Lâhumour pour les nuls
Sauvegarde du site Ăgalitariste.net. Date du post dâorigine : 07 Mars 2014.
Depuis quelque temps, Ă force de lâouvrir au sujet de lâhumour, mes amis militants et moi, on a fini par atteindre certaines oreilles. Et, comme on pouvait sây attendre, nos propos et nos revendications nâont pas Ă©tĂ© du goĂ»t de tout le monde. Il faut dire que le sujet est dĂ©licat dans une sociĂ©tĂ© oĂč il est de bon ton de dire « quâon peut rire de tout mais pas avec tout le monde » et ce sans mĂȘme se demander pourquoi et dans quel contexte Desproges a bien pu dire ça.
Bref, captain obvious to the rescue, les gens veulent rire de tout. Ou plutĂŽt, ils veulent rire de ce quâils veulent sans se prendre la tĂȘte et surtout, sans rĂ©flĂ©chir. Il est souvent amusant de constater que les grands dĂ©fenseurs du droit au rire de tout sont les premiers Ă se moquer des femmes (ou autre groupe de personnes opprimĂ©es) en les renvoyant Ă la cuisine (ou autre clichĂ© puant) pour ensuite crier Ă la misandrie (ou autre intolĂ©rance inversĂ©e qui nâest que de lâĂ©go de privilĂ©giĂ© bafouĂ©) quand on ose se foutre de la gueule des machos (ou autres intolĂ©rants notoires) alors que sâils nâĂ©taient pas machos, ils ne se sentiraient pas visĂ©s, mais passons. Je ne suis pas ici pour enfoncer publiquement ces personnes au second degrĂ© opportuniste. Encore que. Dâune maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, les gens ne veulent pas rĂ©flĂ©chir Ă ce que leur comportement implique. Et câest la raison pour laquelle le Cynico-fataliste est si Ă la mode : ça permet de se donner un genre, un charisme alors quâil sâagit purement et simplement de paresse, pour ne pas dire de lĂąchetĂ©.
Les gens veulent rire de tout donc, et craignent pour leur droit Ă continuer de dire « oogah boogah » devant un noir quand on dĂ©nonce leur humour intolĂ©rant. Alors pour commencer, jâaimerais rappeler un dĂ©tail simple (puisquâon nous a souvent traitĂ© de fachos dĂ©sireux de brider la libertĂ© dâexpression, aha) : on ne cherche pas Ă vous empĂȘcher dâĂȘtre intolĂ©rant, lĂ©galement parlant. Je vous en prie, soyez-le. Vous ĂȘtes libres de lâĂȘtre. Câest la loi qui le dit. Cette loi qui a Ă©tĂ© façonnĂ©e par une majoritĂ© dâhommes blancs cis et hĂ©tĂ©ros aisĂ©s, soit dit en passant. Vous ĂȘtes libres dâĂȘtre des imbĂ©ciles irrespectueux qui perpĂ©tuent lâoppression. Tout comme nous, nous sommes libres de dire que vous ĂȘtes intolĂ©rants, que votre humour est un outil qui vous permet de perpĂ©tuer une oppression qui favorise la perpĂ©tuation de vos privilĂšges et que ce nâest pas normal. Parce que, dĂ©solĂ©e de vous lâapprendre, mais la libertĂ© dâexpression, ça marche dans les deux sens. Et je suis au regret de vous annoncer que si ce quâon dit vous dĂ©range, câest exactement le but recherchĂ©.
Mais quâĂ cela ne tienne, si jâai créé ce blog, câest parce que je ne crois pas quâil existe de causes perdues. Ou plus simplement, je crois que tout changement est possible, pourvu quâon sâen donne les moyens. Je ne suis donc pas avare dâengagement et dâefforts et câest la raison pour laquelle jâai dĂ©cidĂ© de rĂ©pondre Ă la grande question que le Cynico-fataliste se pose quand il nous entend, nous autres dĂ©fenseurs des droits des opprimĂ©s, mugir dans ses campagnes :
« Mais si on ne se moque plus des opprimés, de quoi allons-nous rire ? »
Je passerai sur le fait que cette « question » dĂ©montre Ă quel point le Cynico-fataliste de base nâest rien dâautre quâun citoyen sans imagination embourbĂ© dans une culture du je-parle-avant-de-rĂ©flĂ©chir et je vais me contenter de donner aussi bien des outils que des idĂ©es pour dĂ©montrer Ă ce pauvre hĂšre que si, mĂȘme sans rire des opprimĂ©s, on peut encore sâamuser, rire et exprimer sa joie de vivre.
