Notre Ă©poque Le viol dans les annĂ©es 80 : retour sur l'extrait du documentaire de Depardon L'extrait de "Faits divers", documentaire de Depardon sorti en 1983, est Ă©difiant. Il illustre parfaitement l'Ă©volution de notre perception du viol. L'Officier de police judiciaire s'adresse Ă la femme venue dĂ©poser plainte pour viol. Le sermon commence par un "il faut que vous compreniez une chose, Mademoiselle...". Et puis : "C'est que le viol en France câest un crime, que ce garçon il risque de se retrouver pendant cinq ans en taule, minimum, parce quâil a fait lâamour avec vous alors que vous, vous nâĂ©tiez pas dâaccord pour faire lâamour avec lui..." (C'est effectivement la dĂ©finition d'un viol.) L'OPJ a pris son air sĂ©rieux. Cinq ans de prison, "ça fait quand mĂȘme beaucoup, vous ne trouvez pas ?" Alors il suggĂšre qu'elle comme lui se doivent des excuses. "Je ne veux pas le voir", rĂ©plique la jeune femme. Il ne s'interrompt pas : "Lui [il va s'excuser] de vous avoir fait ce qu'il vous a fait, qui Ă©tait peut-ĂȘtre pas trĂšs correct. Et vous, vous allez vous excuser auprĂšs de lui, vous lui avez fait passer une sacrĂ©e soirĂ©e aussi, hein. AĂŻe aĂŻe aĂŻe aĂŻe aĂŻe." La parole des femmes La sĂ©quence, Ă©difiante, tourne depuis quelques jours sur les rĂ©seaux sociaux. Câest un extrait du documentaire de Raymond Depardon, "Faits divers", sorti en 1983, pour lequel le photographe et cinĂ©aste a passĂ© trois mois en immersion dans le commissariat du Ve arrondissement de Paris. L'Ă©mission "C Politique", qui le recevait dimanche dernier, a ressorti cet extrait parce qu'il fait, 34 ans plus tard, parfaitement Ă©cho Ă l'actualitĂ©, aprĂšs lâaffaire Weinstein. Sur le plateau de France 5, Raymond Depardon opine. "Je ne dis pas que câĂ©tait presque commun Ă cette Ă©poque-lĂ , mais c'est vrai, c'est le vrai problĂšme de ces femmes qui rentrent dans un commissariat. Quâest-ce quâil va leur arriver ? Quâest-ce quâon va leur dire ?" "C'est vaseux, hein" L'extrait diffusĂ© sur France 5 est tirĂ© d'une sĂ©quence plus longue, de 15 minutes, que nous vous dĂ©crivons.  PremiĂšre scĂšne. Le policier se trouve dans un appartement, en pleine conversation tĂ©lĂ©phonique. La piĂšce est baignĂ©e d'une lumiĂšre rouge. "La fille" est Ă l'hĂŽpital, comprend-on. Il veut l'entendre, elle comme "le bonhomme". L'OPJ raccroche et sâadresse Ă Raymond Depardon : "C'est vaseux, hein. C'est vaseux parce que c'est pas... c'est un viol qui n'en est pas pas un, tout en en Ă©tant un. On va voir, vous voyez, je vais l'entendre. Et puis c'est une guadeloupĂ©enne donc c'est pas... C'est pas Ă©vident." On le retrouve plus tard dans le commissariat. Il monte s'installer Ă son bureau. Il y a un exemplaire de France soir, un cendrier, la tĂ©lĂ©vision, un tĂ©lĂ©phone Ă cadran et une machine Ă Ă©crire. L'OPJ auditionne lâhomme (son visage est floutĂ©). "Bon alors qu'est ce qui s'est passĂ©, Monsieur ?" Lui dĂ©cline sa version : il dit avoir connu cette femme un dimanche, et lâavoir revu plus tĂŽt dans la journĂ©e, chez lui. "Elle a pris une douche. Elle avait ses rĂšgles, on a fait l'amour quand