Il est un lieu oĂč la mer parle et oĂč les bateaux possĂšdent leur propre mĂ©moire. Il est un lieu oĂč les morts ne renoncent jamais vraiment et remontent Ă la nuit tombĂ©e danser sous la voie lactĂ©e. Il est un lieu oĂč quelque chose persiste, un entre-monde, une faille, une plaie profonde oĂč la vie et lâaprĂšs se mĂ©langent. Il est un lieu oĂč les Ăąmes reviennent sans cesse, semblable Ă la marĂ©e, sâĂ©chouer sur ces grĂšves quand bien mĂȘme le monde peut ĂȘtre beau et grand. Un bout de terre, lovĂ© dans son berceau dâĂ©cumes et dâabysses monstrueuses. FigĂ© dans le temps. EthĂ©rĂ© dans son manteau de brume. Il est un lieu. Il est lâOdyssĂ©e. Muse des marins. Terre dâasile des Ăąmes incarnĂ©es et dĂ©sincarnĂ©es.
LâOdyssĂ©e est un endroit singulier. Il suffit dây poser un pied pour se sentir imprĂ©gnĂ© par ce quâelle dĂ©gage. Une force si puissante semblant Ă©merger de la terre pour sâattacher aux chevilles des vagabonds curieux et des Ăąmes Ă©reintĂ©es. Car lâodyssĂ©e nâest pas le monde. elle est une part de ce monde, Ă part de ce monde. (Vous trouverez cette citation gravĂ©e dans les bancs, inscrite sur quelques bateaux, mise dans le bĂ©ton - pour se rappeler, peut-ĂȘtre, quâici est un ailleurs quâaucun ne saurait soumettre.) CernĂ©e par les eaux , un parfum d'iode, dâalgues et de mystĂšres infecte lâair. Que ce soit dans ses terres les plus reculĂ©es, le long de ses plages dĂ©sertiques ou dans lâagitation du port oĂč marins et marchands sâagitent parmi les caisses de poissons, ce sentiment vous poursuivra partout. Un mĂ©lange entĂȘtant de tourmente et de paix ; car ici, lâon y vient pour faire face Ă ce que les bruits du monde cachent. Si lâon peut se rĂ©fugier de lâunivers, lâon se doit dâaccepter qui lâon est, dans la profondeur la plus obscure de ses chairs et de son esprit. Il ne reste plus que soi et la mer. Immense dans son manteau de grisaille. On ne peut que s'y sentir minuscule, larvĂ© dans sa propre solitude. LâOdyssĂ©e, aussi belle quâelle peut ĂȘtre maudite. Aussi reposante qu'elle est vile. Un paysage de carte postale somnolant oĂč le visage fatiguĂ© des vieux pĂȘcheurs dĂ©vorĂ© par leurs barbes dâargent racontent lâhistoire dâune terre sacrĂ©e et insoumise. HantĂ©e par ses morts mais surtout par ses vivants. Un lieu de magie oĂč lâon retrouve loin dâici, dans la prose de quelques poĂštes quâon pourrait croire fous ou ivres, les mystĂšres Ă peine effleurĂ©s de ce quâelle cache.
