Lâhumour facile Pour commencer, il faut noter que lâhumour est un art qui nâest pas facile Ă maĂźtriser. Comme a pu le dire Desproges (encore lui !) : « Mais elle est immense, mon cher, la prĂ©tention de faire rire ! » Car oui, faire rire nâest pas facile, surtout si on se pique de le faire en professionnel. Amuser quelques copains est bien plus aisĂ© que de faire rire un parterre dâinconnus prĂȘts Ă vous mettre au tapis pour peu que votre humour ne les touche pas. Toutes les personnes qui ont un jour essayĂ© de sâattirer les faveurs du public par lâhumour le savent. Et câest pourquoi, certaines personnes, cĂ©dant Ă la peur et Ă la facilitĂ©, vont dĂ©cider de rester le cul au chaud dans des valeurs sĂ»res, sans avoir Ă se mouiller.
Selon moi, il existe trois valeurs sĂ»res en terme dâhumour : le caca (et tout ce qui est trĂšs trĂšs sale dâun point de vue social ; ne niez pas, rien quâen lisant le mot « caca » vous souriez), le sexe (et tous les tabous qui tournent autour) et ce qui nâest pas la « norme » (ou ces connards dâextrĂ©mistes qui veulent changer le monde et/ou sont trop diffĂ©rents de lâhomme cishet blanc). Bref, comme je lâai dit dans mon prĂ©cĂ©dent article sur lâhumour, on rit de ce qui dĂ©range, de ce qui est diffĂ©rent et de ce qui est tabou. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les mauvais humoristes en manque dâinspiration vont donc faire un gloubi-boulga de ces trois « valeurs sĂ»res » de la maniĂšre la plus plate et la plus convenue possible. Combien dâhumoristes masculins se sont dĂ©guisĂ©s en femmes pour faire rire, par exemple ? Parce que oui, convenons-en la fĂ©minitĂ© câest tellement ridicule quâil nây a que les femmes (ces ĂȘtres soumis) pour bien la porter. Parmi ces trois valeurs sĂ»res, certains humoristes ont su malgrĂ© tout tirer leur Ă©pingle du jeu en faisant passer un message plus profond Ă travers un Ă©cran de vulgaritĂ© volontairement outranciĂšre. Je pense par exemple Ă Reiser et ses dessins humoristiques sur la sexualitĂ© au travers desquels il caricaturait une sociĂ©tĂ© pudibonde et hypocrite. (Cependant, quâon ne me fasse pas dire ce que je nâai pas dit, Reiser aussi a eu son lot dâhumour oppressif et nâĂ©tait pas parfait Ă tous les niveaux.) Ici, la valeur sĂ»re qui mâintĂ©resse est la troisiĂšme. Ce qui nâest pas la norme. Il est extrĂȘmement facile de faire rire un public avec quelques blagues sexistes, racistes, validistes ou transphobes (liste non exhaustive). On fait appel aux bas instincts de son public et on se pique de faire de lâhumour anticonformiste, et paf, le tour est jouĂ© : sans sâassurer le panthĂ©on, on se créé un noyau de fans.
Jâinsiste sur le fait que câest Ă la portĂ©e de nâimporte qui. Un peu dâaisance en matiĂšre de comĂ©die, une blague sur les homos qui sont vraiment des pĂ©dales, et un peu de mauvaise foi (« je suis subversif moĂą, madame ») et hop, câest parti. Câest tellement courant que câen est navrant : la majoritĂ© des web-humoristes, des nouveaux artistes de stand-up ou des chroniqueurs de radio le font. Et tous se targuent dâĂȘtre anticonformistes. Si bien que leur prĂ©tendue subversivitĂ© en devient Ă©trangement conforme. Parce que soyons honnĂȘtes : ces « artistes » qui auront sombrĂ© dans lâoubli dans une dizaine dâannĂ©es ont deux problĂšmes. Le premier (et le moins grave) câest quâils ne renouvellent absolument pas leur art (lâhumour) et que donc, ils ne lui apportent rien. Et le second câest que dans lâespoir de gagner le plus rapidement possible la notoriĂ©tĂ© ils empruntent sans se poser de questions les sentiers battus les plus cĂ©lĂšbres â y compris ceux qui sont problĂ©matiques â et passent lĂ oĂč leurs aĂźnĂ©s sont dĂ©jĂ passĂ©s mille fois. Alors subversive leur intolĂ©rance ? Que nenni. On ne saurait faire plus conforme et plus facile, en rĂ©alitĂ©.
