Depuis le 15 avril 2023, le Soudan est ravagé par une guerre de pouvoir sanglante. Avec 15 millions de déplacés et un génocide reconnu au Darfour en 2025, cette tragédie interroge l'inaction prolongée de la communauté internationale.
La rédaction - 10 janvier 2026
Soudan
Le 15 avril 2023 marqua le début d'un conflit dévastateur au Soudan. Depuis cette date, les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide s'affrontent dans une lutte acharnée pour le contrÎle du pays. Cette confrontation militaire, née d'une rivalité de pouvoir entre deux généraux autrefois alliés, a plongé le Soudan dans une spirale de violences sans précédent. Aujourd'hui, alors que le conflit atteint les mille jours, le bilan humain demeure effroyable. PrÚs de 15 millions de personnes ont été déplacées, faisant de cette crise la plus importante catastrophe humanitaire mondiale.
Les estimations du nombre de morts varient considĂ©rablement, oscillant entre 20.000 et 150.000 victimes selon les sources, mais le chiffre rĂ©el demeure inconnu en raison de l'impossibilitĂ© d'accĂ©der Ă certaines zones. Le 7 janvier 2025, les Ătats-Unis franchirent un cap symbolique en reconnaissant officiellement que les membres des Forces de soutien rapide avaient commis un gĂ©nocide au Darfour. « Les Forces de soutien rapide ont menĂ© des attaques directes contre des civils, exĂ©cutant systĂ©matiquement hommes et garçons en raison de leur appartenance ethnique », dĂ©clara le secrĂ©taire d'Ătat amĂ©ricain Antony Blinken. Cette qualification juridique soulĂšve une question cruciale : comment la communautĂ© internationale a-t-elle pu laisser se dĂ©velopper une telle tragĂ©die sous ses yeux pendant prĂšs de deux ans avant de la nommer ?
GenĂšse du conflit
Le gĂ©nĂ©ral Abdel Fattah al-Burhan, commandant des Forces armĂ©es soudanaises, et Mohamed Hamdan Dagalo, surnommĂ© Hemedti, chef des Forces de soutien rapide, orchestrĂšrent ensemble le coup d'Ătat d'octobre 2021 contre le gouvernement civil de transition. Cette alliance tactique masquait dĂ©jĂ des tensions profondes sur la question du pouvoir. Burhan, militaire de carriĂšre devenu commandant en chef en 2008 puis chef d'Ă©tat-major une dĂ©cennie plus tard, prit les rĂȘnes du Conseil militaire de transition aprĂšs la chute du dictateur Omar el-BĂ©chir en 2019. Face Ă lui, Hemedti bĂątit sa puissance Ă travers les Forces de soutien rapide, milice paramilitaire issue des tristement cĂ©lĂšbres Janjaouid, responsables du gĂ©nocide darfouri entre 2003 et 2005.
Les relations entre les deux hommes se détériorÚrent rapidement aprÚs le putsch de 2021. Chacun se considérait comme le dirigeant légitime du Soudan, refusant toute subordination à l'autre. Le 15 avril 2023, à midi heure locale, les Forces de soutien rapide lancÚrent des attaques simultanées contre plusieurs bases des Forces armées soudanaises à travers le pays. Les paramilitaires revendiquÚrent immédiatement la capture de l'aéroport international de Khartoum, de l'aéroport de Merowe et d'El-Obeid, ainsi que de positions stratégiques dans la capitale. Des combats éclatÚrent au palais présidentiel et à la résidence du général Burhan, les deux camps affirmant contrÎler ces sites symboliques.
DĂšs le lendemain, les Forces armĂ©es soudanaises dĂ©clenchĂšrent une contre-offensive massive. L'armĂ©e reprit l'aĂ©roport de Merowe ainsi que le siĂšge de la tĂ©lĂ©vision nationale et de la radio d'Ătat. Le 30 avril 2023, le commandement militaire annonça le lancement d'une offensive totale pour expulser les paramilitaires de Khartoum, mobilisant des frappes aĂ©riennes et de l'artillerie lourde. Ainsi dĂ©buta une guerre qui allait transformer le Soudan en champ de ruines.
