L'oréade prend le char, les dragons, et s'élève dans les airs. Elle arrive dans la Scythie, s'arrête sur le sommet escarpé du mont Caucase, dételle les rapides serpents, cherche la Faim, et la voit arrachant péniblement, avec ses ongles, avec ses dents avides, quelques brins d'herbe rare, indigente, dans un champ hérissé de rochers. Ses cheveux se hérissent et couvrent son œil éteint; la Pâleur siège sur son front; ses lèvres sont livides; ses dents aiguës, noircies par la rouille; sa peau rude, au travers de laquelle on peut voir ses entrailles; ses os arides et décharnés se soutiennent en squelette courbé; pour ventre elle a la place que le ventre occupe. Sa poitrine se creuse, et sa gorge desséchée semble pendre à l'épine du dos. La maigreur a grossi ses articulations; ses genoux pointus ont une jointure énorme, et ses talons s'enflent et s'allongent en dehors.
D'aussi loin qu'elle la voit, et n'osant s'approcher d'elle, l'oréade lui transmet les ordres de Cérès. Elle s'arrête à peine, et cependant croit déjà sentir l'aiguillon de la Faim. Elle se hâte de remonter sur son char, tourne les rênes, et revole aux champs de Thessalie.
La Faim, quoique dans tous les temps si contraire à Cérès, se dispose à exécuter l'ordre qu'elle reçoit. Un tourbillon rapide l'emporte au palais de l'impie. Elle entre alors que le sommeil sur ses yeux répandait ses pavots. La nuit couvrait la terre de son ombre. La faim s'étend sur lui, l'embrasse, le serre sur son sein : sa bouche impure souffle dans sa bouche; et quand de son haleine les poisons dévorants ont pénétré ses entrailles et courent dans ses veines, le monstre quitte une terre pour lui trop fertile, regagne ses rochers arides et son affreux désert.
Encore bercé dans les douces illusions du sommeil, Érysichthon demande et voit des mets imaginaires. Il ouvre une bouche avide, fatigue ses dents sur ses dents, et son gosier ne reçoit que du vent. Il s'éveille; une faim ardente le presse et le déchire. Elle règne dans sa gorge aride et dans ses entrailles, gouffre toujours avide. Il ordonne, et sur sa table les mets se succèdent en vain. On dépeuple pour lui les airs, les forêts, et les mers. Il dévore sans cesse, demande d'autres mets, d'autres mets encore, et reste insatiable. Ce qui nourrirait un peuple tout entier ne peut lui suffire; et plus il avale, il engloutit, et plus sa faim s'augmente. Tel l'Océan qui boit tous les fleuves de la terre, appelle encore leurs flots. Telle la flamme croît plus elle a d'aliments; tout ce qui la nourrit étend sa rage au lieu de la calmer, et consumant sans cesse, elle s'irrite en consumant : tel Érysichthon reçoit, dévore, et demande toujours. Rien ne peut apaiser l'horrible faim qui le travaille, et plus il veut l'assouvir, plus elle est implacable.