Rire de tout Tous ces artistes qui sâinsurgent quand on dĂ©nonce leur humour intolĂ©rant usent donc du prĂ©texte « je veux rire de tout ». Me concernant, je trouve quand-mĂȘme Ă©trange que ces personnes souhaitant rire de tout se cantonnent uniquement Ă des sujets qui ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© utilisĂ©s mille fois au lieu dâexpĂ©rimenter et de crĂ©er du neuf. Câest pourtant simple, quand on y pense : pourquoi rire des trans quand vous pouvez rire des transphobes ? Pourquoi rire des Noirs quand vous pouvez rire des racistes ? Ces grands rigolos auraient-ils peur de se mettre la masse dominante Ă dos ? Pour des gens subversifs, ils font preuve de bien peu de courage.
Parce que soyons clairs, il est facile de rire des plus faibles, des plus moquĂ©s, des plus dĂ©munis. Câest enfantin : il nây aura que peu de monde pour les dĂ©fendre et beaucoup pour en rire. En revanche, rire de la majoritĂ© haineuse, celle qui a du pouvoir, celle qui peut vous faire taire si elle le souhaite pour pouvoir continuer dâutiliser le mot « pĂ©dĂ© » comme insulte, de renvoyer les femmes Ă la cuisine et de traiter Taubira de singe, ça demande un peu plus de gonades. Rire en dĂ©nonçant les travers de la sociĂ©tĂ© plutĂŽt que de les renforcer est tout un art complexe et qui nâest pas Ă la portĂ©e du premier venu (surtout si ce dit premier venu a la flemme de rĂ©flĂ©chir). Parce que ça demande du talent, mais Ă©galement de la rĂ©flexion, de lâintrospection et de la culture. Pour faire de lâhumour de haute volĂ©e, il faudra apprendre Ă faire autre chose que pointer du doigt des minoritĂ©s en faisant la grimace dâun air entendu en se faisant lĂ©cher les bottes par un parterre de fans lobotomisĂ©s.
Selon moi, au mĂȘme titre que tous les autres Arts, lâhumour est un moyen de façonner le monde dans lequel on vit. LĂ encore, je lâavais dit dans mon prĂ©cĂ©dent article sur le sujet, on rit de ce qui nâest pas la norme, donc on la dĂ©finit. En riant de lâintolĂ©rance, en la prĂ©sentant comme quelque chose dâanormal, vous redĂ©finissez la norme et ce, pour un monde de tolĂ©rance et de respect. Dâailleurs, notons que les artistes qui ont connu une postĂ©ritĂ© sont ceux qui se sont montrĂ©s avant-gardistes et qui ont contribuĂ© Ă rĂ©volutionner notre sociĂ©tĂ©, que ce soit dâun point de vu artistique, moral ou les deux. Les gĂ©nies sont ceux qui ont su modifier les goĂ»ts du public et non pas ceux qui ont modifiĂ© leur art en fonction du public. Autrement dit, en encourageant une intolĂ©rance qui existe dĂ©jĂ , les artistes comiques nâencouragent aucune rĂ©flexion et donc aucun changement. Câest ce qui me fait dire quâils sont vouĂ©s Ă lâoubli malgrĂ© le fait quâen attendant, ils ralentissent les progrĂšs sociaux en matiĂšre dâĂ©galitĂ©.
