Autour du prochain, vous vous pressez ; et pour ce faire avez de belles paroles. Mais je vous dis : votre amour du prochain est votre mauvais amour de vous-même.
Vers le prochain, vous vous fuyez vous-mêmes et de cela voudriez faire une vertu ; mais moi, je perce à jour votre « désintéressement ».
Le tu est plus ancien que le je ; le tu fut sanctifié, non encore le je ; ainsi se presse l’homme vers son prochain.
Vais-je vous conseiller d’aimer le prochain ? Encore je préfère vous conseiller de fuir le prochain et d’aimer le lointain !
Plus haut que l’amour du prochain est l’amour du lointain et de l’avenir : plus haut encore que l’amour des hommes est l’amour des choses et des spectres.
Ce spectre qui vers toi accourt, mon frère, est plus beau que toi ; que ne lui donnes-tu et ta chair et tes os. Mais tu as peur de toi et cours vers ton prochain.
Vous-mêmes vous ne vous supportez, ni suffisamment ne vous aimez : maintenant vous voulez séduire le prochain pour qu’il vous aime, et par son erreur vous donne semblance d’or.
Je voudrais que, quels qu’ils soient, vous ne supportiez ni vos prochains ni leurs voisins ; ainsi de vous-mêmes vous faudrait-il créer et votre ami et son cœur débordant.
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Gallimard, 1971