CâĂ©tait osĂ© et mĂȘme aventureux, de pouvoir croire Ă lâintelligence collective quand les mĂ©dias et le pouvoir en place - Ă propos des Gilets Jaunes - tentaient de nous faire croire tantĂŽt Ă un ramassis de beaufs incultes, Ă des racistes ou bien mĂȘme Ă des antisĂ©mites, voire des anti-Ă©colos... Pourtant, lâidĂ©e est simple : croire Ă lâintelligence collective vient de lâamour de lâautre, de la conscience et du besoin de savoir que tout humain peut ĂȘtre bon et que seule lâignorance rend idiot et mauvais. Et parce quâenvisager lâautre comme immuable paralyse lâaction et donc lâĂ©volution de la pensĂ©e, jâose imaginer quâon devrait tous croire en lâhumain et Ă sa capacitĂ© Ă sâĂ©lever sans cesse, notamment grĂące Ă son prochain. Par exemple, croire en lâintelligence collective câest se dire quâun humain raciste lâest parce quâil ne connaĂźt pas lâautre, lâĂ©tranger, celui qui est diffĂ©rent de lui mais quâavec lâexpĂ©rience, les rencontres, il changera forcĂ©ment de point de vue. Mais aussi, croire en lâintelligence collective câest penser quâun groupe peut agir intelligemment, que lâisolement ne fait quâĂ©loigner les humains de leur propre humanitĂ©. Câest sans gĂȘne que je dĂ©fends donc ici et dans ce cas prĂ©cis, une position non-dĂ©terministe mais Ă contrario, profondĂ©ment interactionniste et sociale de lâHomme. Parce que câest la seule qui nous permet dâenvisager son prochain positivement, dans toutes ses potentialitĂ©s et en tout Ă©tat de cause. La seule qui empĂȘche toute haine stĂ©rile et toute guerre.
Le mouvement des Gilets Jaunes, comme tout autre mouvement, est en soi, une rencontre. Une rencontre du peuple avec la politique, des campagnes avec les villes, des idĂ©es de gauches et des idĂ©es de droite, des jeunes et des vieux, des militants de toujours et des nĂ©o-manifestants, des pauvres et des moins pauvres, des ouvriers et des petits patrons. A travers ces rencontres, au delĂ du plaisir de lâĂ©change, de la redĂ©couverte des notions de solidaritĂ© et dâentraide, des amitiĂ©s crĂ©es et des isolements rompus, est nĂ©e la possibilitĂ© de rĂ©flĂ©chir collectivement. On pense lĂ©gitimement et en premier lieu aux assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales et aux rĂ©unions qui sont tout autant dâoccasions oĂč se formalisent des dĂ©bats volontairement provoquĂ©s, bien entendu sources de crĂ©ations et propositions intelligentes. Mais nul besoin dâenfermer la rĂ©flexion collective dans des temps et lieux limitĂ©s pour trouver lâintelligence. Nous pouvons la trouver partout, en tout temps et tout instant, tant quâil y a rencontre. A chaque rond-point, autour des feux de bois qui rĂ©chauffent les cabanes, Ă chaque coins de rue le samedi, sous les gaz mais aussi dans les moments de rĂ©pits, les points de vues se sont confrontĂ©s, les idĂ©es se sont mĂ©langĂ©es, et dans ce joyeux mĂ©lange politique, les gens se sont mis Ă crĂ©er ! Ils ont crĂ©e des nouveaux modes dâactions, des slogans, des chansons et en somme, des nouvelles façons de penser nourries de tous ces regards croisĂ©s. Câest comme ça que jâai vu le mouvement des Gilets Jaunes Ă©voluer ; dans les cortĂšges, la Marseillaise a peu a peu cĂ©dĂ© sa place Ă un mĂ©lange de champs contestataires et de crĂ©ations musicales (chansons dĂ©tournĂ©es, rimes), et les drapeaux français sont maintenant largement noyĂ©s dans une marrĂ©e dâĂ©toffes de couleurs variĂ©es et beaucoup moins formelles mais aussi de pancartes aux slogans ingĂ©nieux, drĂŽles et... Intelligents ! Les vieux symboles, imposĂ©s, ont Ă©tĂ© abandonnĂ©s, pour en Ă©lire dâautres, cette fois choisis et nourris par lâintelligence collective. Mieux encore, ceux qui sâintĂ©ressaient peu Ă la politique se sont enfin autorisĂ©s Ă le faire et se sont informĂ©s trĂšs vite, puisant chez chacun de quoi nourrir leur esprit critique. Et les belles idĂ©es ont Ă©crasĂ©es les mauvaises. Câest ça, lâintelligence collective. Câest prĂ©cisĂ©ment ce qui me rend si euphorique quand je suis au milieu dâun cortĂšge, quand jâai les coudes qui se frottent Ă ceux de mes camarades de luttes, mes cris qui se mĂȘlent aux autres. Je sens cette force collective tout au fond de moi et je rĂ©alise quâon peut dĂ©placer des montagnes, changer la face du monde. A ce moment lĂ je ne suis quâamour, jâaime lâHomme, ce grand tout qui mâentoure et en qui jâai toute confiance. Je me sens envahie par lâintelligence du groupe, palpable Ă lâenvie, dans les regards, les sourires et toutes ces invitations Ă crĂ©er dont se saisissent les militants. Les slogans, les graffitis, les chansons mais aussi les clips de rap, les images, les Ă©crits, les vĂȘtements... Tous ces processus crĂ©atifs, qui au delĂ de la joie quâils procurent, sont bien le signe dâune rĂ©-appropriation du savoir et de lâintelligence.
On a retrouvĂ© notre intelligence, celle que nous avons longtemps mis de cĂŽtĂ©, relĂ©guĂ©e Ă ceux dĂ©signĂ©s pour savoir et dĂ©cider Ă notre place - autrement dit, âles politiquesâ. Et câest ça qui fait trembler le pouvoir et les cravates dans les bureaux : lâintelligence collective qui fait naĂźtre la pensĂ©e politique.