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Date du post dâorigine : 21 Avril 2013.
Je vais parler dâhumour. La chose Ă laquelle il ne faut pas toucher, parce que les inconditionnels de la libertĂ© dâexpression lâont placĂ©e au panthĂ©on. Parce que selon eux tout doit pouvoir ĂȘtre dit nâimporte comment, sans rĂ©flexion, mĂȘme le pire, et surtout quand câest sous couvert dâhumour. Mais voilĂ , lâhumour a bien des formes. Et est parfois instrumentalisĂ©. Peut-on accepter toutes les formes dâhumour ? Et dâabord, quâest-ce que câest lâhumour ? Comment ça sâinscrit sociologiquement parlant, dans notre vie ?
Le blogueur sociologue Denis Colombi en avait dĂ©jĂ parlĂ© plein de fois sur son blog « Une heure de Peine » : lâhumour nâest pas une entitĂ© abstraite dĂ©tachĂ©e de tout code social. Lâhumour sâinscrit dans une logique, dans des rĂšgles dĂ©finies par un mode de pensĂ©e global. Une prof que jâavais eu en cinquiĂšme disait quâon riait de ce qui nous faisait peur. Le rire serait une barriĂšre qui permettrait de dĂ©finir les limites de ce quâon accepte ou non. Jâavais trouvĂ© son analyse pertinente : on rit de ce qui nâest pas la norme, de ce qui sort des codes quâon nous a inculquĂ© pour mieux le rejeter. Si on rit de ce qui nous fait peur et de ce qui nous dĂ©range, le rire se base sur notre vĂ©cu et notre Ă©ducation. Une personne qui aura intĂ©grĂ© la xĂ©nophobie, la peur de lâĂ©tranger (« ils nous volent notre travail !« ) rira plus volontiers Ă des blagues racistes quâune personne qui a rĂ©flĂ©chi Ă sa peur de lâAutre et aura compris quâelle nâest pas fondĂ©e. On peut donc choisir de quoi on rit en comprenant pourquoi on rit de certaines choses et pas dâautres et ce, en sâobservant soi-mĂȘme. Du coup, jâen viens Ă cette merveilleuse phrase de Tina Fey : « You can tell how smart someone is by what they laugh at. » (1)
Je sais que ça Ă©nerve beaucoup de gens, mais oui, le rire se pense. Lâhumour sâanalyse, se rĂ©flĂ©chit. Ce nâest pas parce que le rire est destinĂ© Ă ĂȘtre amusant, Ă dĂ©tendre et Ă faire oublier les tracas du quotidien quâil faut le laisser de cĂŽtĂ©. On analyse la colĂšre, la tristesse, la peur, pourquoi est-ce quâon ne pourrait pas analyser le rire ? Lâhumour serait une sorte de chose sacrĂ©e, comme la foi chez les religieux ? Une chose Ă laquelle il ne faudrait pas toucher, sous peine de comprendre Ă quel point elle est fragile quand on commence Ă poser des questions ?
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Ce qui est amusant câest que beaucoup de gens citent Desproges en dĂ©tournant complĂštement sa phrase. En effet, il dit bien « on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde », mais cette phrase nâest que la conclusion dâun de ses rĂ©quisitoires des flagrants dĂ©lires. Plus prĂ©cisĂ©ment celui fait contre Jean-Marie Le Pen, personnage politique que Desproges, rappelons-le, mĂ©prisait. Cette conclusion, donc, Ă©tait la rĂ©ponse faite Ă un exposĂ© quâil avait fait lors de ce rĂ©quisitoire dont les questions principales Ă©taient « peut-on rire de tout ? » et « peut-on rire avec tout le monde ? », dĂ©monstration :