Tous ces humours non-intolĂ©rants possibles Nous en venons donc au nerf de la guerre : mais de quoi rire alors ? Quels types dâhumour sont possibles si on doit arrĂȘter de taper sur les femmes, les pĂ©dĂ©s et les Noirs ? Comment les manier sans tomber dans les bras menteurs de la facilitĂ© ? La liste des diffĂ©rents types dâhumour est longue : humour par lâabsurde, lâauto-dĂ©rision, le comique de situation, la crĂ©ation de personnages humoristiques, les jeux de mots, lâhumour noir (le vrai), la satire (ou cynisme), le mĂ©ta humour (lâhumour sur lâhumour), le comique dâobservation, lâhumour de rĂ©fĂ©rence, lâanti-joke etc. Analysons-en quelques uns pour que vous ne tombiez pas en panne sĂšche de blague, des fois que vous dĂ©cidiez (ça va, on peut rĂȘver) dâarrĂȘter dâĂȘtre des humoristes qui encouragent lâexclusion sociale des minoritĂ©s.
Commençons par lâhumour par lâabsurde. Ce type dâhumour fonctionne sur la base du dĂ©calage entre les attentes et les habitudes du public et la logique qui sera prĂ©sentĂ©e lors du sketch ou de la blague. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, câest amenĂ© Ă lâaide de syllogismes, câest Ă dire une logique qui, mal utilisĂ©e, peut amener Ă des paradoxes ; paradoxes cependant non dĂ©montables si on a habilement amenĂ© le public Ă accepter la logique du syllogisme au prĂ©alable. Plus exactement, on entraĂźne le spectateur vers un raisonnement illogique en lui faisant admettre des choses qui lui paraĂźtront logiques. En le piĂ©geant ainsi, on crĂ©e le dĂ©calage, la gĂȘne et donc le rire. Exemple dâhumour absurde : Tout ce qui est rare est cher. Un cheval bon marchĂ© est rare. Donc un cheval bon marchĂ© est cher.
Concernant lâauto-dĂ©rision, câest une forme dâhumour quâil est facile dâutiliser de travers. En effet, le principe de lâauto-dĂ©rision est de se moquer de soi-mĂȘme. Lâexercice peut sembler cool et dĂ©montrer que la personne le pratiquant est parfaitement dĂ©complexĂ©e, mais il faut mesurer Ă quel moment on rigole rĂ©ellement de soi (uniquement) et Ă quel moment on implique dâautres personnes dans la moquerie. Par exemple, il y a une diffĂ©rence entre dire « aha, jâai encore embouti la voiture, je sais vraiment pas conduire ! » et « aha jâai encore embouti la voiture, les femmes savent vraiment pas conduire ! » Dans le premier cas, je me moque de moi. Dans le deuxiĂšme je me moque des femmes : ce nâest plus de lâauto-dĂ©rision, mais bien de lâhumour intolĂ©rant qui vise Ă discrĂ©diter les femmes et leurs capacitĂ©s Ă utiliser une voiture et ce de maniĂšre parfaitement arbitraire et injuste. Le fait que je sois une femme ne justifie en rien cette blague : ce nâest pas parce que je suis maladroite au volant que toutes les femmes le sont. Lâauto-dĂ©rision, la vraie, est celle qui permet au spectateur de rire sans se sentir jugĂ© mĂȘme sâil se retrouve dans le ridicule de celui qui fait la blague. On sâaccorde sur le fait que câest ridicule mais que ce nâest finalement pas bien grave. Ici, le rire permet de dĂ©dramatiser et de prendre du recul sur la culpabilitĂ© que beaucoup de gens vont avoir face Ă lâĂ©chec. Si je rigole en disant que tous ceux qui ont le mĂȘme genre / couleur de peau / orientation sexuelle sont ridicules, je suis dans le jugement et dans la moquerie intolĂ©rante. Ce nâest donc plus de lâauto-dĂ©rision et jâempĂȘche une partie de mes spectateurs de dĂ©dramatiser une situation anodine parce que je les catalogue dans un stĂ©rĂ©otype qui ne leur conviendra peut-ĂȘtre pas. Exemple dâauto-dĂ©rision : Boulet et son blog BD dans lequel il se met souvent en scĂšne, comme par exemple dans cette note. Le comique de situation, câest un peu lâune des plus vieilles formes dâhumour. Lâarroseur arrosĂ©, tout ça, tout ça. En gros câest lâeffet comique produit par la situation dâun personnage dans lâhistoire ou lâanecdote qui est racontĂ©e (surprises, rebondissements, coĂŻncidences, retournements, quiproquos, etc). Le principe est donc de rire dâun personnage parce quâil fait quelque chose de travers. Quel meilleur exemple Ă citer dans ce genre de cas que celui de Charlot ? Les Charlots sont remplis de comique de situation. Chaplin a créé un personnage dont on peut rire tout en passant des messages positifs. Les LumiĂšres de la ville, film dans lequel Charlot vient en aide Ă une aveugle alors quâil nâa pas un sou en poche, est sans doute lâun des meilleurs exemples. On rit, mais Chaplin passe Ă©galement un message dâespoir et dâempathie. Malheureusement, tout comme lâauto-dĂ©rision, il est facile de se planter et de faire un comique de situation oĂč, au lieu de rire dâun Ă©vĂ©nement absurde, on va rire du personnage parce quâil reprĂ©sente un clichĂ© intolĂ©rant (sexiste, raciste etc). Il est donc important de garder Ă lâesprit que le comique de situation, comme son nom lâindique, doit amener Ă rire dâune situation, et non pas dâun stĂ©rĂ©otype incarnĂ© par un personnage. Exemple de comique de situation : Le dĂźner de con, film dans lequel on rit de quiproquos et de la cruautĂ© dâun personnage qui se retourne contre lui.