Violences ethniques
En avril 2024, les Forces de soutien rapide lancÚrent une offensive majeure dans le Nord-Darfour visant à capturer El-Fasher, derniÚre capitale régionale sous contrÎle gouvernemental. à partir du 11 avril, les assauts terrestres et aériens frappÚrent la ville et les camps de déplacés environnants, notamment Zamzam et Abu Shouk. Le 13 avril, les paramilitaires revendiquÚrent le contrÎle du camp de Zamzam aprÚs des combats intenses ayant causé la mort de plus de 200 civils, incluant des enfants et des travailleurs humanitaires. En septembre 2024, les Forces de soutien rapide assiégÚrent El-Fasher, transformant la cité en piÚge mortel. Au moins 782 civils périrent sous les bombardements indiscriminés des deux belligérants.
DÚs lors, les violences prirent une dimension ethnique systématique au Darfour. Un panel d'experts des Nations unies conclut que les Forces de soutien rapide et leurs milices alliées massacrÚrent entre 10.000 et 15.000 membres de l'ethnie Massalit à El-Geneina, dans l'Ouest-Darfour, en 2023. Ces tueries ciblÚrent spécifiquement les populations non arabes, dans une répétition horrifiante du génocide de 2003-2005 qui avait déjà fait plus de 300.000 morts. Antony Blinken accusa également les paramilitaires d'employer le viol et diverses formes de violences sexuelles contre femmes et filles pour des motifs ethniques.
Cette qualification officielle de génocide par Washington s'accompagna de sanctions contre Mohamed Hamdan Dagalo ainsi que sept entreprises liées aux Forces de soutien rapide. Mais cette reconnaissance intervint prÚs de deux ans aprÚs le début des massacres, soulevant l'interrogation suivante : pourquoi tant de retard face à des atrocités documentées depuis des mois par la société civile soudanaise et les organisations humanitaires ?
Stratégies militaires
Fin 2023, les Forces de soutien rapide contrÎlaient la majeure partie du Darfour et progressaient dans Khartoum, le Kordofan et la région de Gezira. Les Forces armées soudanaises reprirent l'initiative début 2024, réalisant des gains significatifs à Omdurman avant de reconquérir Khartoum, y compris le palais présidentiel et l'aéroport, en mars 2025. « Les Forces armées contrÎlaient environ 60 pour cent du territoire national en novembre 2025 », selon le chercheur Jihad Mashamoun. Mais les paramilitaires consolidÚrent leur emprise sur le Darfour, région vaste connue pour ses mines d'or et ses routes de trafic, ainsi que sur la capitale régionale d'El-Fasher, carrefour stratégique reliant la Libye, le Nil et le Tchad.
Dans ce contexte, les deux camps utilisĂšrent la famine comme arme de guerre. Depuis avril 2023, 145 Ă©tablissements de santĂ© furent pillĂ©s et dĂ©truits, privant 65 pour cent de la population darfourie de services mĂ©dicaux mĂȘme basiques. Les Forces armĂ©es et les Forces de soutien rapide bloquĂšrent systĂ©matiquement l'acheminement de l'aide humanitaire vers les populations civiles. Le Global Hunger Monitor Ă©mit une alerte famine pour cinq zones du Soudan, que le gouvernement de Burhan nia aux Nations unies. Pire encore, en octobre 2024, le rĂ©gime de Khartoum interdit tous les travailleurs humanitaires internationaux et onusiens au Darfour, invoquant une violation de la souverainetĂ© nationale. Au moins 22 agents humanitaires furent tuĂ©s.
