Bonjour bonjour ! ('Fin, vu l'heure, je devrais plutĂŽt dire "bonsoir") Perso, je peux comprendre que ça en dĂ©range certains de dire "le masculin l'emporte sur le fĂ©minin", mais dans ce cas pourquoi ne pas simplement changer la formulation ? Dire "le masculin fait office de "neutre" dans les cas oĂč il y a Ă la fois du masculin et du fĂ©minin", par exemple, ça pourrait passer, non ? C'est toujours comme ça que je l'ai compris et je n'ai jamais vu de problĂšme sur le principe. J'ai faux ou bien...?
Oh, Ă mon avis, tu as largement juste, dans la mesure oĂč tant de problĂšmes similaires â des petites crises de micro-sociĂ©tĂ© oĂč un fait plus ou moins dĂ©risoire prend une importance artificiellement gonflĂ©e de sorte que le public dĂ©tourne efficacement son attention de questions autrement cruciales â reposent sur une bĂȘte histoire de sĂ©mantique : tu nâas quâĂ songer Ă notre nouvelle interdiction administrative dâappeler les filles et jeunes femmes Mademoiselle quand jâaurais bien plus volontiers militĂ© pour la rĂ©introduction de damoiseau dans son milieu naturel.
En termes grammaticaux, en rĂ©alitĂ©, ce nâest pas tant que « le masculin lâemporte sur le fĂ©minin » que le masculin se trouve bel et bien ĂȘtre le genre neutre en français, ou si lâon veut, ce qui en tient lieu. Le point central de cette histoire, câest surtout que beaucoup de personnes ont un mal fou Ă saisir que le genre grammatical nâest pas une question de sexuation. Autrement dit, tout ce qui est grammaticalement masculin nâest pas mĂąle, et tout ce qui est grammaticalement fĂ©minin nâest pas femelle ! Ce peut ĂȘtre le cas quand on parle dâun ĂȘtre vivant sexuĂ©, et encore : si lâon a omis de regarder sous sa jupe, une souris est une souris quel que soit son sexe, et un serpent un serpent. Dâailleurs, un certain nombre de mots ont changĂ© de genre au cours de lâhistoire du français, comme aigle, issu du latin aquila, nom fĂ©minin, et qui en ancien français est indiffĂ©remment fĂ©minin ou masculin, mais surtout fĂ©minin jusquâau XVII Í€  siĂšcle (malgrĂ© tout, on a pu employer aiglesse pour dĂ©signer lâaigle femelle, terme attestĂ© entre le XII ̀ siĂšcle et 1611) ; quant Ă la raison pour laquelle on aura fini par choisir le masculin, elle est loin dâĂȘtre Ă©vidente.
La raison pour laquelle le masculin fait office de neutre en français est bien entendu liĂ©e Ă lâhistoire de la langue, et tout particuliĂšrement le basculement dâun latin tardif, oral, datant de lâĂ©poque gallo-romaine, Ă un proto-français oĂč notamment les dĂ©clinaisons latines se simplifiĂšrent considĂ©rablement. Le fait est que le neutre avait dĂ©jĂ disparu du latin vulgaire tardif et que les anciens substantifs neutres sâĂ©taient dĂ©jĂ rĂ©partis, pour la plupart, sous la catĂ©gorie masculine, pour la bonne et simple raison que câĂ©tait aux noms du genre masculin quâils ressemblaient le plus. En gros, il nây a pas un pas de gĂ©ant Ă faire pour masculiniser le neutre-type templum en templus⊠Mais un grand effort nâest pas non plus nĂ©cessaire pour passer du neutre folia Ă un fĂ©minin folia qui finira par donner le moderne « feuille » ! En fin de compte, le genre des substantifs de lâancien français doit pour lâessentiel Ă la tĂȘte du client. VoilĂ ce qui arrive quand on nâapprend plus ses dĂ©clinaisons Ă lâĂ©cole sous prĂ©texte que câest la DĂ©cadence et que les barbares sont Ă nos portes⊠(Quelquefois, le genre a suivi une logique plus organique, comme les noms de mĂ©tier restĂ©s masculins alors quâils appartenaient Ă la premiĂšre dĂ©clinaison et finissaient par -a comme nauta, « le marin », qui a donnĂ© « nautique », entre autres. On ne peut pas ĂȘtre un gros dur velu et tatouĂ© et finir au fĂ©minin. En tout cas pas Ă lâĂ©poque latine. Les lobbies actuelsâŠ)
Malheureusement, je crains bien que « le masculin fait office de neutre » ne soit pas agrĂ©able Ă lâesprit de tous, prĂ©cisĂ©ment parce que le « Genre » est Ă la mode ces derniers temps et quâil ne manque pas de zĂ©lotes empressĂ©s de montrer leur bonne volontĂ©. TrĂšs franchement, plus le niveau dâinstruction rĂ©el recule et moins les gens sont capables de sâapproprier rĂ©ellement le langage, câest-Ă -dire de le comprendre, plutĂŽt que de se sentir agressĂ©s et de tenter de le lui faire dire ce que lâon croit quâil ignore⊠Et puis, encore une fois, ce genre de pataquĂšs affectĂ© donne toujours lâimpression aux parents dâĂ©lĂšves quâon a finalement dĂ©couvert lâeau tiĂšde et que leurs enfants finiront tous ingĂ©nieurs. Au stade oĂč lâon en est, ça tient du rituel.