La crĂ©ation de personnages humoristiques est un procĂ©dĂ© trĂšs utilisĂ© par les artistes de scĂšne. Câest un moyen de crĂ©er un discours, un Ă©change tout en Ă©tant seul durant la reprĂ©sentation. Le Blond de Gad Elmaleh est un bon exemple sans intolĂ©rance : câest un personnage caricatural dans sa perfection qui rĂ©ussit tout, mĂȘme les choses les plus anodines (comme manger un sandwich sans que les tomates ne se fassent la malle) et qui sert Ă mettre en relief le cĂŽtĂ© humain de Gad Elmaleh dans un humour auto-dĂ©risoire. Le Blond nâest pas un clichĂ© puisquâil ne fait rĂ©fĂ©rence Ă aucun type dâhomme qui suscite le mĂ©pris, mais qui renvoie davantage Ă cette tendance que chacun possĂšde Ă voir chez son voisin une personne qui rĂ©ussit toujours mieux que soi. Avec ce personnage Gad Elmaleh dĂ©dramatise le manque de confiance en soi que beaucoup de spectateurs peuvent avoir en riant du fait que les petits Ă©checs de la vie quotidienne ne sont pas dramatiques et mĂȘme plutĂŽt rigolos. Ă travers ce personnage, il arrive Ă faire rire de la jalousie quâon peut ressentir et Ă la rendre moins difficile Ă vivre. Malheureusement, comme dâautres types dâhumour, la crĂ©ation de personnages humoristiques peut vite tomber dans les clichĂ©s Ă partir du moment oĂč on crĂ©e un personnage stĂ©rĂ©otypĂ© qui renvoie Ă une vĂ©ritĂ© biaisĂ©e. Ăa peut ĂȘtre le personnage fĂ©minin Ă©gocentrique et coquet, le noir qui parle avec un accent trĂšs prononcĂ© et ne comprend rien Ă la technologie, lâhomosexuel effĂ©minĂ©, etc, etc. Toutes ces caricatures excluent parce quâelles encouragent des clichĂ©s qui ne reprĂ©sentent que trĂšs peu de personnes concernĂ©es. Exemple de crĂ©ation de personnages humoristiques : les persos de Salut les Geeks ! Le mafieux-pervers, le gamin pas sĂ»r de lui, le panda, et le junkie.
