Par les hasards de la vie, j'ai séjourné souvent dans le sud des États-Unis, en particulier à la Nouvelle-Orléans où, sur la piste du Mississippi, cette vaste gouttière de l'Amérique, j'étais résolu à jouer jusqu'au bout, dans l'air chaud et palpitant, le rôle d'un Des Grieux auprès d'une Manon Lescaut.
Durant des semaines, durant des mois, j'ai ainsi vu La Nouvelle-Orléans de près, impressionné par les fréquents et violents orages tropicaux fonçant sur les matins lourds. Ces déluges réguliers écrasaient d'un coup des fleurs odorantes innombrables et transformaient les rues pour quelques minutes, en véritables torrents. Puis les trottoirs brûlants, ainsi mouillés, redevenaient aussitôt secs, endormis par le soleil.
Sur pareille terre d'éponge, jadis creuset naturel de la fièvre jaune − un mystère résolu par un médecin cubain, Carlos Finlay −, qui donc eut l'idée, un jour de 1718, de fonder une ville pour les vivants? Même les morts avaient toujours refusé de s'y laisser choir: sous l'action de l'eau, dont le sol est gorgé en permanence, les cadavres remontaient peu à peu à la surface. Aussi fallut-il penser à les ensevelir dans des caveaux au-dessus du sol, ce qui participa à la formation de toute une obscure mythologie locale du cimetière et du zombi à l'origine notamment des livres de la lugubre Anne Rice. À La Nouvelle-Orléans, les morts-vivants rejaillissent du sol, d'un enfer à la gueule toujours ouverte.
C'était bien entendu avant l'ouragan Katrina, avant que la ville entière ne devienne un tombeau et qu'on n'en finisse plus de compter les cadavres.
En ce pays qui fut pour moi celui de l'amour, j'habitais à l'angle des rues Dauphine et Orléans la maison Gardette-Le Prêtre, une jolie maison haute aux très vastes galeries rehaussés par une riche garde en fonte coiffée de fleurs de lys, symbole de la ville. Un sultan jaloux, paraît-il, y avait fait éventrer puis décapiter, en une nuit chaude du XIXᵉ, les femmes, les éphèbes et les eunuques de son frère. Cette maison a-t-elle été ravagée autant que les autres par les eaux soulevées du lac Pontchartrain? Je n'en sais trop rien au moment d'écrire ces lignes. Mais il faut se rendre à cette évidence tragique: La Nouvelle-Orléans n'existe plus.
Mais qu'était d'ailleurs cette ville unique, au-delà des images pittoresques relayées par les guides de voyage et les souvenirs de touristes amusés de voir, au pays d'une morale bigote, des seins nus s'exposer rue Bourbon en échange de simples bijoux de pacotille? La Nouvelle-Orléans était souvent assimilée à son cœur historique, le Vieux Carré, réduite quasi uniquement aux traits criards du Mardi gras, aux sons du jazz primitif de Preservation Hall ou aux suites arrosées d'une partie de football victorieuse au Superdome.
Depuis sa redécouverte véritable, après la Seconde Guerre mondiale, le Vieux Carré était, il est vrai, le lieu d'une fête permanente et le centre d'une tolérance morale très rare au Sud. Les drinks − tels les solides hurricanes de chez Pat O'Brian − et la bière, avec leur action de lubrifiant social, n'y étaient évidemment pas pour rien.
Au petit matin, lorsque les fêtards et les tourterelles tristes avaient cessé leurs chants, des Noirs, toujours des Noirs, lavaient les rues à grande eau, souvent cigare au bec, afin de chasser les odeurs de la nuit pour que le jour puisse se vivre jusqu'à un nouveau soir de fête qui irait, lui aussi, toucher à l'aurore.
La folle vie nocturne de La Nouvelle-Orléans ne datait pas de la veille. Sarah Bernhardt, à cette époque où Montréal lui lançait des œufs afin de repousser «la Juive», triomphait sous les vivats dans les grands et jolis théâtres de La Nouvelle-Orléans. La tragédienne de génie y avait même reçu, comme marque d'estime, un petit alligator baptisé Ali-Gaga qui mourut paraît-il dans sa loge d'un excès de champagne.