mĂȘme", raconte-t-il (il prĂ©cisera plus tard quâelle avait "insistĂ©" pour ça). Câest quand il a tĂ©lĂ©phonĂ© Ă sa copine, que la femme se serait mis Ă faire des histoires. "Elle m'a giflĂ©, je l'ai giflĂ©e." Il lui aurait demandĂ© de prendre "ses cliques et ses claques" et de quitter son appartement. "Vous l'avez sautĂ©e ?" "â C'est vous qui l'avez dĂ©shabillĂ©e ou c'est elle qui s'est dĂ©shabillĂ©e toute seule? â Oh non, c'est elle. â Pour prendre sa douche? Et ensuite une fois qu'elle Ă©tait Ă poil, vous l'avez sautĂ©e ? â Ben on a fait l'amour, oui... â D'accord. Bon, eh bien on va attendre de voir ce qu'elle raconte elle, parce que je vous avoue que jusqu'ici, moi j'ai pas grand-chose Ă vous reprocher." Lâhomme est conviĂ© Ă sâasseoir dans la piĂšce Ă cĂŽtĂ©. La porte est laissĂ©e ouverte. Il nâest pas surveillĂ© par un gardien, "car franchement ça paraĂźt sans intĂ©rĂȘt". Sâensuit un plan serrĂ© de lâOPJ au tĂ©lĂ©phone, en communication avec lâhĂŽpital. Il cherche Ă obtenir les rĂ©sultats de la consultation de la jeune femme, mais on le lui refuse, pour cause de confidentialitĂ©. Il sâĂ©nerve. "Moi je suis obligĂ© d'engager une procĂ©dure extrĂȘmement lourde vis-Ă -vis d'un garçon dont je ne sais absolument pas, au dĂ©part, quelles charges je vais avoir contre lui..." "SĂ»re de votre histoire ?" On le voit ensuite Ă©changer avec celle qui veut porter plainte pour viol, assise en face. Dans le documentaire, la version de la jeune femme, dont on entrevoit le visage non floutĂ©, est coupĂ©e au montage. Il manque des Ă©lĂ©ments pour tout comprendre, mais certains Ă©changes sont de la mĂȘme teneur que l'extrait qui a tournĂ© sur les rĂ©seaux sociaux. L'officier de police judiciaire met en garde la jeune femme sur "son histoire de viol" : "Vous, je vous prĂ©viens [...] il faut ĂȘtre sĂ»re de votre coup, parce que si c'est simplement pour embĂȘter ce garçon, ce qui est trĂšs vraisemblable... ce qui peut ĂȘtre vraisemblable, je n'en sais rien, mĂ©fiez-vous. [...] Vous ĂȘtes sĂ»re de votre histoire ? â Oui." La jeune femme, filmĂ©e de profil, semble pleurer. "Je suis sĂ»re de mon histoire", rĂ©pĂšte-t-elle. Le policier : "Parce que je n'ai aucun moyen de vĂ©rifier, je vous prĂ©viens. Alors si jamais lui arrive Ă me dĂ©montrer le contraire, c'est vous qui vous retrouvez en cabale pour une plainte abusive. Alors rĂ©flĂ©chissez. Moi je veux bien vous croire, mais je n'ai aucun moyen de savoir si vous me racontez des histoires... C'est trĂšs possible que vous ayez raison, mais c'est trĂšs  possible aussi, que lui ait raison Ă©galement parce que lui il ne me raconte pas du tout ça comme ça." Silence dans le bureau. Le policier lui demande ce qu'elle a fait le dimanche prĂ©cĂ©dent (lâhomme disait lâavoir connu ce jour-lĂ ), elle rĂ©pond qu'elle Ă©tait Ă la Foire de Paris avec son copain et qu'elle est rentrĂ©e chez elle le soir. "Je suis sĂ»re." "S'il s'excuse, ça passera" Elle semble pleurer encore et propose : "Il s'excuse pour ce qu'il s'est passĂ©, je ne dĂ©pose pas plainte et je m'en vais chez moi." Au collĂšgue qui entre dans le bureau, elle rĂ©pĂšte : "Il s'excuse, moi je n'ai pas envie d'avoir d'ennuis. S'il s'excuse, ça passera." C'est lĂ que le policier ĂŽte ses lunettes et entame sa tirade, exhumĂ©e 34 ans plus tard par France 5. "Je crois qu'il faudrait qu'on se comprenne bien. Vous voulez qu'il s'excuse pour quoi ? - Pour ce qu'il a fait. - Il faut que vous compreniez une chose, Mademoiselle..." Le policier tape ensuite sur sa machine Ă Ă©crire le PV dâaudition, quâelle signe. Il sâadresse Ă un collĂšgue : "Bon celle-lĂ , vous me la faites partir, que je ne la revois plus." Il se penche vers elle pour se mettre Ă sa hauteur, comme on le ferait avec un petit enfant. "Bon et puis si vous avez des problĂšmes, venez m'en parler. C'est pas la peine d'aller faire l'andouille avec les garçons et de faire des bĂȘtises, hein ?" Câest alors quâil demande Ă faire venir lâhomme dans le bureau pour le moment des excuses. "Je crois que mademoiselle s'excuse des difficultĂ©s qu'elle vous a apportĂ©es ce soir [...] je ne vous demande pas de vous faire la bise parce que ça c'est un peu ĂȘtre un peu beaucoup..." Fin de la sĂ©quence. "La sortie, c'est par lĂ . Et recommencez pas, hein." Perception du viol Quand le documentaire de Raymond Depardon est sorti, en 1983, la sĂ©quence a-t-elle heurtĂ©e comme elle nous heurte aujourd'hui ? Certainement pas. "Une jeune femme Ă©trangĂšre a portĂ© plainte contre le jeune homme qu'elle a eu l'imprudence de suivre dans sa chambre. Quelques coups ont Ă©tĂ© Ă©changĂ©s mais le viol n'est pas Ă©vident", rĂ©sumait France soir [PDF] (l'imprudence, notez). TĂ©lĂ©rama [PDF] portait un tout autre regard. "Efficace et musclĂ©, le commissaire, beau gosse en vareuse, prend parti pour l'homme [...] Il malmĂšne la jeune femme. Ainsi va la police... bourrue et bourrĂ©e d'idĂ©es toutes faites, expĂ©ditive, macho, misogyne Ă l'occasion, et raciste souvent." Cette sĂ©quence, revue aujourd'hui, illustre l'Ă©volution de notre perception du viol, de son traitement judiciaire, ainsi que la prise en compte de la parole des femmes dans les affaires de violences sexuelles. Nous avons montrĂ© les images Ă Â VĂ©ronique Le Goaziou, sociologue, dont les travaux portent sur les violences et la dĂ©linquance. Pour elle, l'interaction reprĂ©sente la "queue de comĂšte" d'un lent mouvement. Elle remonte le temps : "Pendant longtemps, les violences sexuelles Ă©taient considĂ©rĂ©es comme pas graves, presque banales, sauf cas de grandes violences physiques... Il y avait une immense tolĂ©rance vis-Ă -vis des violences sexuelles sur les femmes adultes." Il n'Ă©tait pas encore question Ă l'Ă©poque du traumatisme que ces violences pouvaient engendrer. Notre seuil de tolĂ©rance Ă la violence, et prĂ©cisĂ©ment aux violences sexuelles, a progressivement diminuĂ©. On retrouve dans l'extrait de "Faits divers" et dans les propos du commissaire cette notion de gravitĂ© relative, cette indulgence. "Il y a cette idĂ©e qu'on n'envoie pas un mec en taule pour ça", appuie VĂ©ronique Le Goaziou. En particulier si la femme n'a pas Ă©tĂ© victime de violences physiques manifestes, ou si elle a Ă©tĂ© d'accord une premiĂšre