Bien sĂ»r, dans les diffĂ©rents types dâhumour, il y a les jeux de mots. Avec celui-lĂ , il est difficile de faire de lâhumour intolĂ©rant, Ă moins de vraiment le vouloir (malheureusement, parfois certains le veulent vraiment). Faire des jeux de mots consiste Ă dĂ©tourner le sens premier dâun terme, crĂ©ant ainsi ce fameux dĂ©calage qui surprend et amĂšne le rire. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, le jeu de mot Ă lui seul ne suffit pas, il faut Ă©galement le placer au bon moment et avec la bonne tonalitĂ©. Câest ce qui fait quâun tel verra sa blague qualifiĂ©e « dâhumour de merde » quand un autre â usant du mĂȘme calembour â fera rire lâassemblĂ©e du premier coup. Dans le genre maĂźtre des jeux de mots on ne peut pas ne pas citer Desproges (« car nos avis divergent, et dix verges câest Ă©norme pour un seul homme »). Il Ă©tait capable de placer ses jeux de mots au milieu de ses discours avec un tel naturel que le dĂ©calage créé Ă©tait toujours suffisamment important pour dĂ©clencher le rire. Parce que Desproges maniait la rhĂ©torique avec brio et possĂ©dait suffisamment de vocabulaire pour se renouveler sans cesse, il lui Ă©tait possible, en plus de faire dâautres types dâhumour pendant ses sketchs, de placer des jeux de mots au moment oĂč on sây attend le moins. Bref, avec ce type dâhumour, tout est question de dosage, de feeling et de timing. Exemple de jeu de mots : « Rraquette avec deux r ? â Ouais ! â Ya quâun r sur raquette. â Ya plusieurs nerfs sur une raquette, vous connaissez pas lâtennis ! » â François PĂ©russe
Dans le cas de lâhumour noir, il sâagit de dire des choses volontairement horribles. Tellement horribles quâelles vont mettre les spectateurs mal Ă lâaise et les faire rire (on rit de ce qui gĂȘne, de ce qui nâest pas la norme, toussa). Câest ce quâa fait Desproges avec son fameux « on me dit que des Juifs⊠». Avec ce sketch, il est allĂ© Ă lâencontre de ce qui Ă©tait communĂ©ment admis, Ă savoir que les juifs ont Ă©tĂ© victimes des nazis. En agissant ainsi, Ă lâinverse de DieudonnĂ© qui se moque simplement des juifs, lui ne riait non pas des juifs mais des nazis et des nĂ©o-nazis (encore prĂ©sents Ă lâĂ©poque et mĂȘme aujourdâhui) et ce, en dĂ©montrant lâabsurde du raisonnement qui est le leur (en le poussant Ă©ventuellement Ă lâextrĂȘme). WikipĂ©dia parle dâailleurs de ce type dâhumour en ces termes : « Lâhumour noir est une forme dâhumour qui souligne avec cruautĂ©, amertume et parfois dĂ©sespoir lâabsurditĂ© du monde, face Ă laquelle il constitue quelquefois une forme de dĂ©fense. » Bref, il sâagit de sâamuser de lâhorreur. Mais pour sâen amuser, encore faut-il quâil soit communĂ©ment admis par le public de ce quâest lâhorreur. Si je tente de faire de lâhumour noir sur la transphobie alors que peu de gens y sont sensibilisĂ©s, jâai toutes les chances du monde de simplement tomber dans lâhumour transphobe. Lâhumour noir demande de prendre en compte les qualitĂ©s morales du public, et câest en ça quâil est extrĂȘmement difficile Ă maĂźtriser. Exemple dâhumour noir : « Tu aimes bien ta mĂšre ? Alors reprends un bout. » â Pierre Doris (Ici, le tabou et lâhorreur utilisĂ©s sont le cannibalisme.)
La satire est une forme de (vrai) cynisme qui consiste Ă parodier une personne, un groupe ou un gouvernement afin de dĂ©montrer Ă quel point leur comportement est absurde, dans le but de provoquer un changement. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, ceux qui sont parodiĂ©s sont des personnalitĂ©s puissantes et au pouvoir important quâil soit politique, social ou Ă©conomique. Le journal HaraKiri Ă©tait, par exemple, un journal satirique qui dĂ©nonçait les inĂ©galitĂ©s sociales avec des phrases mordantes du type « si vous ne pouvez pas lâacheter, volez-le ». Ă lâinstar de lâhumour noir, câest une forme dâhumour complexe Ă maĂźtriser car elle demande une culture de la politique et du social certaine qui empĂȘcherait de tomber dans les rumeurs infondĂ©es et les stĂ©rĂ©otypes nausĂ©abonds. En effet, tout comme le cynisme â tel que DiogĂšne le concevait â Ă©tait censĂ© apprendre « lâhumilitĂ© aux puissants », la satire est censĂ©e dĂ©noncer les injustices et encourager le peuple Ă rĂ©clamer ce qui lui revient de droit. La satire peut employer divers procĂ©dĂ©s : la diminution de quelque chose en vue de le faire paraĂźtre ridicule, lâexagĂ©ration afin de dĂ©montrer Ă quel point un comportement est grotesque (caricature), la juxtaposition de choses dâimportance inĂ©gales (ce qui met lâensemble Ă un niveau de moindre importance) et la parodie qui consiste Ă imiter un comportement dans le but de montrer Ă quel point il est ridicule. Exemple de satire : Candide de Voltaire, qui parodie la sociĂ©tĂ© de lâĂ©poque et tous les conseils qui Ă©taient donnĂ©s par lâautoritĂ© en place pour ĂȘtre quelquâun de bon et de bien.
