“Chez Elytis donc la transparence et chez Camus l'absurdité ont pour source commune le soleil et la lumière qui libèrent des forces secrètes aptes à agir sur l'esprit de l'homme, dont la sémiologie a souvent été analysée et à plusieurs niveaux : physique, philosophique, psychanalytique, etc. (Ioannou 1991, Lychnara 1986, Fortier 1977). De plus, le soleil constitue le symbole archetypal d'une mythologie d'origine païenne. Que les effets du soleil soient bénéfiques (Elytis) ou maléfiques (Camus), que le soleil soit l'oppresseur ou le libérateur, une chose est certaine, c'est qu'il conserve un pouvoir divin ou divinisé qui réintroduit dans la littérature d'abord une dimension physiolâtrique qui renvoie aux origines des cultes religieux de l'humanité, puis, et par extension, à un paganisme rénové qui satisfait manifestement le besoin profond et permanent de l'homme méditerranéen de garder ses divinités à une distance et à un niveau accessibles aux humains. Et ce, même si l'évolution du sentiment religieux, du polythéisme qui « correspond bien à l'expérience pratique d'hommes aux prises avec une nature hostile » (Braudel et Duby 1986, p. 7), à la révélation d'un Dieu unique (ibid., p. 12-13), a progressivement gagné l'ensemble du bassin. Si hâtive soit-elle, la comparaison entre le comportement religieux et celui des écrivains en question nous permet de formuler l'hypothèse que le culte d'un Dieu comme le Soleil serait un culte du visible, de la présence physique, d'un maître dont la puissance est incessamment confirmée et non supposée. Surtout et de plus, il s'agit d'un culte qui n'a pas besoin de figures ou d'objets intermédiaires (icônes, statues, etc.) et, par conséquent, il se révèle moins idolâtrique, plus à la mesure de l'humain. […]
La forte présence de la thématique de la lumière, chez des poètes comme Lorca, Elytis ou Char exprime en fait une réalité méditerranéenne qui donne à l'écriture une dimension lumineuse, une légèreté, une transparence, dotées d'un sentiment d'affection et de familiarité. La lumière devient un aspect fondamental du processus de sensualisation du monde, de la réalité, des choses.
Ô Blé vert dans une terre qui n'a pas encore sué, qui n'a fait que grelotter ! À distance heureuse des soleils précipités des fins de vie. Rasant sous la longue nuit. Abreuvé d'eau sur sa lumineuse couleur. (Char 1968, p. 37)
La lumière est partout dans la Méditerranée. À la fois présente et immatérielle, concrète et abstraite, elle touche, elle frôle, elle libère les sens, elle illumine les êtres et les choses les plus minuscules chez Elytis, comme elle illumine l'infini chez René Char, leur permettant d'exister pour et à travers les sens. Elle transforme le monde en sensation. Et si, comme le souligne Jean-Pierre Richard, « Tout commence par la sensation » (1954, p. 20), alors la formation de cette sensation se produit dans un contexte où la lumière tient le premier rôle. Nous lisons dans Fureur et mystère :
Si j'avais été muette comme la marche de pierre fidèle au soleil et qui ignore sa blessure cousue de lierre, si j'avais été enfant comme l'arbre blanc qui accueille les frayeurs des abeilles, si les collines avaient vécu jusqu'à l'été, si l'éclair m'avait ouvert sa grille, si tes nuits m'avaient pardonnée… (Char 1962a, p. 20)
Le poète est la genèse d'un être qui projette et d'un être qui retient. A l'amant il emprunte le vide, à la bien-aimée, la lumière. (ibid., p. 80)
– Yannis E. Ioannou, Vers une esthétique méditerranéenne (?), 2000