Carcéprofessoral
On se tourne et se retourne dans un systĂšme qui broie lâimagination.
Je cherche chaque jour lâinvention qui me permettra de rĂ©pondre aux besoins de mes Ă©lĂšves. Pour les mettre du cĂŽtĂ© de la vie, de lâinspiration, de lâenthousiasme, de lâenvie. Jâenvoie de lâamour, mais jâĂ©choue et mâesquinte devant mon insuffisance.
Comme dit CĂ©line Alvarez, comment peut-on prĂ©tendre apprendre Ă des enfants privĂ©s de vie Ă lâĂ©cole. Ils ont besoin de jeux, dâinteractions, de vie. Les collĂšges et les Ă©coles sont des prisons.
On les oblige Ă ĂȘtre assis, assis tout le temps, pause dâĂ peine dix minutes, rangĂ©s en rang dâoignon Ă se faire hurler dessus dĂšs quâils bougent dans la cour, alors quâils nâont quâĂ attendre, lĂ , rangĂ©s, sous la petite bruine de dĂ©but dâaprĂšs-midi, avant dâaller sâentasser dans des salles exiguĂ«s aux tables pĂąles, tous dirigĂ©s vers un mur, pendant que lâenseignant passe avec une louche pour dĂ©poser dans le fond de la gorge une bouillie non digĂ©rĂ©e de connaissances, en surveillant ses arriĂšres, toujours, pour voir sâil nây a pas un petit con qui va renverser sa marmite pour faire rire tout le monde et faire perdre du temps.
Mais le temps est déjà perdu. Heureusement, on a pu passer un moment ensemble, on a ri, on a essayé et parlé aussi, beaucoup, surtout. Parfois ça ne traverse pas. Mais le bureau et la premiÚre rangée sont autant de frontiÚres qui nous désunissent et nous font mal au coeur.. Tous alignés mais sans liens.
âMais madame, franchement avec madame S. On ne fait que rĂ©pondre Ă des questions sur le manuel pendant quâelle est sur son tĂ©lĂ©phone. Câest pas grave, vous lui dĂźtes pas hein⊠mais au moins avec vous, on discute, on sâexprime, on voit pas le temps passer⊠On peut pas rester avec vous toute lâannĂ©e?â
Ils veulent juste quâon les laisse parler. Je voudrais quâils passent leur journĂ©e Ă poser des questions.
Jâaimerais juste trouver lâinstant magique oĂč ils mâoublient pour sâapprendre des choses entre eux. Pour que ça ait du sens. Quâon ait le temps de mettre du sens dans ce quâon vit intĂ©rieurement, dây mettre du poids, de pas sombrer dans la masse, en se faisant oublier en attendant que ça sonne, pour quâils prennent juste conscience du pouvoir de lâimagination quâils ont en euxâŠ
Pour eux jâaimerais repousser les murs et les heures, leur installer des canapĂ©s et des chaises douillettes, des bibliothĂšques de quatre mĂštres de haut, des BD des bouquins, glisser un thĂ© chaud sur leurs tables, tandis quâen groupe ils discutent dâun problĂšme. Jâaimerais quâils Ă©crivent des nouvelles, quâils rĂ©agissent Ă lâactualitĂ©, dĂ©cryptent, recherchent, fassent lâinformation. Jâaimerais quâils apprennent Ă savourer lâĂ©motion et la beautĂ© dâune phrase, plutĂŽt que lâobscure signification de lâantique mĂ©taphoreâŠ
Et pourtant demain, et pendant peut-ĂȘtre encore vingt ans, jâavancerai dans les couloirs sombres des collĂšges endormis, alignant mes photocopies, dĂ©synchronisĂ©e de lâidĂ©al que je cherche, déçue encore de ne pas savoir, de nâĂȘtre pas aidĂ©e, ni accompagnĂ©e pour amener plus de vie et de curiositĂ© dans ces classes de misĂšres.Â
Alors ils ne me restent quâĂ les aimer. MĂȘme sâils font du bruit. MĂȘme sâils sâinsurgent ou se gueulent les uns sur les autres. MĂȘme sâils disent je suis nul. Les aimer, mais les aimer, câest dĂ©jà ça, câest dĂ©jà çaâŠ