« Alors, le rire, parlons en et parlons en aujourdâhui alors que notre invitĂ© est Jean-Marie Le Pen. Car la prĂ©sence de monsieur Le Pen en ces lieux, vouĂ©s plus souvent Ă la gaudriole para-judiciaire, pose problĂšme. Les questions qui me hantent sont celles-ci : premiĂšrement peut-on rire de tout ? DeuxiĂšmement peut-on rire avec tout le monde ? Ă la premiĂšre question je rĂ©pondrai oui sans hĂ©siter. [âŠ] Sâil est vrai que lâhumour est la politesse du dĂ©sespoir, sâil est vrai que le rire sacrilĂšge blasphĂ©matoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgaritĂ© et de mauvais goĂ»t, sâil est vrai que ce rire peut parfois dĂ©sacraliser la bĂȘtise, exorciser les chagrins vĂ©ritables et fustiger les angoisses mortelles alors oui, Ă mon avis on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misĂšre et de la mort. [âŠ] DeuxiĂšme point, peut-on rire avec tout le monde ? Câest dur. Personnellement, il mâarrive de renĂącler Ă lâidĂ©e dâinciter mes zygomatiques Ă la tĂ©tanisation crispĂ©e. Câest quelque fois au dessus de mes forces dans certains environnements humains. La compagnie dâun stalinien pratiquant par exemple me met rarement en joie. PrĂšs dâun terroriste hystĂ©rique je pouffe Ă peine. Et la prĂ©sence Ă mes cĂŽtĂ©s dâun militant dâextrĂȘme droite assombrit couramment la jovialitĂ© monacale de cette mine rĂ©jouie.«
On le voit donc ici, Desproges nâa jamais dit quâon ne pouvait pas rire de nâimporte quoi avec tout le monde parce quâil existait des crĂ©tins manquant dâhumour, mais quâon ne pouvait pas rire de tout avec nâimporte qui parce que certains ont des idĂ©es politiques trop dĂ©rangeantes pour quâon accepte de rire avec eux. Ce monologue humoristique est un moyen, pour Desproges, de faire comprendre quâil ne veut pas ĂȘtre mis dans le mĂȘme sac que Le Pen et quâil refuse de rire avec lui. Pourquoi ? Parce quâil ne partage pas ses idĂ©es, et donc ses sujets de rigolade. Desproges montre clairement quâil a compris quelque chose dâimportant : le rire est un outil de cohĂ©sion sociale. Câest un moyen de lier les troupes et de crĂ©er de la complicitĂ©. En riant des homosexuels, on prend le risque de crĂ©er des liens avec les homophobes, quâon le veuille ou non. Tout comme en riant des intolĂ©rants, on crĂ©e des liens avec les opprimĂ©s. Ainsi marche le rire. Rire est donc un choix. Un choix politique, un choix social, une maniĂšre de se placer en sociĂ©tĂ© par rapport Ă ses contemporains. Il est donc important, oui, de prendre garde Ă ne pas rire avec nâimporte qui quand on rit de nâimporte quoi.
Lâhumour, ce pouvoir, cette puissance
Le problĂšme, avec lâhumour, câest quâil donne une forme de pouvoir et de charisme que chacun veut sâapproprier dâune maniĂšre ou dâune autre, et si possible le plus rapidement et le plus simplement possible. AprĂšs tout, ĂȘtre celui qui fait rire le groupe, câest ĂȘtre celui qui mĂšne la danse. Faire rire, câest avoir du pouvoir car on range de son cĂŽtĂ© les rieurs en dĂ©finissant par la raillerie câest qui est acceptable et ce qui ne lâest pas. Câest entre autres pour ça quâune personne qui ose rĂ©pondre Ă celui qui tente de faire rire « tu nâes pas drĂŽle » se verra rĂ©pondre « tâas pas dâhumour ». Si on tente de traduire ce genre dâaltercation, on sâaperçoit que le vĂ©ritable sens cachĂ© pourrait ĂȘtre le suivant : Je tente de faire rire le groupe en pointant du doigt quelque chose (la zoophilie, le racisme, lâeugĂ©nisme, lâhomosexualitĂ©, une tradition Ă©trangĂšre, peu importe). Untel me rĂ©pond que pointer du doigt cette chose est pas drĂŽle parce quâencourageant un systĂšme auquel Untel nâadhĂšre pas. Untel refuse donc de me donner du pouvoir. La frustration de ce pouvoir refusĂ© mâentraĂźne Ă nier chez mon opposant la capacitĂ© de reconnaĂźtre un potentiel meneur, Ă savoir dans ce cas, moi. Et donc Ă rĂ©pondre « tu nâas pas dâhumour ». Sous-entendu « tu ne sais pas ce qui est drĂŽle alors que moi je le sais. Je te suis supĂ©rieur car je sais ce dont on doit rire, et tu es bĂȘte de ne pas le reconnaĂźtre en riant de ma blague ».