fois, mais pas la seconde. Impossible non plus de ne pas penser que la couleur de peau de la jeune femme ne joue pas un rĂŽle dans le comportement du policier. "Le procĂšs du viol" En 1978, le procĂšs d'Aix-en-Provence, "le procĂšs du viol", a agi comme un accĂ©lĂ©rateur : il a amorcĂ© une Ă©volution des mentalitĂ©s sur la gravitĂ© du viol, crime longtemps restĂ© impuni. Les trois procĂšs qui ont changĂ© Ă jamais la condamnation du viol En aoĂ»t 1974, deux campeuses sont violĂ©es sur une plage par trois hommes. Les deux femmes, naturistes, sont rapidement discrĂ©ditĂ©es, soupçonnĂ©es de "l'avoir bien cherchĂ©". Par leurs tenues ou leurs comportements, elles Ă©taient quelque part considĂ©rĂ©es comme co-responsables de ce qui leur Ă©tait arrivĂ© (c'est en partie encore le cas aujourd'hui). Ce sont des "tentatrices", on les pense consentantes. Leur homosexualitĂ© et leur vie de femmes libres sont exposĂ©s et dĂ©crits. Alors qu'il s'agit d'un viol, l'agression des deux campeuses est requalifiĂ© en dĂ©lit de "coups et blessures". Les deux victimes, soutenue par les mouvements fĂ©ministes, font appel. Pendant le procĂšs qui se tiendra aux assises, GisĂšle Halimi, leur avocate, est insultĂ©e et menacĂ©e de mort : "Si tu les fais condamner, on aura ta peau !" Au terme de la bataille judiciaire, les trois agresseurs ont finalement Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă des peines de quatre Ă six ans de prison. Le procĂšs d'Aix, qui fera l'objet d'un dĂ©bat national, va pousser les lĂ©gislateurs Ă changer le Code pĂ©nal. En 1980, une dĂ©finition plus prĂ©cise de ce crime est inscrite dans la loi(toujours en vigueur). Le viol conjugal sera condamnĂ© pour la premiĂšre fois comme tel bien plus tard, en 1992. "LĂ , ça va trop loin, c'est sĂ»r" Une scĂšne comme celle montrĂ©e dans l'extrait de "Faits divers" est-il encore concevable aujourd'hui ? Nous avons montrĂ© l'extrait Ă Â un officier de police judiciaire, qui a dĂ©butĂ© sa carriĂšre il y a vingt ans. "C'est violent, car on se met tout de suite Ă la place de la victime", rĂ©agit-il aux images. "Il y a des mots Ă choisir, d'autres Ă Ă©viter (on ne parle pas d'un "dossier" pour un viol, par exemple)... LĂ , ça va trop loin, c'est sĂ»r." L'OPJ explique aussi qu'il est parfois difficile de reconnaitre le faux du vrai. "Au bout de quelques heures, il peut nous arriver de devoir confronter la victime prĂ©sumĂ©e si on a des doutes, et d'avoir Ă pousser la personne dans ses retranchements. On a parfois affaire Ă de fausses plaintes, c'est une rĂ©alitĂ©." Encore aujourd'hui, moins de 20% des victimes de violences sexuelles portent plainte. La qualitĂ© de l'accueil rĂ©servĂ© Ă celles qui franchissent le pas est dĂ©terminant. Si depuis plusieurs annĂ©es, police et gendarmerie ont amĂ©liorĂ© la prise en charge des victimes de violences sexuelles, par des formations et une meilleure sensibilisation, des dysfonctionnements subsistent. https://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/notre-epoque/20171123.OBS7757/le-viol-dans-les-annees-80-retour-sur-l-extrait-du-documentaire-de-depardon.html