Pas étonnant que le jazz soit né là, sur les ailes d'un mot français, simple variation du mot «jaser». Au milieu de ces terres de Caïn, le malheur de tout un monde s'est sublimé dans ces nouveaux rythmes, liés de près au chant, à la danse et au métissage complexe de traditions séculaires dont La Nouvelle-Orléans a toujours été un point de rencontre particulier.
La littérature y trouvait aussi un espace de création unique. À qui penser? À Tennessee Williams bien sûr, avec son Tramway nommé Désir − une pièce qui ne changea pas seulement la vie de l'héroïne de Tout sur ma mère de Pedro Almodóvar −, à la Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, à ce curieux voyageur qu'était Lafcadio Hearn, à Richard Ford, prix Pulitzer et éternel client réjoui par ses trouvailles du jour à la librairie qui se trouve depuis un moment, près de la cathédrale, dans la maison où William Faulkner accoucha de Monnaie de singe et du Bruit et la fureur.
Ce Vieux Carré, il n'y avait pas ville moins américaine, sauf si l'on considère justement cette apparente inversion absolue des valeurs comme le reflet parfait d'une morale ailleurs étouffante.
Beaucoup s'est désagrégé en ce pays au fil du temps. L'État de la Louisiane a beau reconnaître en principe le caractère officiel du français, la langue de Molière s'est décomposée sur les rives du Mississippi comme ces alluvions qui finissent en boue molle pour nourrir les pousses de coton ou de riz.
La langue française de La Nouvelle-Orléans, loin de celle, très campagnarde, pratiquée par les Cadiens − les Cajuns, comme les États-Uniens les ont rebaptisés −, a été oubliée. Dans son Anthologie de la poésie nègre, Léopold Sédar Senghor ne fait même pas mention des Cenelles, premier recueil de poèmes afro-américains. Savait-il seulement que ces pauvres Noirs furent parmi les premiers en sol d'Amérique à produire des vers en français?
Une certaine culture française a perduré dans la ville jusqu'aux années 1930. Aujourd'hui, il ne reste guère d'authentique, mis à part les menus des restaurants que mon ami libraire Russell Desmond, passionné de Balzac autant que des Beatles, pour nourrir l'illusion d'une certaine culture française à La Nouvelle-Orléans, au seul bénéfice des visiteurs.
Mais avant que cette empreinte française métissée ne disparaisse à jamais, M. Musson pouvait très bien vivre rue Esplanade dans toute une société complexe tandis que son neveu, Edgar Degas, domptait sur ses toiles la lumière de cette ville qui avait vu grandir toute sa famille maternelle. Qu'arrive-t-il aujourd'hui, sous l'eau du malheur, des œuvres que le peintre a laissées à La Nouvelle-Orléans? Tout cela, au fond, n'était plus déjà que le symbole d'une disparition culturelle consommée, la même que l'on éprouve devant la statue de bronze froid de Pierre Beauregard, le célèbre général sudiste de langue française, ou devant la maison du pirate Jean Laffitte. Englouties aujourd'hui, sans doute, toutes ces traces anciennes de nous-même, tout comme le sont les vieilles gravures et les vieux livres français que l'on pouvait encore assez facilement trouver un peu partout dans la ville. Loin de la langue de Molière, catastrophe ou pas, La Nouvelle-Orléans s'appelle depuis longtemps New Orleans.
On peut indéfiniment flotter dans l'air humide de New Orleans et se laisser bercer par le parfum des fleurs de magnolia. Mais qui ne s'est jamais fait lancer des pierres parce qu'il est blanc, qui n'a pas vu un homme se faire battre à coups de bâton de baseball, qui n'a pas vu des voitures criblées de projectiles le jour du Nouvel An − sachant qu'il y a là annuellement 500 meurtres −, qui encore n'a pas vu des gens si obèses qu'ils sont réduits à demander de l'aide pour monter dans une voiture, qui n'a pas vu les lourdes inégalités sociales qui règnent jusque dans les hôpitaux, qui n'a pas vu de choses semblables ignore, dans une large mesure, ce qu'est cette ville ou, du moins, ce qu'elle fut.