Je rappelle quand mĂȘme quâil nây a pas si longtemps encore, le droit de rire Ă©tait dictĂ© par le roi. La cour attendait toujours de voir si le roi riait pour rire Ă son tour. Preuve sâil en est que le rire est bien lâapanage des puissants. Celui qui dicte ce dont on peut rire, câest celui qui place les normes, qui dĂ©finit les limites, qui dit ce qui est acceptable et ce qui ne lâest pas.
Et Ă©trangement, les personnes les plus souvent accusĂ©es de manquer dâhumour sont les gens qui remettent en cause lâordre Ă©tabli, les limites existantes et intĂ©grĂ©es par chacun (quâelles soient bonnes ou mauvaises) : fĂ©ministes, vĂ©ganes, anarchistes, anti-capitalistes, anti-racistes, hĂ©tĂ©o-solidaires et LGBT et jâen passe. Mais nâest-ce pas parce que ces personnes ont interrogĂ© lâhumour et refusent de rire de ce qui, une fois de plus, conforte lâoppresseur dans son rĂŽle de puissant ? De la mĂȘme maniĂšre, un noir -par exemple- qui refusera de rire Ă une blague raciste dĂ©stabilise son interlocuteur parce quâil montre quâil lui refuse un pouvoir. Si câest un blanc Ă qui il refuse ce pouvoir, le refus prend tout son sens.
Montrer quâon refuse de rire est donc un acte qui demande du courage car, sans quâon sâen rende forcĂ©ment compte, il y a un rapport de force qui se met en place et quâil faut apprendre Ă contrer quand le besoin sâen fait sentir. Refuser ouvertement de rire Ă ce qui communĂ©ment amuse la masse est donc un engagement social et potentiellement politique. En refusant ainsi de rire dâune catĂ©gorie opprimĂ©e avec le « meneur », on lui fait savoir quâon ne lui reconnaĂźt pas le droit de brimer un groupe donnĂ© (quâon en fasse partie ou non).
La mode du cynisme et de lâanticonformisme
Aujourdâhui, un des moyens de sâapproprier ce pouvoir quâest le rire, câest de jouer la carte de la dĂ©sinvolture, du cynisme. Pour faire rire -et donc avoir du pouvoir- on doit savoir se vendre auprĂšs de ses contemporains. Et pour ça, le cynisme tel que la plupart des gens le conçoivent (donc mal, nous verront ça plus bas) est un moyen simple et efficace. Quâon ne se voile pas la face, aujourdâhui ĂȘtre cynique, anticonformiste ou adepte de lâhumour noir est une mode, un truc cool et surtout, donc, un truc de puissant. En effet, quâil est facile de se foutre de tout, dâavoir lâair neutre, quand on est dans le haut du panier. Bref, cette mode consiste Ă revĂȘtir la peau dâun personnage dĂ©sabusĂ© ressemblant aux cĂ©lĂ©britĂ©s ou aux personnes charismatiques quâon a pu voir passer sur nos Ă©crans. Que ce soit les fameux personnages blasĂ©s jouĂ©s par Bruce Willis, les figures cyniques comme Dr House ou Stark (IronMan), ou encore les comiques dĂ©sinvoltes comme Desproges et Coluche, nâimporte qui aujourdâhui rĂȘve dâavoir cette forme de charisme qui donne lâimpression dâĂȘtre au-dessus de tout. Alors on sâinspire des personnages sus-citĂ©s, on se base sur des rĂ©pliques de South Park, et on tente dâatteindre ce charisme je-mâen-foutiste sans vraiment se demander si le but est rĂ©ellement de se foutre de tout en vrai et de ne rĂ©flĂ©chir Ă rien. Cette mode se traduit au final par une sorte de singerie de ces grands personnages. Autrement dit, beaucoup tentent dâadopter le ton, la forme sans se soucier du fond, du pourquoi et du comment. Pour comprendre tout ça, tentons de retrouver les vraies dĂ©finitions. Câest quoi le cynisme ?
