DeuxiĂšme partie - novembre 2025
Combien de temps faut-il pour mourir ?
Maman est morte. Autant le dire sans dĂ©tour, plutĂŽt que dâemployer des formules : Maman nous a quittĂ©s. Maman sâest endormie pour toujours. Maman sâest Ă©teinte. Maman a rendu son dernier souffle. Maman a rendu lâĂąme. Maman est partie pour son dernier voyage. Maman a franchi la derniĂšre porte. Maman est arrivĂ©e au bout de son chemin de vie. Maman a cessĂ© de vivre.
Maman est morte, câest dur Ă Ă©crire, dur Ă dire, dur Ă penser, dur Ă ressentir. Câest aussi dur Ă vivre. Ăvidemment, mes larmes coulent, ma gorge se serre, mon cĆur tremble. Pourtant, je nâai pas Ă©tĂ© prise par surprise. CâĂ©tait attendu, câĂ©tait mĂȘme souhaitĂ©. Depuis quelques semaines, tout conduisait vers cette issue, la seule possible, inĂ©vitable. La seule inconnue : combien de temps cela allait-il durer ? Combien de temps faut-il pour mourir ?
On imagine quelque chose dâinstantanĂ©. Un soupir, et hop ! Ou alors, plus tragique, un accident, dont la victime, morte sur le coup, nâa pas le temps de souffrir. Ou encore, une crise cardiaque ou une attaque cĂ©rĂ©brale qui foudroie en un instant. En rĂ©alitĂ©, cela peut durer, quelques jours, quelques semaines, quelques mois⊠Peut-ĂȘtre davantage ?
La derniĂšre fois que je lâai vue en vie, câĂ©tait le dimanche soir, je rentrais de quelques jours de respiration que je mâĂ©tais accordĂ©es, aprĂšs plusieurs semaines Ă©prouvantes. Tout en elle manifestait une lutte intĂ©rieure. Une partie dâelle Ă©tait dĂ©jĂ ailleurs, mais dans son corps, quelque chose rĂ©sistait encore. Je me suis sentie tellement dĂ©semparĂ©e, tellement impuissante.
Jâai parlĂ© au tĂ©lĂ©phone avec une amie. Je me suis demandé : quâaurait-elle voulu si elle avait Ă©tĂ© en mesure de me le dire ? Jâai priĂ© Ă ma maniĂšre. La rĂ©ponse mâest apparue clairement. Je ne pouvais rien faire par moi-mĂȘme, mais jâai demandĂ© de lâaide. Son mĂ©decin traitant depuis son admission dans lâEhpad est aussi mon beau-fils. Il est venu auprĂšs dâelle pendant la nuit et lui a apportĂ© ce dont elle avait besoin : les mĂ©dicaments dans son rĂŽle de mĂ©decin et lâamour dans son rĂŽle de petit-fils.
Le lendemain, je lâai trouvĂ©e tellement belle et sereine. Une ombre de sourire se dessinait mĂȘme sur ses lĂšvres. Son visage Ă©tait lisse et paisible, si diffĂ©rent de lâexpression douloureuse qui le dĂ©formait la veille. Jâaimais dĂ©jĂ beaucoup mon beau-fils, je lui voue dĂ©sormais une immense reconnaissance.
Les mĂ©dicaments sont utiles pour attĂ©nuer la douleur et apaiser. Mais ce qui aide le mieux, jâen suis sĂ»re, câest lâamour. Nous Ă©tions tous ses proches, unis autour dâelle pour lui en apporter. Quelle que soit la distance physique entre nous, nous Ă©tions tous et toutes prĂ©sent·es auprĂšs dâelle, par le cĆur et les pensĂ©es.
Quelques jours avant, nous nous Ă©tions rĂ©unis autour dâelle pour fĂȘter son 93e anniversaire. Câest une grande joie dâavoir rĂ©ussi Ă organiser ce rassemblement. Cela nous a fait du bien Ă tous, mĂȘme Ă elle, jâen suis sĂ»re, mĂȘme sâil apparaissait clairement quâelle nâĂ©tait plus complĂštement prĂ©sente.
Quelques jours encore avant, Ă lâoccasion dâune des visites que je lui rendais trĂšs rĂ©guliĂšrement depuis son installation Ă lâEhpad, alors que je me redressais aprĂšs lâavoir embrassĂ©e, son visage sâest illuminĂ© en mĂȘme temps quâelle dĂ©clarait : « ah, voilĂ ma Babé ! ». Lâamie qui mâaccompagnait a cru Ă une confusion. Mais non, pas du tout ! Cela mâa plutĂŽt renvoyĂ©e des dĂ©cennies en arriĂšre. BabĂ©, câest un surnom qui remonte Ă mon enfance.
