les amis proches et Dieu. On utilise toujours le « vous » pour parler avec tous les autres, spĂ©cialement les adultes quâon vient de connaĂźtre, ou mĂȘme les adultes quâon connaĂźt bien mais qui on a besoin de respecter et mettre Ă un peu de distance, comme les profs ou les collĂšgues. Peut-ĂȘtre ça semble logique, mais je vous assure que ce ne lâest pas. Pourquoi on respecte pas Dieu ? Si on a besoin de respecter quelquâun, câest sĂ»rement lâĂȘtre qui a créé lâunivers ? Et peut-ĂȘtre on dĂ©teste le prof de maths ou dâanglais, alors quâest-ce quâon lui dit ? On a absolument pas envie de le respecter, mais on peut pas le tutoyer non plus parce quâon a pas le droit. De la mĂȘme façon, peut-ĂȘtre on reçoit un animal pour lâanniversaire comme une surprise. Un petit chaton, par exemple. On lâappelle Cookie. Et câest tellement sympa et mignon et on lâadore avec tout le cĆur. Et on apprĂ©cie sa prĂ©sence dans la vie beaucoup plus que celle du prof dĂ©testĂ©. On veut le montrer son importance Ă ce petit chaton. Ăa vous a donnĂ© autant dâamour et de joie et il mĂ©rite plus quâon le tutoie. Quâest-ce quâon fait ? On le vouvoie ? Mais non : vouvoyer un petit chaton câest absurde ! Mais qui a créé ces rĂšgles stupides ? Peut-ĂȘtre ce chaton qui vous aime sans condition mĂ©rite vraiment plus le « vous » que ce prof que vous a puni pour pas faire les devoirs. Câest un exemple extrĂȘme, je sais, mais je marque un point.
Mais bon, jâai pas voulu Ă©crire tout ça. Ce que jâai voulu Ă©crire câest quelque chose de mes expĂ©riences en France avec ces deux petits mots, et tous les problĂšmes quâils ont provoquĂ©s pour moi. Parfois, il y a des expressions qui utilisent un de ces deux mots, et on les apprend toujours dâune maniĂšre spĂ©cifique : câest normalement avec les « vous » au cas oĂč on parle avec quelquâun quâon doit respecter (donc la plupart du temps). Je pense spĂ©cifiquement Ă lâexpression « sâil vous plaĂźt ». Câest une des premiĂšres phrases quâon apprend comme Ă©tranger. En fait, mĂȘme les Anglais qui parlent pas le français savent que « sâil vous plaĂźt » câest « thank you ». Câest un fait bien connu. Mais ce quâon ne connaĂźt pas trop câest quâil y a aussi une autre phrase pour dire ça : « sâil te plaĂźt ». Et vous, les Français, pensent « Mais bien sĂ»r, il y a deux phrases pour quâon puisse tutoyer et vouvoyer les deux ! » Mais bon, imaginez un monde oĂč il y a quâun seule mot pour dire ça. Câest pas une phrase avec de la signification comme en français, câest quâun mot qui veut dire ça, simplement parce que oui. Câest juste comme ça, et ça change jamais. Et ce petit mot câest « thank you ». On sait pas quâil y a deux maniĂšres de le dire en français, parce que câest pas logique. On apprend pas ça. Et mĂȘme si lâon apprend, comme moi, on pense jamais à ça parce quâon lâutilise jamais. Je vous assure, les Français, que ça provoque des situations assez bizarres quand on est Ă la porte de lâĂ©cole oĂč on travaille et on a oubliĂ© la clĂ©. Mais pas de soucis : câest lâheure du repas ! Tous les enfants ont mangĂ© et ils jouent dans la cour. La porte sâouvre sans clĂ© de lâautre cĂŽtĂ© oĂč ils sont. Je vois quelques enfants que je connais et je les appelle : « Salut ! Jâai pas de clé ». « Oh, je peux tâouvre la porte, si tu veux. » « Ăa serait super, sâil vous plaĂźt ! » Attends, je viens de tutoyer un enfant  de 7 ans lĂ sans mâen rendre compte ?
Et quâest-ce quâon fait la premiĂšre fois quâon connaĂźt quelquâun avec un peu prĂšs le mĂȘme Ăąge ? Jâai toujours tutoyĂ© les jeunes comme moi, mais je sais quâen quelque moment je dois terminer de le faire. Si un ado de 18 ans connaĂźt quelquâun au lycĂ©e pour premiĂšre fois, il peut le tutoyer, je crois. Mais si un adulte de 50 ans connaĂźt un autre adulte de 50 ans, il a absolument pas le droit de le tutoyer la premiĂšre fois. Quand jâĂ©tais au lycĂ©e jâai tutoyĂ© tout le monde, mais je suis plus ado. Jâai dĂ©jĂ 22 ans. Lâautre jour, jâai tutoyĂ© une Française que je venais de connaĂźtre et qui avait un peu prĂšs le mĂȘme Ăąge, mais jâavais aucune idĂ©e si je lâavais offensĂ© pour lâavoir pas montrĂ© plus de respect. Mais si je lâavais vouvoyĂ©, peut-ĂȘtre je lâaurais aussi offensĂ©e parce quâelle se sent encore jeune. Si on choisit mal, on va blesser la personne sans doute, et jâai aucune idĂ©e quel Ăąge je devrais avoir pour commencer Ă vouvoyer tous du mĂȘme Ăąge que moi. Chaque fois que je parle avec quelquâun du mĂȘme Ăąge, je sais pas quoi dire et je risque quâon me donne un coup de poing au visage. Câest vraiment compliquĂ©, et ça fait de la peur.