Le cynisme tire son origine de la GrĂšce antique et le pratiquant de cet art le plus connu aujourdâhui Ă©tait DiogĂšne. DiogĂšne, philosophe anticonformiste, est cĂ©lĂšbre pour plusieurs raisons -avĂ©rĂ©es historiquement ou non-, mais ma prĂ©fĂ©rĂ©e est celle de son altercation avec Alexandre le Grand Ă qui il aurait dit « ĂŽte-toi de mon soleil » quand ce dernier a voulu sâadresser Ă lui du haut de sa royale prĂ©sence. La politique du cynisme, donc, Ă©tait Ă la base, celle-ci :
« Cette Ă©cole a tentĂ© un renversement des valeurs dominantes du moment, enseignant la dĂ©sinvolture et lâhumilitĂ© aux grands et aux puissants de la GrĂšce antique. Radicalement matĂ©rialistes et anticonformistes, les Cyniques, et Ă leur tĂȘte DiogĂšne, proposaient une autre pratique de la philosophie et de la vie en gĂ©nĂ©ral, subversive et jubilatoire. »
Wikipédia
Le but du cynisme serait donc dâenseigner lâhumilitĂ© aux puissants. Chose Ă©trange, aujourdâhui, tous ces cyniques auto-proclamĂ©s font, bizarrement, partie des puissants (ou plutĂŽt des privilĂ©giĂ©s), mais en plus, usent de ce prĂ©tendu cynisme sur⊠Les catĂ©gories opprimĂ©es. Ainsi il sera courant de voir ces grands anticonformistes de 4Chan et 9Gag taper sur les femmes (« va me faire un sandwich » Ă©tant une sorte dâhymne quâils servent Ă toutes les sauces) ou les Noirs, des blogueurs comme lâOdieux Connard expliquer doctement avec une dose surchargĂ©e dâironie aux fĂ©ministes quâelles nâagissent pas correctement (tout en restant bien assis dans son fauteuil Ă ne rien foutre, sinon câest pas marrant), des amis qui feront des blagues homophobes ou racistes et qui rĂ©pondront ensuite, si jamais on sâinsurge, « non mais moi je suis anticonformiste, tu sais bien ». Finalement, on cache son manque de rĂ©flexion, son discours creux et ses blagues bĂȘtement rĂ©pĂ©tĂ©es par un concept empruntĂ© Ă des intellectuels pour donner lâimpression que cogitation il y a alors quâil nâen est rien. Lâart de manier la rhĂ©torique, de faire une belle phrase bien formulĂ©e devient plus important que le fond des choses quâon a Ă dire. Et les remises en question deviennent superflues.
Dans la mĂȘme veine, lâanticonformisme (et donc lâhumour anticonformiste, par extension) est lui aussi spoliĂ©. Anticonformisme signifie radicalement contre ce qui est conforme. LâidĂ©e est donc quâun anticonformiste va Ă contre courant des pensĂ©es consensuelles et admises du moment. DiogĂšne Ă©tait anticonformiste. Desproges Ă©tait anticonformiste. Malheureusement Ă lâheure oĂč enfin ce qui Ă©tait conforme (que les Noirs, les LGBT et les femmes restent Ă leur « place ») commence Ă ne plus lâĂȘtre et quâon envisage enfin que des hiĂ©rarchies existent et quâelles ne sont pas Ă©thiquement justifiables ; des personnes, mĂ©contentes de ces avancĂ©es sociales, se permettent de dĂ©verser leur bile en se taxant dâanticonformistes. Sauf que ces personnes ne sont pas anticonformistes. Certes elles vont Ă lâencontre des idĂ©es Ă©galitaristes et humanistes qui commencent rĂ©ellement Ă ĂȘtre entendues depuis un siĂšcle et donc Ă devenir conformes, mais eux ne brisent pas des idĂ©es sociales avec des idĂ©es nouvelles. Ils brisent des idĂ©es sociales avec des idĂ©es caduques. Et cette manie Ă un nom qui nâest en rien synonyme dâanticonformiste, câest le terme « rĂ©actionnaire ». Ce qui signifie, dâaprĂšs le dictionnaire « opposĂ© au progrĂšs ». Nous avons donc lĂ des personnes opposĂ©es au progrĂšs social qui tentent de faire croire quâelles sont pour le progrĂšs en vantant des idĂ©es dĂ©suĂštes. Encore une fois, nous sommes donc en face dâimposteurs qui reprennent des discours humanistes en leur piquant leur vocabulaire (qui est bien vu par le peuple) afin de redonner valeurs Ă des idĂ©es obsolĂštes vouĂ©es disparaĂźtre.
