LE FOLKLORE ;- d'os et de brume
;-Â SEA MITHER ; LA MĂRE DE LA MER
On dit quâĂ lâaube des saisons, quand la glace encore tient les fonds, la mĂšre de la mer sâĂ©veille. Nul ne sait si elle est femme, brume ou vague, mais il est dâusage de lui parler comme Ă une ancienne. Chaque printemps, la MĂšre livre bataille contre le seigneur des froids, un esprit rugueux nommé Teran, dont le souffle gelĂ© dĂ©chire les voiles et Ă©trangle les filets. Lorsque la MĂšre triomphe, les eaux se font douces, les vents dociles. Les pĂȘcheurs rentrent les barques pleines, les ports respirent. Mais lorsque son pouvoir sâĂ©tiole, au dĂ©clin de lâĂ©tĂ©, la mer se rappelle quâelle ne promet rien.Alors, les villages referment leurs portes, allument des feux sur les falaises, et certains murmurent peu avant lâaube : « Que la mĂšre veille, car nous ne sommes que pensant.. »
;-Â LE NUCKELAVEE
Il est des monstres auxquels on ne donne pas de nom Ă la lĂ©gĂšre. Le nuckelavee est de ceux-lĂ . Les anciens le dĂ©crivent comme un cavalier sans peau, fusion grotesque dâhomme et de bĂȘte, dont la chair nue ruisselle et dont le souffle seul flĂ©trit tout ce quâil effleure. Quand l'hiver rĂšgne, on prĂ©tend quâil remonte des profondeurs et foule les terres dĂ©trempĂ©es, apportant avec lui les calamitĂ©s ; épidĂ©mies, famine, bĂ©tail frappĂ© de fiĂšvres. Les marins accusaient son ombre de tout ce quâils ne comprenaient pas : la sĂ©cheresse, les filets vides, la mort rapide et sourde. Mais il existe un rempart contre lui, mince et presque dĂ©risoire : lâeau douce. Aucun dĂ©mon des flots ne la supporte, dit-on. Ainsi, ceux qui doivent traverser la lande par une nuit sans lune Ă©vitent les ponts et prĂ©fĂšrent les guĂ©s, lâeau claire jusquâaux genoux, convaincus que le monstre ne les y suivra pas. Il nâest pas rare, dans les rĂ©cits les plus sombres, que lâon conclue : « ce n'est pas la mer qui rĂŽde, mais la faim du monde. »
;-Â STOOR WORM ; LE SERPENT-MONDE
Bien avant que lâon nommĂąt les Ăźles, il y avait le serpent-monde, un flĂ©au si vaste que son souffle ravageait les cĂŽtes, brisant les ports comme on dĂ©chire un filet usĂ©. On raconte quâil pouvait avaler un navire entier sans que la mer nâen garde trace. Son corps ondulait sous les vagues comme une montagne vivante, et lorsquâil approchait des rivages, la terre tremblait comme une bĂȘte effrayĂ©e. Un jour, un jeune homme, sans nom dans les versions anciennes, fut dĂ©signĂ© par le roi pour l'affronter. Par ruse, ou dĂ©sespoir, il jeta dans le flanc du monstre un feu destiné à consumer des mondes. Le serpent hurla, tomba, puis sâeffondra dans les flots. De son corps gisant naquirent les archipels, et de ses dents, dit-on, nos falaises blanches. Ce mythe nâoffre ni morale ni consolation. Il rappelle simplement que rien ne naĂźt sans violence, et que les Ăźles que nous foulons furent arrachĂ©es Ă une bĂȘte mourante.
;-Â LES TROWS
La nuit, dans les vallĂ©es creuses, il arrive quâon entende une musique trop belle pour ĂȘtre humaine. Alors, on dit que les trows sont Ă lâĆuvre. Ceux-lĂ ne sont ni vivants ni morts, mais quelque chose entre les deux ; silhouettes sĂšches, yeux caves, toujours affamĂ©s de chaleur et de voix. Les uns hantent les collines, attirant les musiciens et les Ăąmes solitaires. On prĂ©tend quâils jalousent les chants humains, quâils les volent, et quâils dĂ©robent parfois ceux qui les portent. Les autres, vĂȘtus dâalgues et sel, hantent les rochers, dĂ©robent les prises, percent les filets, et, parfois, miment la voix dâun enfant pour attirer les marins imprudents. Ceux qui ont entendu leur rire disent quâil nâa rien de cruel, seulement de vide.
;-Â LES FINFOLK
Les Finfolk ne sont pas monstres, mais souverains. Ils rĂšgnent sur un royaume invisible, dont les portes ne sâouvrent quâaux naufragĂ©s et aux curieux, rarement aux vivants. Ils apparaissent parfois sous forme humaine, beauté impeccable, regard vitreux. Dâautres fois, leurs corps se font Ă©cailles, nageoires, reflets terribles dâune mer qui exige plus quâelle ne donne. Les femmes et les hommes sĂ©duits par les finfolk ne reviennent jamais les mĂȘmes. Quand ils reviennent, dâailleurs. Les pĂȘcheurs affirment quâil faut Ă©viter de contempler la mer trop longtemps au crĂ©puscule. Il y a des chants qui ne demandent pas Ă ĂȘtre entendus.