En un instant, jâai pris plus que jamais la mesure de ce que je reprĂ©sentais pour elle. JâĂ©tais « sa Babé », le bĂ©bĂ© quâelle avait si ardemment dĂ©sirĂ©, il y a plus de soixante ans ! Je savais depuis trĂšs longtemps â cela fait partie de lâhistoire familiale â les difficultĂ©s quâelle avait rencontrĂ©es pour devenir maman. LĂ , jâai senti de façon trĂšs intense lâimportance que cela avait eu dans sa vie.
Je voudrais que BabĂ© devienne pour mes petits-enfants, mon surnom de grand-mĂšre. Cela permettra de perpĂ©tuer son souvenir plus longtemps, tant que mes petits-enfants pourront en parler Ă leurs propres enfants et petits-enfantsâŠ
Quelques jours encore auparavant, nous lâavions installĂ©e dans sa chambre, dans lâEhpad oĂč il avait Ă©tĂ© possible quâelle soit admise. Nous, mon frĂšre et moi, avions fait de notre mieux pour rendre aussi doux que possible son emmĂ©nagement : des photos, des tableaux quâelle aimait, son fauteuil, des objets familiers. Mais personne nâĂ©tait dupe. Elle nâavait pas la moindre envie dâĂȘtre lĂ .
En remontant encore le temps de quelques semaines, son Ă©tat de santĂ© avait rendu inĂ©vitable son hospitalisation en urgence. Diagnostic : insuffisance rĂ©nale sĂ©vĂšre. ConcrĂštement, cela signifie quâelle pissait littĂ©ralement du sang. Dure rĂ©alitĂ©, pour elle comme pour les personnes qui prenaient soin dâelle chez elle.
Que ses reins Ă©taient fragiles, nous le savions depuis longtemps. Elle avait dĂ©jĂ traversĂ© plusieurs Ă©pisodes de dĂ©shydratation. Depuis plusieurs annĂ©es, nous imaginions des stratĂ©gies pour lâaider Ă penser Ă boire rĂ©guliĂšrement. Aucune ne fonctionnait bien longtemps. Deux alertes sĂ©rieuses sâĂ©taient dĂ©jĂ produites, oĂč jâĂ©tais venue lui rendre visite en urgence, craignant le pire. Mais on ne meurt pas rapidement dâavoir les reins malades !
Ă quel moment la longue et lente descente avait-t-elle commencé ? Ă quel moment Maman a-t-elle cessĂ© dâavoir des projets, des envies ? DĂ©jĂ , lâĂ©tĂ© dernier, jâĂ©tais restĂ©e pendant une dizaine de jours auprĂšs dâelle et jâavais bien compris son souhait que « ça sâarrĂȘte ». Maman Ă©voquait souvent le souvenir de son frĂšre ainĂ© qui, Ă la fin de sa vie, se traitait volontiers de « vieux con ».
Elle trouvait que son frĂšre avait raison, câĂ©tait devenu un leitmotiv. Elle disait « vieux con » dâun air entendu et elle avait tout dit. Je ne sais plus dire Ă quel moment elle avait pris cette habitude. Elle en a eu du temps, pour ressasser cette idĂ©e, Ă longueur de journĂ©es, malgrĂ© les visites quotidiennes des personnes qui veillaient sur elle depuis plusieurs annĂ©es, avec un immense dĂ©vouement. « Vieux con », câĂ©tait devenu une idĂ©e fixe, qui mâagaçait un peu au dĂ©but, et puis Ă laquelle jâavais fini par me rĂ©signer.
RĂ©signation. VoilĂ le mot. Ă quel moment sâest-elle rĂ©signĂ©e ? Je me plais Ă imaginer aujourdâhui ma mĂšre comme une jeune femme un peu rebelle, Ă une Ă©poque que je nâai Ă©videmment pas connue. Et puis, elle est rentrĂ©e dans le rang, mariage, maternitĂ©s, foyer et mĂ©tier dâinstitutrice. Une forme de soumission Ă un ordre Ă©tabli. Comme le faisaient gĂ©nĂ©ralement les femmes de sa gĂ©nĂ©ration. Et moi, me suis-je rĂ©signĂ©e aussi ? SĂ»rement aussi, mais jâespĂšre un peu moins. Et puis, je prĂ©sume quâil me reste encore du temps pour ne pas me rĂ©signer. Jây compte bien.




















