#30jourspourécrire #jour11 #lacimedelenfance
J'ai écarté les pans de ma mémoire comme on ouvre avec ses doigts le rideau velours d'un théâtre pour jeter un oeil sur la salle avant la représentation. Une once de trac, une once de curiosité, une once d'excitation. La mémoire est capricieuse, elle ne découvre que ce qu'elle veut bien révéler.
Une cour d'école, un pantalon gris qui gratte et une veste longue sans manche taillés dans un costume de mon père par les doigts de fée de ma mère, et une ronde chantée "au palais royal, c'est un beau quartier, toutes les jeunes filles sont à marier...".
Une grande fenêtre double ensoleillée et sur le rebord, une boîte qui toque, je n'ose pas l'ouvrir, pas encore...que vont donner les petits pois sauteurs de pif gadget?
La pièce interdite de la maison de famille en Franche comté, les adultes sont bien trop occupés avec l'alcool de poire, mes cousins et cousines et moi rejouons dans le noir avec nos lampes torches, un remake du club des cinq, je suis Claude évidemment, même si dans les romans de la bibliothèque verte, elle m'agace un peu.
La mémoire est un arbre qui pousse à l'envers, plus le souvenir est profond, plus les branches sont distantes les unes des autres et plus il est difficile de les atteindre.
Les guêpes tournent autour du piège que mon Pépère André a fabriqué pour qu'elles ne me piquent pas. Quelques unes se débattent au fond dans l'eau mélangée à la confiture de quetches. Il est vieux Pépère André, il est doux, il ne parle pas souvent mais je le comprends, même dans ses silences. Je le suis partout et quand on s'asseoit tous les deux sur le banc derrière la maison, il s'endort un peu le menton sur sa main qui tient sa canne. Alors je lui caresse l'autre main et il sourit derrière sa moustache blanche.
Chez Mère-grand en Picardie, je ne veux pas aller donner à manger aux poules, elles sont immenses, et elles picorent bien trop près de mes orteils. Mère-grand rigole et dit qu'elles les prennent pour des vers de terre. Je jette le plus loin possible de moi les restes du repas et je cours me cacher dans sa blouse.
Parfois on a beau descendre encore, les souvenirs sont flous, il ne reste qu'une couleur, qu'un son, une odeur, une impression, un mot.
Atteint-on jamais la cime de l'enfance, le souvenir originel?
Il n'y a pas si longtemps, ma mère m'a souri en me disant que je lui avais manqué, elle dont la mémoire s'enfuit et qui ne connait plus mon prénom.
Ce fut si étonnamment et inhabituellement familier que je me demande si elle n'est pas dans ce sourire ma cime de l'enfance.