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En France, le gouvernement fĂȘte la loi Neuwirth. 50 ans aprĂšs, les raisons de sa promulgation sont oubliĂ©es et son bilan est discutable.
Abrogeant la loi en vigueur depuis 1920 qui interdisait « la propagande et lâutilisation des moyens de contraception », la loi Neuwirth du 28 dĂ©cembre 1967 a autorisĂ© la pilule et lĂ©galisĂ© ainsi la contraception. Le 8 fĂ©vrier 2017, avec quelques mois dâavance sur le cinquantiĂšme anniversaire de lâadoption de cette loi, le SĂ©nat a rendu hommage Ă lâancien dĂ©putĂ© gaulliste en proposant la mise en service dâun timbre-poste Ă lâeffigie du « pĂšre de la pilule ».
Si la loi Neuwirth est considĂ©rĂ©e comme un symbole de libĂ©ration pour des milliers de femmes, la rĂ©alitĂ© est tout autre. Les mĂ©dias affichent dâailleurs ces jours-ci une certaine unanimitĂ© Ă constater que la pilule « a fait long feu ». Les femmes se dĂ©tournent de ce moyen contraceptif qui altĂšre leur santĂ© sans les affranchir pour autant. Certaines dĂ©noncent mĂȘme : « On nous empoisonne pour le plaisir des hommes »[1]. La rĂ©volution en marche semble sur le retour, mais ses effets dĂ©lĂ©tĂšres sont bien prĂ©sents. GĂšnĂ©thique revient avec GrĂ©gor Puppinck, docteur en droit et Directeur du Centre EuropĂ©en pour le Droit et la Justice (ECLJ-Strasbourg), sur les tendances historiques qui ont conduit Ă lâadoption de cette loi.
GÚnéthique : Dans quel contexte la loi Neuwirth est-elle votée ?
GrĂ©gor Puppinck : La loi Neuwirth nâest pas le fruit du hasard : câest un Ă©vĂ©nement français qui participe dâun mouvement plus large en Occident. Lucien Neuwirth, alors ministre du GĂ©nĂ©ral de Gaulle, ne fait quâappliquer en France un programme mondial de contrĂŽle des naissances, le « birth control », par la diffusion des moyens de contraception. En France, lâopinion publique parle dâailleurs de la contraception orale comme dâune importation amĂ©ricaine : la pilule a Ă©tĂ© mise au point en 1956 par le docteur Gregory Pincus, biologiste amĂ©ricain, et, dans ArchimĂšde le clochard, film diffusĂ© en 1959, Jean Gabin dĂ©nonce en une rĂ©plique ce programme qui exporte « une pilule amĂ©ricaine Ă dĂ©peupler » !
G : Dépeupler ? Comment ce programme a-t-il été introduit en France ?
GP : Câest Pierre Simon qui se fait fort de diffuser en France le programme amĂ©ricain conçu et promu par la Fondation Rockefeller et le Population Council dont il est membre correspondant pour la France. Câest lui qui se prĂ©sente comme le principal artisan de la contraception et de lâavortement ; il a notamment introduit le stĂ©rilet en France en 1963.
Mais, comme il le reconnaĂźt lui-mĂȘme, sa motivation nâest pas la libĂ©ration de la femme. Pierre Simon nâest pas un fĂ©ministe et il entre dâailleurs souvent en conflit avec le mouvement fĂ©ministe. Sa prĂ©occupation premiĂšre est dâabord dâordre dĂ©mographique et eugĂ©nique : il sâagit, pour cet obstĂ©tricien, dâĆuvrer au contrĂŽle et Ă lâamĂ©lioration de la procrĂ©ation humaine Ă grande Ă©chelle, afin dâĂ©chapper Ă la « bombe dĂ©mographique » qui menace. En outre, certains scientifiques caressent le rĂȘve dâune amĂ©lioration de lâespĂšce humaine, et le contrĂŽle rationnel de la procrĂ©ation leur semble ĂȘtre alors un moyen efficace Ă cette fin.
G : Comment lâargument sur la maĂźtrise de la fĂ©conditĂ© sâimpose-t-il ?