Le mĂ©ta-humour, quâon pourrait aussi appeler « humourception » est de lâhumour⊠sur lâhumour. TrĂšs rarement utilisĂ© au quotidien parce que difficile Ă mettre en place, il consiste Ă faire une blague avec une blague Ă lâintĂ©rieur et se retrouve, en revanche, trĂšs frĂ©quemment dans au cinĂ©ma ou dans les Ă©missions de tĂ©lĂ© contemporaines comme The Daily Show. Il existe diffĂ©rentes façons de faire du mĂ©ta-humour : soit on va rire des procĂ©dĂ©s humoristiques en les nommant exactement, soit on va faire une blague Ă partir dâune blague dĂ©jĂ rendue cĂ©lĂšbre (comme celle de Paf le chien), soit faire une blague dans une blague, etc. Pas toujours du goĂ»t de tout le monde, ce type dâhumour crĂ©e un dĂ©calage parce quâon sâattend Ă rire et quâen rĂ©alitĂ©, câest davantage analytique que drĂŽle. Exemple de mĂ©ta-humour : « Un Anglais, un Irlandais et un Ăcossais entrent dans un bar. Le patron du bar les regarde et dit : « Quoi ? Câest une blague ? » »
Le comique dâobservation, lui, consiste Ă rĂ©vĂ©ler le ridicule ou lâabsurditĂ© dâun Ă©lĂ©ment anecdotique qui aurait Ă©chappĂ© Ă la plupart des spectateurs sâil nâavait pas Ă©tĂ© mis en lumiĂšre. Le plus souvent utilisĂ© par les artistes de scĂšne, il permet de prendre du recul sur des Ă©vĂ©nements auxquels on est habituĂ©s et de se rendre compte du point auquel ils sont Ă©tranges quand on les regarde dâun Ćil neuf. Commençant souvent par « vous avez remarquĂ© que » il peut ĂȘtre trĂšs utile pour dĂ©noncer les intolĂ©rances ordinaires et dĂ©montrer leur ridicule. Exemple de comique dâobservation : le sketch de Florence Foresti « cheffe dâentreprise ».
Lâhumour de rĂ©fĂ©rence est un type dâhumour quâon retrouve trĂšs souvent dans les websĂ©ries ou les films humoristiques familiaux. Comme son nom lâindique, il consiste Ă mettre une rĂ©fĂ©rence qui, bien souvent, nâa rien Ă voir avec le film, mais colle avec le sujet du moment. Ce type dâhumour marche donc sur deux principes : le premier est de crĂ©er un dĂ©calage entre lâunivers dans lequel le spectateur est plongĂ© et celui qui « sâinvite » un peu par surprise, et le second est de flatter le spectateur qui se sentira fier dâavoir reconnu la rĂ©fĂ©rence (surtout si cette derniĂšre est un clin dâĆil Ă des gens particuliĂšrement initiĂ©s). Un film qui joue trĂšs souvent sur cette ficelle est « AstĂ©rix et ObĂ©lix mission ClĂ©opĂątre » dans lequel on retrouve aussi bien des rĂ©fĂ©rences Ă Star Wars quâĂ des publicitĂ©s des annĂ©es 90. Exemple dâhumour de rĂ©fĂ©rence : les films Disney et Pixar qui font des clins dâĆil Ă des productions antĂ©rieures du studio ou encore les films Hitchcock dans lesquels il apparaĂźt systĂ©matiquement lâespace de quelques secondes en figurant (dans Les Oiseaux, lâhomme qui sort de lâanimalerie avec un lĂ©vrier en laisse).