Humour et intolérance
En fait le problĂšme de cette mode du cynisme, de lâanticonformisme, du second degrĂ© et de lâhumour noir, câest quâils ont perdu leur sens quand les membres des classes dominantes se les sont rĂ©appropriĂ©s pour justifier leur oppression et les mĂ©thodes qui en dĂ©coulent. Autrement dit, ces gens qui prĂ©tendent ĂȘtre anticonformistes, cynique, adeptes du second degrĂ© et de lâhumour noir ne font quâessayer de mettre un mot qui passe mieux sur leurs mĂ©thodes dâoppression et leur volontĂ© de ne pas remettre en question leurs privilĂšges. Bref, ils tentent de faire passer des vessies pour des lanternes, de noyer le poisson pour mieux endormir la vigilance des opprimĂ©s qui sont visĂ©s par cet « humour ». Car lâhumour, au yeux de la sociĂ©tĂ©, excuserait tout. Si câest « pour de rire » alors, on peut dire les pires atrocitĂ©s, car, enfin, ce nâest pas sĂ©rieux. Il faut donc apprendre Ă dĂ©celer Ă quel moment lâhumour est dirigĂ© « contre », et Ă quel moment il permet de rire « avec ».
Beaucoup dâoppresseurs et autres membres des classes dominantes lâont bien compris et fort bien intĂ©grĂ©. Et puisque aujourdâhui ĂȘtre ouvertement raciste, sexiste, homophobe, bref, intolĂ©rant est mal vu (grĂące aux avancĂ©es Ă©galitaristes qui dĂ©coulent des luttes des diffĂ©rentes minoritĂ©s), ils tentent de dĂ©guiser cette intolĂ©rance en faisant passer ça pour de lâhumour. Ainsi, des gens comme Aldo Naouri (mĂ©decin) vont dire des choses comme « violez votre femme » Ă un client et tenter de faire passer ça, ensuite, pour quelque chose sans importance, une simple parole jetĂ©e en lâair, inoffensive parce que prĂ©tendument humoristique. Niant ainsi quâen tant que mĂ©decin ses conseils sont perçus comme paroles dâĂ©vangile, niant que la culture du viol fait des ravages et que le viol est beaucoup fantasmĂ© et niant ce qui a pu le pousser Ă tenir de tels propos. Car pourquoi a-t-il dit une telle chose ? Il avait en face de lui un homme qui venait le voir parce que sa femme ne voulait plus coucher avec lui et qui attendait une solution. Quel cheminement sâest fait dans la tĂȘte de cet homme qui a entendu son mĂ©decin lui dire « viole ta femme », mĂȘme pour rire ? Est-ce que ce qui Ă©tait drĂŽle ce nâĂ©tait pas le mot « viol » ? Comme si la simple idĂ©e quâon puisse violer sa femme Ă©tait risible ? Que sa femme on ne la viole jamais, hein, on la baise, Ă la rigueur, on la force un peu, mais bon, câest normal, câest son devoir dâĂ©pouse. Je parlais plus haut du fait que le rire Ă©tait un refus, un moyen de placer ses limites : quelles Ă©taient les limites posĂ©es lĂ ? LâidĂ©e que violer sa femme câest pas bien ? Ou lâidĂ©e que violer sa femme, câest pas possible ?
Bref, ce dĂ©guisement quâest lâhumour pour masquer lâintolĂ©rance est une arnaque. Je dirais mĂȘme une double arnaque. Car non seulement on tente de nous tromper avec lâidĂ©e selon laquelle lâhumour excuse tout, mais en plus les membres des classes dominantes dĂ©finissent lâhumour sans consulter ceux quâils oppressent. Dâune maniĂšre ou dâune autre, avec ce type dâhumour, les opprimĂ©s sont perdants. Parce quâon leur dĂ©finit ce dont ils doivent rire ou non : en plus de la parole, donc, on leur vole le droit dâĂȘtre blessĂ© et on les oblige Ă rire, mĂȘme de ce qui les heurte (sans quoi, ils passent pour des losers, des coincĂ©s du cul incapables de sâamuser).