L'attitude d'une minorité nantie de New Orleans consiste à aggraver par son action cette situation sociale catastrophique, qu'elle déplore pourtant par ailleurs. Frank D'Amico, un avocat respecté et réputé, ancienne figure locale du Parti démocrate, me recommanda un jour chaleureusement d'acheter un revolver pour ma chérie afin d'assurer sa sécurité, arguant du même coup qu'il y avait trop d'armes en circulation dans cette ville pour faire l'économie d'en acheter une. Le même homme me demanda s'il était vrai qu'à Montréal les juifs contrôlaient tout. Non, répondis-je, nous ne contrôlons pas encore tout, ajoutant tout de suite, à son plus grand désarroi, que Nadeau, diminutif de Nadeausky, est un patronyme juif fort connu au nord du 49ᵉ parallèle.
Du racisme? Bien sûr, nous ne sommes plus dans les Aventures d'Huckleberry Finn ou dans le Journal de Frances Anna Kemble. La vente d'esclaves a cessé depuis longtemps sur les vieux marchés comme celui de M. Maspero, rue Chartres. La débâcle de la ségrégation raciale, opérée par des victoires juridiques, a eu des effets bénéfiques. Qui le nierait? Mais se complaire à affirmer, comme le fait une large partie de l'élite du Sud, que la ségrégation raciale appartient à l'histoire contribue à nier la triste réalité noire d'aujourd'hui.
En fait, un apartheid existe toujours dans cette ville à cause d'un effet de domination économique et culturelle reproduit sans cesse par un système d'éducation inégal. Comme le montre Jonathan Kozol dans un article qui vient de paraître dans Harper's, la situation scolaire des Noirs et des Hispanos n'a cessé de se dégrader au cours de ces dernières années aux États-Unis. Les occupants des prisons sont en majorité noirs. Qui oserait affirmer que cela ne traduit rien de la condition quotidienne des Afro-Américains?
En Louisiane, les Noirs continuent d'être exploités. On profite d'eux, on les utilise, on les fait travailler comme des bêtes pour des salaires de misère ou on les laisse vivre en marge de la cité tout en croyant que, parce qu'on ne les fouette plus, on ne les tient pas en esclavage. Seule les formes extérieures de l'esclavage ont pourtant été abolies.
Ceux qui profitent aujourd'hui des diminutions de taxes du gouvernement de George Walker Bush habitent de vastes et belles maison coloniales à l'ombre de chênes couverts de mousse espagnole qui ont peu en commun avec les taudis des Noirs. En fait, ils habitent les mêmes maison et les mêmes quartiers qu'habitaient les esclavagistes d'hier. Est-il déraisonnable de considérer que ce n'est pas anodin?
À New Orleans, des quartiers entiers où s'exerce une violence sociale sans nom ploient sous une pauvreté extrême. Le déluge de Katrina a seulement permis à cette détresse sociale d'émerger, pour une fois, à la surface médiatique. Ces hommes et ces femmes viennent ainsi d'apparaître à la face du monde grâce à une télévision jusque-là quasi aveugle. Ils n'ont pourtant cessé de vivre, depuis des générations, «dans toutes les conditions désavantageuses que leur imposait le pays, tout comme s'ils n'avaient rien accompli pour ce dernier», écrivait déjà en 1911 Rodoplhe Lucien Desdunes dans un livre anti-ségrégationniste louisianais publié, pour plus de sécurité pour son auteur, à Montréal.
Le sudiste pense au maintien de l'ordre et au respect des lois; il ignore la justice. C'est ce qui lui donne le droit, aujourd'hui, de tirer à bout portant sur de pauvres gens dont la faute, au fond, a été d'abord de ne pas avoir eu les mêmes chances qu'un Blanc pour échapper aux misères du monde.
Faut-il s'étonner maintenant que des hommes traités depuis toujours comme des bêtes réagissent comme des lions? Après tout, New Orleans était déjà une jungle, et ce, depuis longtemps.
Va-t-on entreprendre de reconstruire une ville pareille sur cette terre incertaine? Si c'est la cas, la nouvelle Nouvelle-Orléans ne sera plus, pour emprunter les mots de Faulkner que «l'illusion de sa gloire passée».
Jean-François Nadeau - Un peu de sang avant la guerre - 2013