UNE DES CONSĂQUENCES LES PLUS INTĂRESSANTES de ce printemps fou, c'est que nous avons un besoin profond d'ĂȘtre ensemble, de nous parler de vive voix plutĂŽt que par Ă©crans interposĂ©s, de nous toucher en discutant, de nous serrer dans nos bras. Nous dĂ©testons beaucoup de choses, en ce printemps 2012, mais nous nous aimons tous beaucoup.
Beaucoup d'Ă©vĂ©nements sont ainsi organisĂ©s. Le 7 avril, par exemple, il y a la journĂ©e Nous? au Monument-National: 12 heures de discours ininterrompus, d'Ă©changes et de bonheur d'ĂȘtre ensemble. C'est l'idĂ©e en tout cas.
J'arrive dans le courant de l'aprĂšs-midi. Je fais des allers-retours entre l'amphithéùtre, oĂč ont lieu les discours mais oĂč ils est impossible d'Ă©changer, et le cafĂ© oĂč on peut parler mais oĂč on ne peut pas vraiment suivre les discours. Je vais et je viens, jamais certain d'ĂȘtre oĂč j'ai envie d'ĂȘtre, et ça me fait penser Ă ces raves oĂč, propulsĂ© par l'ecstasy, j'errais toute la nuit d'une salle Ă l'autre, du main room au chill-out room au jungle room au main room de nouveau, perpĂ©tuellement indĂ©cis quant au lieu qui me rendrait le plus heureux.
Dans le café, je tombe sur une fille que j'ai fréquentée récemment, nous commençons à discuter avec le malaise de ceux qui n'ont pas mis les choses au clair, et elle me glisse à l'oreille qu'elle était derriÚre un récent coup d'éclat des étudiants. Dans mon esprit, une tout autre image d'elle vient remplacer celle que j'avais. Cela arrive souvent, ces temps-ci: nos perceptions sont constamment bouleversées par les événements.
Sur la scĂšne, il y a de petits instants de grĂące, et je suis fier de mes amis, de ma gĂ©nĂ©ration et de mon moment historique. Alain Farah qui parle d'antagonisme, de Freud et de Shrek. Mathieu Arsenault qui conspue Mathieu Bock-CĂŽtĂ© intervenu juste avant lui â enrageant ce dernier et forçant Arsenault Ă filer. Evelyne de la CheneliĂšre, Olivier ChoiniĂšre, Hugo Latulippe. La toujours splendide Ăvelyne Brochu qui lit un texte de Normand Baillargeon. Catherine Dorion qui dit des choses comme:
«Et si nous remplissions l'espace collectif de cette Ă©motion au front de bĆuf et si nous y plantions des arbres Ă fiertĂ© et si nous envoyions promener tous ceux qui nous diront que nous rĂȘvons en couleurs et qu'il vaut mieux travailler et oublier, travailler et trouver lourde la vie, travailler et mourir, et si nous envoyions promener tout ce qui maintient sous terre, Ă coups de railleries, notre envie de beautĂ©, et si nous faisions face Ă l'intimidation des meneurs de monde, des possesseurs de canaux de nouvelles, des directeurs de conscience, et si nous redevenions maitres de nos consciences, de notre conscience collective et ses superbes terrains vagues, de nos danses, de nos chants et de nos histoires, et si nous nous mettions Ă vivre comme des ĂȘtres humains, c'est-Ă -dire ensemble.»
Mais aprĂšs plusieurs heures et autant de biĂšres, une frustration me gagne. J'en viens Ă©ventuellement Ă ĂȘtre capable de la diviser en deux grandes catĂ©gories:
1) Une intolĂ©rance grandissante par rapport au concept de «nĂ©cessitĂ© de prendre la parole»: oui, «prendre la parole» est une chose noble et nĂ©cessaire â mais Ă un certain moment, et rapidement autant que possible, il va ĂȘtre mauditement important de passer de la parole aux actes, des manifestations spontanĂ©es au travail ennuyant mais essentiel sur des fichiers Excel, de dĂ©laisser Facebook pour participer aux difficiles rĂ©unions de comitĂ©s bien rĂ©els. Il va falloir se retrousser les manches pour vrai et s'impliquer pour vrai, dans la vraie vie.
2) La pensée magique qui continue d'entourer la souveraineté du Québec: parmi les dizaines de présentations, presque la moitié semble évoquer, comme solution aux problÚmes qui nous accablent, l'indépendance du Québec. On cherche une piste de solution à la crise écologique? L'indépendance. Aux mauvais rapports avec les autochtones? L'indépendance. Aux injustices sociales? L'indépendance. Etcetera. Comme si, pour régler ces problÚmes, on n'avait qu'à attendre le grand soir de la souveraineté. Ce serait comique si ce n'était pas aussi triste. D'une part, parce que la souveraineté ne se fera sans doute jamais. Et d'autre part, parce qu'elle n'apporterait pas nécessairement des solutions à tous ces problÚmes.
Assis dans l'amphithéùtre plongĂ© dans le noir pour le dernier discours de la soirĂ©e, il m'apparait plus clairement que jamais que la gauche quĂ©bĂ©coise doit impĂ©rativement cesser de mettre autant d'espoirs dans la souverainetĂ©. Tant que cela ne sera pas fait, nous sommes condamnĂ©s Ă l'insignifiance, aux vĆux pieux, Ă l'attentisme.
On allume les lumiĂšres. Nous nous levons et plusieurs se dirigent vers le cafĂ© pour «poursuivre la discussion». Mais je suis un peu mal Ă l'aise Ă cause d'une complexe histoire de filles, alors je me sauve comme un sauvage. Avant de sortir, je passe aux toilettes et me retrouve Ă cĂŽtĂ© de l'urinoir occupĂ© par Gabriel Nadeau-Dubois. J'ai envie de lui dire de ne pas lĂącher, de le fĂ©liciter d'ĂȘtre passĂ© de la parole aux actes, lui. Mais on dirait que cette journĂ©e sur la prise de parole n'a enlevĂ© toute envie de la prendre, alors j'urine en silence, en me disant que je suis pas loin du burnout.
Nicolas Langelier - Année rouge, Notes en vue d'un récit personnel de la contestation sociale au Québec en 2012 - Documents - Novembre 2012