GP : Si la maĂźtrise de la fĂ©conditĂ© est prĂ©sentĂ©e et vĂ©cue au plan individuel comme une fin en soi, elle apparaĂźt, au plan politique et collectif, comme poursuivant une finalitĂ© plus vaste, Ă savoir le contrĂŽle rationnel de la procrĂ©ation humaine. La maĂźtrise de la fĂ©conditĂ© sert donc deux finalitĂ©s : dâabord, une finalitĂ© proche et individuelle, ensuite une finalitĂ© lointaine et collective dont elle se rĂ©vĂšle ĂȘtre un moyen. Ces deux finalitĂ©s sont de natures diffĂ©rentes : la premiĂšre est portĂ©e par des militantes fĂ©ministes, dont lâintention se borne Ă faire en sorte que les femmes puissent connaĂźtre et maĂźtriser leur corps, et ce dans le cadre du mariage en gĂ©nĂ©ral. La seconde finalitĂ© de contrĂŽle rationnel de la procrĂ©ation et dâamĂ©lioration de lâespĂšce humaine est beaucoup plus ambitieuse : ses motivations sont plus profondes et sont fondĂ©es sur une vĂ©ritable philosophie matĂ©rialiste et scientiste.
Ces scientistes, souvent des mĂ©decins francs-maçons comme Pierre Simon, vont dâailleurs entrer en conflit avec certaines fĂ©ministes du Mouvement français du planning familial. Certaines dâentre elles, une fois la loi Neuwirth votĂ©e, estiment que leur mission est accomplie ; dâautres Ă lâinverse â et celles-ci obtiendront finalement gain de cause â entendent dĂ©sormais militer en faveur de lâavortement et au-delĂ . Marie-AndrĂ©e Lagroua Weill-HallĂ©, fondatrice de la MaternitĂ© Heureuse, a ainsi dĂ©missionnĂ© du MFPF par opposition Ă lâavortement. En fait, les scientistes ont largement utilisĂ© le discours fĂ©ministe pour couvrir et faire avancer leur projet, qui, lui, Ă©tait moins « prĂ©sentable ».
G : Pour quelle raison la contraception va-t-elle introduire un changement radical dans les comportements ?
GP : Dâun point de vue plus philosophique, la victoire escomptĂ©e nâest pas nĂ©gligeable : la volontĂ© de contrĂŽle rationnel de la procrĂ©ation se prolonge dans lâidĂ©e que la contraception permettra aussi Ă lâhumanitĂ© de progresser culturellement, de se spiritualiser davantage, en sâĂ©mancipant dâinstincts sexuels hĂ©ritĂ©s de son animalitĂ©.
La contraception introduit en effet un changement dans le rapport de lâĂȘtre humain Ă la sexualitĂ©. Pour les penseurs Ă lâorigine de ces changements, la valorisation dâune sexualitĂ© non fĂ©condante est une expression plus pure de la sexualitĂ© La sexualitĂ© non fĂ©condante Ă©lĂšverait ainsi la relation au seul plan des sentiments et des sensations et, la purifiant de son poids animal, la rendrait plus humaine. Voulue en elle-mĂȘme et pour elle-mĂȘme, elle permettrait Ă lâhomme de se dĂ©tacher de la part la plus animale et charnelle de sa condition et constituerait en quelque sorte un effort de spiritualisation de la sexualitĂ©. La maĂźtrise de la procrĂ©ation permettrait ainsi un nouveau progrĂšs de lâhumanitĂ© dans sa conquĂȘte de lâautonomie, dans son Ă©mancipation de la matiĂšre : en dominant sa sexualitĂ© par la maĂźtrise de la procrĂ©ation, lâhomme deviendrait davantage son propre maĂźtre. Dans le mĂȘme temps, lâidentitĂ© et lâĂ©galitĂ© entre homme et la femme seraient enfin rendues possibles.
Enfin, cet idĂ©al paradoxal de dĂ©sincarnation de la sexualitĂ© contribuerait Ă lâaccomplissement dâune rĂ©volution sexuelle pacifiant la sociĂ©tĂ© par la rĂ©duction de la frustration.
G : Lâavortement a ensuite Ă©tĂ© justifiĂ© en attendant que lâ« effet-contraception » le rende caduc. Or, dans les faits, la France affiche un nombre constant dâavortements, et la mĂ©fiance des femmes vis-Ă -vis de la contraception particuliĂšrement hormonale ne cesse de croĂźtre. Certaines femmes adoptant mĂȘme des comportements Ă risque. Quel bilan dresser ?
GP : Au-delĂ de lâaspect mĂ©dical et des consĂ©quences que la prise de pilule peut avoir sur la santĂ© des femmes, le paradoxe de la contraception est quâil nâest pas lâĂ©lĂ©ment dĂ©terminant qui rendrait possible une diminution du nombre des avortements (cf. La contraception rĂ©duit le nombre dâavortements ? rĂ©ponse dâexperts).
[1] LCI: "On nous empoisonne pour le plaisir des hommes !" : pourquoi vous avez arrĂȘtĂ© la pilule