Chaque général affirma à travers des déclarations successives que la guerre ne prendrait fin qu'avec une victoire militaire totale. Le 16 avril 2025, le général Hemedti annonça via Telegram la création d'une administration pour la paix et l'unité. La charte fondatrice avait été signée le 22 février 2025 à Nairobi par les Forces de soutien rapide et vingt-trois autres groupes rebelles. Fin juillet 2025, les contours de ce gouvernement furent dévoilés à Nyala, présentant un conseil présidentiel dirigé par Hemedti et incluant des gouverneurs régionaux. Cette initiative souleva des inquiétudes quant à une partition de facto du Soudan, fragmentant le pays en zones d'influence contrÎlées par les deux belligérants si les lignes de front se stabilisaient.
Ingérences étrangÚres
Les Ămirats arabes unis Ă©mergĂšrent comme l'acteur extĂ©rieur le plus influent dans le conflit soudanais. Des responsables gouvernementaux, des groupes de droits humains ainsi que des sources multilatĂ©rales et journalistiques d'investigation suggĂ©rĂšrent qu'Abou Dhabi fournissait des armes aux Forces de soutien rapide, bien que les Ămiratis dĂ©mentissent constamment ces allĂ©gations. Le 11 octobre 2024, le Soudan adressa une lettre au Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations unies, rĂ©clamant « une action urgente contre les activitĂ©s agressives continues des Ămirats arabes unis ». Cette correspondance contenait de nouvelles preuves du soutien militaire, financier et logistique Ă©mirati aux paramilitaires, incluant des images de caisses de munitions d'artillerie et de camions basĂ©s Ă DubaĂŻ utilisĂ©s pour transporter armes et munitions, ultĂ©rieurement saisis par les Forces armĂ©es.
DubaĂŻ constituait dĂ©jĂ une destination clĂ© pour la contrebande d'or des Forces de soutien rapide avant l'Ă©clatement du conflit, fournissant des lignes de vie financiĂšres Ă la milice. Des rapports firent Ă©tat d'Ămirats arabes unis acheminant secrĂštement des armes aux paramilitaires sous couvert d'aide humanitaire, ainsi que de vĂ©hicules blindĂ©s de fabrication Ă©miratie Ă©quipĂ©s de systĂšmes de dĂ©fense de conception française. Le soutien d'Abou Dhabi aux Forces de soutien rapide semblait en partie motivĂ© par l'animositĂ© des Ămiratis envers les groupes islamistes, avec lesquels les Forces armĂ©es soudanaises entretenaient des relations Ă©troites et complexes. Les Ămiratis bĂ©nĂ©ficiaient Ă©galement considĂ©rablement des importations d'or soudanais provenant des deux camps.
L'Ăgypte, l'Arabie saoudite et la Turquie façonnĂšrent Ă©galement la dynamique du conflit. Le Caire, historiquement alignĂ© avec l'armĂ©e soudanaise et fortement dĂ©pendant de la sĂ©curitĂ© hydrique du Nil, soutenait prudemment les Forces armĂ©es comme contrepoids aux acteurs alignĂ©s sur les Forces de soutien rapide. En fournissant une aide militaire, l'Ăgypte cherchait Ă protĂ©ger sa frontiĂšre mĂ©ridionale et Ă prĂ©server son influence rĂ©gionale tout en accueillant des initiatives diplomatiques pour faciliter des cessez-le-feu. Khalifa Haftar, homme fort de l'Est libyen et alliĂ© clĂ© de l'Ăgypte, des Ămirats arabes unis et de la Russie, exploitait l'instabilitĂ© soudanaise pour Ă©tendre sa propre influence. Cette toile complexe d'ingĂ©rences Ă©trangĂšres transformait le Soudan en terrain d'affrontement par procuration entre puissances rĂ©gionales, prolongeant indĂ©finiment les souffrances des populations civiles.
L'indifférence du monde
Mille jours de guerre ont brisé le Soudan, mais c'est le silence obstiné du monde qui consacre, jour aprÚs jour, la banalisation de l'inacceptable.
DB News
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