La dictature de lâHumour
Il est clair, donc, quâaujourdâhui, dans certaines situations on est tenu de rire. Le seul choix qui reste câest soit de se fondre dans le moule et de partager lâhilaritĂ© commune, soit de ne pas rire et de devoir se justifier, et ainsi, prendre le risque de se voir coller lâĂ©tiquette de « chieur » ou de « coincĂ© ». Prenons un exemple courant : un groupe dâamis parlent de Marc -ici prĂ©sent- et de ses « maniĂšres de gay ». Marc, hĂ©tĂ©ro convaincu, ne se laisse pas abattre et grossi le trait en jouant la « tafiole » de maniĂšre complĂštement stĂ©rĂ©otypĂ©e (avec les maniĂšres effĂ©minĂ©es et tout le toutim). Antoine -ici prĂ©sent Ă©galement-, homosexuel, se voit placĂ© devant ce genre de « choix » : soit il rigole avec tout le monde dâun stĂ©rĂ©otype qui est censĂ© le reprĂ©senter mais dans lequel il ne se retrouve pas, soit il ne rigole pas, auquel cas il est possible quâon lui demande pourquoi ça ne le fait pas rire. Et sâil explique pourquoi, il y a de fortes chances pour quâon lui rĂ©ponde le « oah câest bon, câest de lâhumour ! » habituel.
Beaucoup considĂšrent quâils sont dans leur bon droit de dĂ©cider de ce dont lâautre peut se plaindre et de ce dont il peut rire, comme Ă lâĂ©poque des rois dont jâai parlĂ© plus haut. Souvent avec les opprimĂ©s, mais pas seulement. Toujours est-il que selon moi, câest un manque dâempathie que je trouve au final, assez cruel, car non content de blesser la personne une fois en se moquant dâelle (ou de ce quâelle est, ce qui exactement pareil), on lui refuse le droit de sâinsurger et de dire quâelle a Ă©tĂ© blessĂ©e. Finalement, toute personne de qui on se moque prĂ©fĂ©rera alors encaisser sans rien dire plutĂŽt que de prendre un coup supplĂ©mentaire par dessus. Et câest ainsi que lâhumour oppressif fonctionne : on tient lâautre en respect, sâil ne veut pas ĂȘtre exclu du groupe, il doit accepter quâon se moque de lui sans rien dire, et mĂȘme rire avec les autres. On lui impose donc un faux choix, et au final, on le piĂšge : soit tu acceptes la potentielle solitude quâentraĂźnera ta « rĂ©bellion », soit tu acceptes quâon te marche sur la gueule, et tu te sentiras seul dans ta dĂ©tresse. Dans un cas comme dans lâautre, la sensation dâĂȘtre exclu reste prĂ©sente.
La différence entre rire de tout et se moquer de tout
Alors aprĂšs toute cette lecture, les adeptes de lâhumour me diront que je restreins considĂ©rablement leur libertĂ© de rire de tout, citĂ©e au dĂ©but par Desproges. Mais cet article ne vise nullement Ă dire quâil faut cesser de rire de tout. Au contraire. Jâessaye dâexpliquer la diffĂ©rence entre « rire de » et se « moquer de ». Car la diffĂ©rence est cruciale. Se moquer de, câest rire contre. Rire de, câest rire avec. On peut rire du viol avec une victime de viol. On peut rire du sexisme avec une femme, et mĂȘme avec une fĂ©ministe (oaaah, dingue). On peut rire du racisme avec un arabe. On peut rire du handicap avec un handicapĂ© mental ou moteur. On peut rire de tout. Mais pas contre tout. Parce que se moquer de, câest exclure la cible de la moquerie. Alors que rire avec elle câest lâintĂ©grer dans le groupe, dans la sociĂ©tĂ©. Alors quand vous faites une blague, posez vous la question : quel est mon but ? Est-ce que je cherche Ă exclure ? Ou est-ce que je cherche Ă intĂ©grer ? Et si je cherche Ă intĂ©grer, est-ce que câest rĂ©ellement visible ? Est-ce que ce nâest pas maladroit ?
Et dans lâĂ©ventualitĂ© oĂč votre blague vexe malgrĂ© votre but dâintĂ©grer, souvenez-vous que la meilleure des rĂ©actions, câest de prĂ©senter des excuses. Des excuses sincĂšres, du genre « pardon, jâai mal agi » et surtout pas « dĂ©solĂ© que tâaies pas compris » (qui sous-entend « dĂ©solĂ© que tu sois con », hein). En agissant ainsi, vous faites preuve dâhumilitĂ© et vous montrez que votre but nâest pas dâagir comme un meneur assoiffĂ© de pouvoir dont je parlais plus haut. PrĂ©senter des excuses Ă une personne blessĂ©e par une blague est une politesse Ă©lĂ©mentaire que trop de personnes dĂ©daignent, par orgueil.