Mais ce nâest que ça. Peut-ĂȘtre jâoffense les autres sans le savoir, mais ils me blessent aussi. Toutes les personnes qui savaient pas quel Ăąge jâavais mâont vouvoyĂ©. Le chauffeur de bus. Les personnes derriĂšre la caisse dans les magasins et les supermarchĂ©s. Les salariĂ©s de la CAF, de la SĂ©curitĂ© Sociale, de la banque. Les personnes avec qui jâai parlĂ© dans la rue. Les filles Ă lâarrĂȘt de bus qui avaient peut-ĂȘtre deux ans moins que moi. Mais je me suis rendue compte que les personnes qui savaient plus ou moins quel Ăąge jâavais mâont toujours tutoyĂ©. Par exemple, quand tous les assistants Ă©taient arrivĂ©s en France, il y avait une rĂ©union avec un homme de lâEducation Nationale. Il avait peut-ĂȘtre 40 ans. Nous les assistants avions un peu prĂšs 20 ans et il le savait. Il nous a tutoyĂ© tous. Aux Ă©coles oĂč jâai travaillĂ©, les maĂźtres se sont tutoyĂ©s. « Ăa va », jâai cru, « Ils sont tous des amis ». Ils mâont tous tutoyĂ©e aussi. Peut-ĂȘtre vous voyez pas de problĂšme, mais je vous explique. Jâai toujours vouvoyĂ© tous les maĂźtres, parce quâils Ă©taient plus ĂągĂ©s que moi, jâĂ©tais au travail, je les connaissais pas trĂšs bien, je suis Ă©trangĂšre et gĂ©nĂ©ralement câest pas ma place de tutoyer des personnes comme ça. Alors je les ai vouvoyĂ© pendant toute lâannĂ©e et jâai attendu un moment oĂč ils disent « Ăa va, il y a plus besoin de nous vouvoyer », mais ils lâont jamais dit. Je les ai vouvoyĂ©, et ils mâont tutoyĂ©, et câĂ©tait comme ça. Jâai pas aimĂ©. Jâai cru quâils me tutoyaient pas parce que je sois leur amie. Si je lâĂ©tais, ils mâauraient dit de les tutoyer aussi. Mais non. Quoi, alors ? Il nây a quâune autre possibilitĂ©, et câest que les maĂźtres mâont cru encore une enfant comme les petits Ă lâĂ©cole avec qui je travaillais. Jâai pas apprĂ©ciĂ© ça, et jâai jamais compris pourquoi ils me respectaient pas. Je sais que je suis jeune, mais je suis adulte quand mĂȘme. Peut-ĂȘtre je savais pas quâest-ce que je faisais, mais je suis pas maĂźtresse, je suis Ă©tudiante. Mais ce nâest pas une excuse pour me traiter sans respect comme une petite de 7 ans ! Un autre problĂšme câĂ©taient mes Ă©lĂšves. Ils vouvoyaient toujours les maĂźtres, bien sĂ»r, mais ils me tutoyaient, sauf les CM2 qui avaient appris un peu de respect. Je sais que les enfants mâont vu plus comme une amie cool et jeune que comme une vrai maĂźtresse, mais je croyais que je mĂ©ritais un « vous » quand mĂȘme. Je voulais encore du respect, mais je crois que je lâavais pas. Au moins ça explique toute la mauvaise conduite pendant mes classes : jâĂ©tais un « tu » et pas un « vous ».
Ce post se fait assez long, mais je nâai quâune autre remarque Ă faire sur ce sujet. Au dĂ©but, jâai fait mention que peut-ĂȘtre on respecte pas la personne quâon doit vouvoyer, ou on respecte et aime quelquâun (ou un chaton) quâon doit tutoyer. Quand jâĂ©tais en France, jâai connu un mec Ă lâĂ©glise qui Ă©tait responsable des jeunes. Il Ă©tait hyper sympa et cool et une soirĂ©e il mâa invitĂ© chez soi avec quelques autres jeunes de lâĂ©glise. Et chez soi, je lâai vouvoyĂ©, une fois. Il Ă©tait assez jeune, mais jâai cru quâil avait 5-7 plus que moi. Je savais quâon Ă©taient un peu des amis, mais jâai dĂ©cidĂ© de le vouvoyer parce quâil Ă©tait plus ĂągĂ© que moi, jâĂ©tais dans sa maison, il mâavait jamais dit de le tutoyer, je voulais pas blesser un mec si aimable qui mĂ©ritait un « vous » et, tout simplement, jâavais jamais tutoyĂ© quelquâun qui soit pas un ami de mon Ăąge du lycĂ©e. Ăa mâĂ©tait vraiment bizarre lâidĂ©e de tutoyer une vraie « grande personne ». Mais quand il mâa entendu parler avec lui de cette façon, il mâa dit toute de suite « Tutoies-moi ! On est des amis ici ! Le « vous » câest que pour le respect. » JâĂ©tais un peu triste que jâavais pas le droit de vouvoyer un homme qui lâa beaucoup mĂ©ritĂ©, selon moi, et je savais pas quoi faire ou quoi dire, sauf lui crier confusĂ©ment en rĂ©ponse « Mais je veux te respecter ! »