Enfin, lâanti-joke consiste Ă faire de lâhumour qui nâen est pas. Un peu dans la mĂȘme veine que le mĂ©ta humour, lâanti-joke table sur le fait quâon sâattende Ă quelque chose de drĂŽle pour crĂ©er le dĂ©calage et faire rire. Il sâagit de reprendre des formats dâhumour ou de blague classique et de les terminer par une chute logique et descriptive Ă la place dâune fin absurde. Exemple dâanti-joke : Quâest-ce qui est petit et vert ? Au vu de la diversitĂ© dans lâunivers, beaucoup de choses.
VoilĂ donc une longue liste pleine de formes dâhumour possibles et non-intolĂ©rantes. Tu vois, cher lecteur qui veux rire de tout, que ce nâĂ©tait pas si compliquĂ©. Et encore, je suis certaine que si tu cherches davantage, tu peux en trouver bien dâautres. Qui sait, tu pourrais peut-ĂȘtre mĂȘme en inventer un jour, si ça se trouve ? Jâai confiance en toi.
En conclusion Ai-je besoin de prĂ©ciser que, finalement, ces gens qui chouinent quâon ne peut plus rire de rien quand on leur fait remarquer que leur humour est oppressif sont soit des personnes Ă lâimagination trĂšs limitĂ©e, soit des paresseux Ă©goĂŻstes qui nâont pas envie de faire dâefforts pour faciliter la vie de leur prochain ? Lâhumour est riche. Lâhumour est vaste. Pourquoi se cantonner Ă quelques blagues intolĂ©rantes quand il est possible dâexplorer et de rĂ©volutionner toujours un peu plus le genre ? Alors, soyez gentils, faites preuve dâimagination. Et arrĂȘtez de vous faire passer pour plus bĂȘtes que vous ne lâĂȘtes, je sais que vous ĂȘtes capable de reconnaĂźtre les blagues intolĂ©rantes.
Ils ont Ă©crit sur lâhumour Une Heure de Peine â Lâhumour est une chose trop sĂ©rieuse⊠[x] Une Heure de Peine â âŠpour ĂȘtre laissĂ©e Ă des rigolos. [x] Une Heure de Peine â Lâimpolitesse du dĂ©sespoir [x] Une Heure de Peine â Critique de la culture du troll [x] [x] Une Heure de Peine â Apologie de lâhumour [x] Une Heure de Peine â Assumer son humour Ă la con [x] As Clemmie Wonder â Peut-on faire des blagues [âŠ] sans ĂȘtre un gros con ? [x] Je suis fĂ©ministe â Oh ça va⊠Câest pour rire ! [x] Mauve Veillance â Lâhumour Ă propos des minoritĂ©s sexuelles sans insulter [x] Les notes de Florent Verschelde â Ceci nâest pas du second degrĂ© [x] Les notes de Florent Verschelde â Pure provocation [x] A Contrario â Desproges et Coluche : Stop Ă lâinstrumentalisation [âŠ] [x] Une sourde â Cher connard cynique [x] Commando Culotte â Pourquoi dire [âŠ] fait de vous une/e idiot/e ? [x] Le rire. Essai sur la signification du comique, par Henri Bergson : [x] Les sentiers dâIsatis â Sortir de sa boĂźte [x]
Câest pas de lâhumour intolĂ©rant ! (Ă noter que certaines des personnes citĂ©es ont eu des comportements problĂ©matiques dans leur humour (ou ailleurs) mais que les liens donnĂ©s avec leur travail sont, eux, dĂ©pourvus dâhumour intolĂ©rant, preuve que câest possible, mĂȘme si ce nâest malheureusement pas un systĂ©matisme pour chacun.) Tina Fey â Georges Carlin â Boulet â Aamer Rahman â Cha â Florence Foresti â Les Inconnus â Louis CK â Sinfest â Oglaf â Les cĂ©rĂ©ales du dimanche matin â Plated Jeans â Salut les Geeks â Usul â Desproges â Coluche â Insolente Veggie â Gad Elmaleh â Hari Kondobalu â Alexandre Astier â Suricate â Wanda Sykes â Chescaleigh â Go get a roomie â François PĂ©russe [etc].
Merci Ă tous mes followers pour les liens, les idĂ©es, les rĂ©fĂ©rences et tout et tout. Merci Ă Ali B. Cannard pour ses conseils sur les diffĂ©rents types dâhumour. Et merci Ă Aries et StĂ©phanie pour la relecture et les critiques.
Myroie










