Comment Hersant m'a (presque) tuer
(Photo AFP/Valéry Hache)
Trahis par Hersant et Tapie, les journaux du groupe Nice-Matin vivent désormais sous la menace d'un dépÎt de bilan. Comment en est-on arrivé là ? Retour sur la tumultueuse "Úre GHM", du rachat à crédit en 2008 à la crise d'aujourd'hui, malgré l'effacement magique de 166 millions d'euros de dettes.
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Le groupe Hersant rachĂšte Nice-Matin
Les quotidiens du Sud-Est, Nice-Matin et La Provence, font alors partie des journaux les plus rentables de France. La Provence dĂ©gage encore une marge brute de 8,5% pour 90 millions dâeuros de chiffre dâaffaires. La rentabilitĂ© de Nice-Matin nâest âqueâ de 3,5%, mais sur un volume dâactivitĂ© annuelle de 135 millions ! De quoi dĂ©gager tout de mĂȘme plus de 5 millions dâeuros dâexcĂ©dent. Les journaux du Sud-Est sont loin dâĂȘtre dans le rouge. La preuve : le groupe Hersant doit dĂ©bourser 160 millions d'euros pour les racheter Ă LagardĂšre. GHM semble alors avoir les moyens de ses ambitions. Hersant en 2008, c'est prĂšs de 900 millions dâeuros de chiffre dâaffaires et 8 600 emplois.
Hersant sâengage Ă investir 40 millions dâeuros
A peine installĂ© aux commandes de Nice-Matin, le groupe Hersant veut amĂ©liorer la rentabilitĂ© de sa nouvelle acquisition. Câest lâobjectif du plan âHorizon 2011â qui prĂ©voit lâachat de rotatives. Pour mener Ă bien  cette modernisation, GHM annonce quâil va investir 40 millions dâeuros ! En contrepartie, les salariĂ©s acceptent un plan de 140 dĂ©parts. Pour permettre Ă leur actionnaire de se rembourser, les salariĂ©s, qui sont aussi coopĂ©rateurs de leur entreprise, renoncent Ă leurs droits Ă dividendes (soit la moitiĂ© des bĂ©nĂ©fices dĂ©gagĂ©s par Nice-Matin) pour les 12 annĂ©es Ă venir !
Un âtrucâ qui sâappelle Internet
Un an Ă peine aprĂšs lâacquisition pour 160 millions dâeuros des quotidiens du Sud-Est, rien ne va plus pour GHM. Certes, il y a la crise qui fait chuter les recettes publicitaires et lâĂ©rosion des ventes de journaux, mais qui nâest pas propre au groupe Hersant. En fait, il y a surtout un âtrucâ qui sâappelle Internet ! Lâempire Hersant repose en partie sur Paru-Vendu : ses journaux dâannonces gratuites au travers de sa filiale Comareg. Le "cash flow" dĂ©gagĂ© par la Comareg a longtemps fait la fortune du groupe. Une vache Ă lait qui rend aveugle. GHM ne voit pas venir ce que tout le monde vit au quotidien : les sites dâannonces en ligne viennent bouleverser cette donne financiĂšre. GHM s'y est si peu prĂ©parĂ© que le groupe clĂŽture l'annĂ©e 2009 sur une chute vertigineuse de son chiffre dâaffaires, qui passe de 900 Ă 750 millions d'euros. On dĂ©couvre alors que le groupe Hersant, câest aussi une dette bancaire de plus de 220 millions d'euros. En gros, que les quotidiens du Sud-Est ont Ă©tĂ© achetĂ©s Ă crĂ©dit, sur le mode surendettement.
Hersant veut vendre les bijoux de famille
AcculĂ© par les banques, le groupe Hersant tente par tous les moyens de sauver son empire. Quitte Ă brader les actifs de ses sociĂ©tĂ©s. GHM vend ses parts dans LâEst rĂ©publicain ou encore Mediapost. Mais cela ne suffit pas Ă honorer les Ă©chĂ©ances bancaires quâil nâa plus les moyens de payer. Que reste-t-il ? Le patrimoine immobilier. Non pas celui de GHM - encore moins celui, personnel, de ses actionnaires -, mais celui de ses filiales. Hersant tente de faire main basse sur les bijoux de famille des entreprises de presse quâil a achetĂ©es deux ans plus tĂŽt. Pour les salariĂ©s de Nice-Matin, une telle dĂ©possession mettrait en danger la pĂ©rennitĂ© de leur entreprise. Ils sây opposent fermement dans la joie et la bonne humeur. Et font plier leur actionnaire.
GHM signe le plus gros plan social de France
La Comareg, dont le chiffre dâaffaires est passĂ© de 348 millions dâeuros Ă moins de 150 en lâespace de 3 ans, est placĂ©e en redressement judiciaire. Les jours de la âvache Ă laitâ du groupe sont comptĂ©s. Ceux de ses derniers salariĂ©s aussi. Avec 3 100 emplois Ă la casse, GHM signe, avec Paru-Vendu et la Comareg, le plus gros plan social de France. Loin devant ArcelorMittal, PSA ou Goodyear. IndiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale.
Cherche partenaire particulier
AcculĂ© par ses 19 banques, GHM doit trĂšs vite trouver un partenaire financier pour ne pas subir le mĂȘme sort que sa filiale la Comareg : Ă savoir la liquidation pure et simple du groupe. Les banques menacent de faire jouer leur nantissement... Ă Â moins quâun repreneur, solvable celui-lĂ , ne vienne les rassurer. Mais Hersant nâentend pas se laisser croquer. Si la famille Hersant accepte quâun investisseur extĂ©rieur vienne colmater les fuites, elle veut nĂ©anmoins rester seule maĂźtre Ă bord.