Un exemple qui illustre assez bien ce que jâessaye de faire comprendre ici, câest une expĂ©rience que jâai eu avec un handicapĂ© mental, que nous nommerons Charles, quand je travaillais en tant quâanimatrice spĂ©cialisĂ©e. Charles ne savait pas parler mais comprenait trĂšs bien les gens qui lui parlaient et savait rĂ©pondre de maniĂšre rudimentaire avec des signes et des expressions. Un jour, alors que jâĂ©tais avec lui en train de vaquer Ă diverses besognes, je mâarrĂȘte en plein mouvement, ayant oubliĂ© ce que je voulais faire. Je me tourne vers lui et dis « merde jâai oubliĂ© ce que je suis venue foutre ici ! Quâest-ce que je voulais faire Charles, aide-moi ! » et il a rigolĂ© en se montrant lui-mĂȘme me faisant comprendre avec un air rĂ©probateur quâil ne pouvait pas me rĂ©pondre et que jâĂ©tais bien bĂȘte de lui demander de lâaide. On a rigolĂ© pendant un bon quart dâheure. Ensemble. Cet exemple est parlant dans le sens oĂč nous avons pu rire ensemble de son handicap parce que, en quelque sorte, Charles mây avait autorisĂ©e en en riant lui-mĂȘme. Il mâa autorisĂ©e Ă rire avec lui de quelque chose qui pourrait le faire souffrir afin quâensemble on dĂ©dramatise un Ă©tat de fait qui peut sembler ĂȘtre terriblement triste. Si ça avait Ă©tĂ© moi qui lui avait dit quâil Ă©tait bien bĂȘte dâessayer de parler, la situation aurait Ă©tĂ© totalement diffĂ©rente et certainement pas drĂŽle pour lui. Nous avons pu rire parce que je lui ai laissĂ© le choix : câĂ©tait Ă lui de dire sâil pouvait ou non rire de sa particularitĂ©.
Je pense donc que laisser le choix aux personnes, de rire de ce qui les fait souffrir (ou pourrait les faire souffrir) Ă cause dâun systĂšme social qui les oppresse de maniĂšre partiale et injuste, est un geste important, un tĂ©moignage dâempathie qui devrait ĂȘtre considĂ©rĂ© comme normal. Il sâagit lĂ de considĂ©ration de lâAutre. Et ça sâapprend avec lâacceptation du fait quâon peut faire des erreurs (rire dâun sujet sensible chez une autre personne) et que les reconnaĂźtre nâest non pas une faiblesse, mais une force, car elle est la preuve quâon sait humblement Ă©couter autrui au lieu dâĂ©couter son Ă©go.
En conclusion
Le titre disait « lâhumour est une arme » : on peut sâen servir pour libĂ©rer ou pour oppresser. Je crois quâon a pu voir Ă quel point câĂ©tait vrai. Lâhumour peut permettre bien des choses. Il peut aussi bien exclure, mĂ©priser, blesser voire briser ou Ă lâinverse renverser des codes sociaux et mettre Ă bas des oppressions, permettant ainsi une meilleur cohĂ©sion sociale pour ceux quâon a coutume dâhumilier et dâexclure. Lâhumour est une des armes tranchantes permettant de tailler la sociĂ©tĂ© Ă son image. Ă notre Ă©chelle, nous perpĂ©tuons des valeurs, des idĂ©es, des habitudes, et lâhumour est un moyen de les dĂ©finir. Ă chacun de choisir lesquelles, pourvu que ce choix soit conscient.
(1) Traduction (approximative) : « Tu peux dire combien une personne est intelligente en observant ce dont elle rit. »
Pour aller plus loin :
Le rire. Essai sur la signification du comique, par Henri Bergson : [x]
Le Politiquement Incorrect : [x]
Le second degré : [x]
La pure provocation : [x]
Sortir de sa boĂźte : [x]
Oh, ça va, câest pour rire ! [x]
Merci Ă Denis Colombi pour ses conseils durant la rĂ©daction de cet article et Ă StĂ©phanie pour la correction des fautes dâorthographe.
« Satire is traditionally the weapon of the powerless against the powerful. I only aim at the powerful. When satire is aimed at the powerless, it is not only cruelâitâs vulgar. »
Molly Ivins