Ă dater de ce jour, en revanche, il lui semblait savoir enfin qui il Ă©tait vraiment : en lâoccurrence, rien de moins quâun gĂ©nie ; et que sa vie avait un sens et un but et une fin et une mission transcendante, celle, en lâoccurrence, de rĂ©volutionner lâunivers des odeurs, pas moins ; et quâil Ă©tait le seul au monde Ă disposer de tous les moyens que cela exigeait : Ă savoir son nez extraordinairement subtil, sa mĂ©moire phĂ©nomĂ©nale et, plus important que tout, le parfum pĂ©nĂ©trant de cette jeune fille de la rue des Marais, qui contenait comme une formule magique tout ce qui fait une belle et grande odeur, tout ce qui fait un parfum : dĂ©licatesse, puissance, durĂ©e, diversitĂ©, et une beautĂ© irrĂ©sistible, effrayante. Il avait trouvĂ© la boussole de sa vie Ă venir. Et comme tous les scĂ©lĂ©rats de gĂ©nie Ă qui un Ă©vĂ©nement extĂ©rieur trace une voie droite dans le chaos de leur Ăąme, Grenouille ne dĂ©via plus de lâaxe quâil croyait avoir trouvĂ© Ă son destin. Il comprenait maintenant clairement pourquoi il sâĂ©tait cramponnĂ© Ă la vie avec autant dâobstination et dâacharnement : il fallait quâil soit un crĂ©ateur de parfums. Et pas nâimporte lequel. Le plus grand parfumeur de tous les temps (Patrick SĂŒskind, Le parfum, 1986).