Fiançailles franco-belges de courte durée
Le belge Rossel, propriĂ©taire notamment du journal Le Soir et, en France, de La Voix du Nord, se dĂ©clare prĂȘt Ă recapitaliser GHM sans pour autant âporter la culotteâ. Le principe dâune association Ă 50/50 est actĂ©, chacun amenant dans sa dot ses propres titres de presse. Rossel, sâil est loin de vivre la mĂȘme dĂ©bĂącle financiĂšre que GHM, nâa pas, pour autant, de cash pour Ă©ponger la dette dâHersant. Les futurs mariĂ©s vont donc faire une proposition indĂ©cente aux banques : effacer dâun trait de plume lâessentiel de la dette de 220 millions d'euros ! Les nĂ©gociations durent et laissent le temps Ă Rossel de se rendre compte que la mariĂ©e nâest pas si belle. Les fiançailles sont rompues en juillet 2012.
Tapie en scĂšne, les banques effacent 166 millions de dette
Exit Rossel, câest Tapie qui dĂ©boule. Le deal est Ă peu prĂšs le mĂȘme, si ce nâest quâentre temps GHM a dĂ» tout de mĂȘme se sĂ©parer du pĂŽle Champagne-Ardennes (L'Union de Reims, L'Est Ă©clair, L'Aisne nouvelle, L'Ardennais, ÂLibĂ©ration Champagne). Restent les quotidiens du Sud-Est⊠Et la grosse dette de GHM. Une dette ? Quelle dette ? En entĂ©rinant le deal Hersant/Tapie, les banques acceptent de sâasseoir sur 166 millions d'euros de crĂ©ances impayĂ©es. MĂȘme Bercy nây trouve rien Ă redire et met son coup de tampon. Le tribunal de commerce introduit tout de mĂȘme une petite clause de sauvegarde, obligeant Tapie et Hersant, les nouveaux co-actionnaires de Nice-Matin et La Provence, Ă soutenir la trĂ©sorerie de ces entreprises et Ă financer les investissements nĂ©cessaires.
Divorce et retour Ă la cas(s) GHM
Il aura suffi de six mois pour que le couple Hersant-Tapie explose. Un divorce Ă lâamiable est nĂ©gociĂ© en douce. Marseille et La Provence Ă Tapie. Nice-Matin pour Hersant. Et Corse-Matin Ă 50/50 en garde partagĂ©e. Dont acte ! Sauf que ces trois annĂ©es de tergiversations actionnariales nâauront pas Ă©tĂ© sans sĂ©quelles pour les deux quotidiens du Sud-Est. Rien ou presque nâa Ă©tĂ© entrepris pour tenter dâendiguer la baisse des ventes et de la pub, rien n'a Ă©tĂ© fait pour dĂ©velopper et restructurer. GHM Ă©tait en effet bien trop occupĂ© Ă essayer de se sauver lui-mĂȘme. Faute dâĂȘtre allĂ© chercher les relais de croissance nĂ©cessaires, Nice-Matin enregistre les premiĂšres pertes dâexploitation de son histoire (60 ans dâexistence tout de mĂȘme).
Le coup du nouvel-nouvel-nouvel-investisseur
Au dĂ©but de l'Ă©tĂ©, lors du conseil d'administration le 3 juillet, GHM convient que pour redresser la barre, il va falloir investir Ă Nice-Matin. Dominique Bernard fixe mĂȘme l'enveloppe nĂ©cessaire Ă 25 millions d'euros : 15 que l'actionnaire s'engage d'une maniĂšre ou d'une autre Ă apporter, 10 que Nice-Matin peut gĂ©nĂ©rer, notamment grĂące Ă ses actifs immobiliers. Hersant promet alors qu'il va revenir dĂšs septembre avec un nouvel-nouvel-nouvel-investisseur. Et rappelle qu'en contrepartie, il faudra restructurer l'entreprise, autrement dit rĂ©duire une fois encore les effectifs (180 dĂ©parts avaient Ă©tĂ© nĂ©gociĂ© en 2008). Les salariĂ©s de Nice-Matin Ă©taient prĂȘts Ă lâentendre, Ă condition que leur actionnaire leur soumette un vrai projet de dĂ©veloppement. Mais GHM semble avoir bien du mal Ă dĂ©nicher lâinvestisseur promis. Or, sans apport de cash avant la fin de lâannĂ©e, le grand quotidien du Sud-Est risque fort dâen passer Ă son tour par un redressement judiciaire et un plan social. Comme la Comareg ? comme Paru-Vendu ?
Et sâil nây avait pas le feu au lac (LĂ©man)?
On nây est pas encore, mais on peut espĂ©rer que demain tout ira mieux pour Nice-Matin. EspĂ©rer quâun si beau journal (qui continue de gĂ©nĂ©rer 95 millions d'euros de chiffre d'affaires), dans une si jolie rĂ©gion puisse croiser un jour un actionnaire responsable. EspĂ©rer, oui, que lâon sâĂ©tait trompĂ© ; que, non, GHM nâĂ©tait pas un fossoyeur dâentreprises et dâemplois. EspĂ©rer, oui, quâHersant Ă©tait juste un brin oublieux ou lent Ă la dĂ©tente. EspĂ©rer quâil se souviendrait enfin que de lâargent, mais câest bien sĂ»r !, il en a. Puisque quâil vient de rĂ©nover entiĂšrement son golf en Eure-et-Loire : lâun des plus beaux dâEurope, dit-on. EspĂ©rer qu'Ă©tant tricard auprĂšs des banques, il finira par mettre la main Ă la poche, en mode "investir plus pour gagner plus". Quoi de plus normal, aprĂšs tout, pour lâune des familles les plus fortunĂ©es de France⊠enfin, de Suisse. Il nây aurait alors pas de quoi mettre le feu au lac LĂ©man !