;-Â LES SELKIES
CrĂ©atures marines possĂ©dant une double nature, les Selkies apparaissent tantĂŽt sous forme humaine, tantĂŽt sous l'apparence d'un phoque au pelage luisant et au regard profond, se faufilant avec grĂące entre les vagues. Sur terre, elles conservent une élĂ©gance incontestable et une aura mystĂ©rieuse qui trahissent bien souvent leur origine aquatique. Aussi insaisissables que fascinantes, aussi belles que cruelles, elles attirent la fascination aussi bien que la folie de ceux qui cherchent Ă les faire prisonniĂšres car leur liberté ne peut leur ĂȘtre ĂŽtĂ©e et leur loyautĂ© Ă l'ocĂ©an est absolue. Elles se mĂȘlent aux mortels pour explorer leur monde, observer leurs moeurs ou mĂȘme influencer leur destinĂ©e, usant de leurs charmes et de leur intelligence pour contourner les malices du monde humain mais leur retour Ă l'eau est inĂ©vitable : la mer rĂ©clame toujours les siens et nul ne peut retenir une selkie contre son grĂ©.
(( Pour les Ă©trangers, tout cela nâest que superstition, poĂ©sie et peur. Pour les habitants de lâOdyssĂ©e, ce sont des pactes. Des pactes fragiles, nĂ©gociĂ©s entre les vivants et les puissances qui grondent sous la mer. Car ici, on ne cherche pas Ă vaincre les forces du monde. On cherche seulement Ă ne pas ĂȘtre remarquĂ©. ))
;-Â OFFRANDES DE SEL ET D'OS
Lors des nuits oĂč la mer se fait lourde, les habitants dĂ©posent sur le seuil des maisons un petit monticule de sel, pour les vivants, et un fragment dâos, pour les morts. Le sel appelle la protection de la MĂšre de la Mer. Lâos apaise ceux qui nâont jamais quittĂ© les profondeurs. Celui qui oublie ce rituel attire les Trows comme des mouches.
;-Â VEILLĂES DE BRUME
Quand la brume descend des falaises et efface les chemins, il est interdit de nommer la mer par son nom. On lâappelle « Elle ». Simplement. « ne dis pas son nom, oĂč elle viendra Ă©couter. » Les anciens assurent que les finfolk se glissent dans ces nuits suspendues, cherchant les Ăąmes distraites, celles qui marchent sans croix, sans fer, ni cuir mouillĂ©.
;-Â TABOUS DE NAVIGATION
Il existe des rĂšgles tacites dans les ports, transmises avant mĂȘme que lâon apprenne Ă nager :
Ne pas siffler sur un navire, cela appelle les vents mauvais.
Ne pas compter les étoiles depuis le pont, elles sont les yeux des Finfolk.
Ne pas prononcer le mot « hiver »,  il appartient au Nuckelavee.
Certains marins préfÚrent perdre une journée plutÎt que de braver ces interdits. Ceux qui rient du folklore ne rient jamais longtemps.
;-Â CHANTS DE MARĂE
Aux premiĂšres lueurs, lorsque la mer se retire, les femmes chantent des strophes anciennes pour « retenir le monde ». Des priĂšres brĂšves, rauques, chargĂ©es de sel et d'haleine froide. Elles disent qu'il faut « Nourrir la mer tous les matins, pour qu'elle ne se nourrisse pas des nĂŽtres ». Les enfants apprennent ces mots avant mĂȘme le langage.
;-Â AUTELS DE GRĂS ET CENDRES NOIRES
Sur les plages de l'Ăźle maudite, les Ăcumes bĂątissent des autels pour honorer la mĂšre de la mer. Objets trouvĂ©s, ossements blanchis, fragments de mĂ©tal rongĂ© par le sel. Chaque autel est un troc : « nous te donnons ce qui ne nous appartiens pas. Laisse nous respirer encore une saison. » Les jours de tempĂȘte, nul ne sâen approche. Car la mer vient y reprendre ce quâon lui vole.
;-Â TALISMAN DE SANG ET DâALGUES
Les pĂȘcheurs portent parfois autour du cou une corde tressĂ©e dâalgue sĂ©chĂ©e, trempĂ©e dans leur propre sang. On dit que tant que la corde ne casse pas, la mer ne rĂ©clamera pas leur corps. Beaucoup rient de ce rituel, mais tous connaissent quelquâun que la mer a pris avant lâheure.
;-Â VĆUX DES MORTS
Quand un corps est perdu au large, on ne dit pas « il est mort ». On dit : « il est passĂ© chez les finfolk » ou « elle lâa pris ». On laisse un vĂȘtement ou une paire de chaussures sur le rivage. Jamais une tombe. Car enterrer un absent, câest le condamner Ă ne pas trouver dâeau, et donc, Ă revenir.
-- Nous avons le plaisir de vous présenter, en son entiÚreté ou presque, l'annexe sur le folklore de l'Odyssée. Et surtout, nous vous souhaitons une heureuse nouvelle année, qu'elle vous apporte tout ce que dont vous avez besoin!