Plaidoyer pour le droit aux rêves
J’ai entre 18 et 35 ans. Tous genres confondus, je représente environ un cinquième de la population de mon beau pays, la France. J’en suis la jeunesse. J’aimerais pouvoir écrire jeunesse active, mais depuis mon enfance, les obstacles de mon parcours du combattant vers la signature d’un emploi n’ont cessé de s’accroître et de se multiplier. Je n’ai pourtant rien à me reprocher. J’ai été dépossédé de l’enseignement auquel mes aînés ont eu droit, j’ai vu ma famille se désagréger, je vis au quotidien la défiance des patrons, et après avoir été la cible d’une campagne d’abêtissement sans précédent de la part des médias, je suis à présent la cible de connards extrémistes générés par des décennies d’incurie institutionnelle. Mais le plus frustrant dans mon chemin de croix, c’est l’absence du moindre rai d’espoir vers une amélioration de ma condition. Je ne suis pas nigaud : il n’y a pas de longs fleuves tranquilles. Mais je suis malgré tout réaliste ; rêver bonnement, vers 40 ans, dans mon pays, d’une vie calme, en famille, dans la maison acquise par le fruit de mon travail devient de plus en plus utopique. Anesthésié par des années de caresses dans le sens du poil et de belles paroles par les politiques de tous bords, par mes parents, par mes enseignants, je reconnais n’avoir pas la belle énergie des soixante-huitards ni l’audace de Daniel Balavoine. En fait, si je n’ai pas pour l’instant l’âme d’un rebelle, je reste néanmoins interrogatif sur mon sort. Par quel malheureux hasard suis-je si lourdement et durablement pénalisé ? Je voudrais simplement que l’on m’explique pourquoi ma génération se voit privée du droit au rêve.
Que l’on m’explique d’abord pourquoi l’Education Nationale a failli à sa raison d’être : élever dans l’égalité, elle qui nivelle par le bas, accentue les clivages et que l’on a vue tentée par l’idée de faire de ses élèves des asexués. Quel but était recherché par cette perpétuelle valse des programmes, par la disparition de l’histoire chronologique, par la lecture « globale », par la grammaire des ensembles bidons, par des mathématiques prétendument modernes, autres que celui de déboussoler à la fois les élèves et les parents, de priver les premiers de l’aide des seconds, et de renforcer in fine le diktat de l’institution ? En quoi le laxisme comportemental a-t-il jamais favorisé le nivellement des classes, l’intégration ou la communication intergénérationnelle ? Par quel vicieux entêtement continuons-nous à tourner en rond, déconnectés des besoins réels de la société active et ignorants du fonctionnement des entreprises, et pour quel résultat ? Des milliers d’étudiants ne terminent pas leur cursus, autant galèrent, nantis d’un diplôme « à spectre large » inadapté et doivent tout réapprendre une fois embauchés. Mais surtout pourquoi nous avoir laissé croire que la maîtrise de la langue et l’orthographe n’étaient pas indispensables alors qu’ils constituent une exigence de tous les instants de la hiérarchie et la condition « sine qua none » de l’accès à un poste de responsabilité.
L’évolution de la famille dans la société moderne ne m’a guère aidé. Je me livre ici à un simple constat, sans l’amertume d’avoir été le jouet de qui que ce soit. Aujourd’hui, souvent, le père et la mère travaillent et n’ont ni le cœur ni parfois les ressources physiques pour donner un coup de main. C’est comme ça ! Ensuite, la multiplication des divorces et des familles monoparentales en résultant a considérablement nui au soutien scolaire familial traditionnel. Et quand je m’appelle Karim, et que mes parents sont immigrés, c’est pire, bien sûr. Ils doivent bosser tous deux, de jour ou de nuit, et quand bien même le voudraient-ils, ils ne disposent pas des bases pour m’aider. Je suis alors obligé de me débrouiller seul, quand les caïds du quartier ne viennent pas me solliciter de façon trop pressante.
Rien ne me gave autant que le manque de confiance des recruteurs, patrons, employeurs, qui transpire de tous leurs propos quand ils s’adressent à nous lors des entrevues d’embauche. Non, on n’a pas d’expérience quand on vient de décrocher son diplôme ! Non, je ne connais pas le fonctionnement de l’entreprise, même si j’ai pris connaissance de tous les diagrammes de la boîte disponibles sur internet ! Oui, j’ai perdu un an en droit avant de choisir un cursus de communicant ! Oui, il faut parfois se lever tôt et se coucher tard quand on voyage pour l’entreprise, la belle affaire ! Et merde, arrêtez vos questions et remarques insultantes et débiles, ais-je envie de leur répondre. On ne mérite ni d’être infantilisés, ni d’être l’objet de défiance ou de suspicion. Mon diplôme a la même valeur que le vôtre et je ne suis ni plus bête ni moins que vous ne l’étiez à mon âge quand vous avez démarré dans l’entreprise. Eclairez-moi plutôt en me disant pourquoi ma promotion est et sera plus lente que la vôtre ne le fut, et pourquoi vous conservez ad vitam aeternam des caciques pleins aux as qui coûtent trois fois mon salaire à l’entreprise ?
Je n’admets pas plus d’être assimilé aux nunuches fans de la téléréalité, ni ne me reconnais dans ces pubs colportant l’image du « djeun » bordélique, limite sale, toujours en retard ou à côté de ses pompes. C’est un prisme réducteur tristement démagogique et statistiquement non vérifié. Je prétends au contraire être bien mieux dans mon siècle que mes aînés. Vivre dans une société interraciale et laïque m’est naturel, l’informatique et moi avons grandi ensemble, j’ai le réflexe écologique inné, et je suis de toutes les classes d’âge la moins chargée en préjugés de toutes sortes. Alors me retrouver encagé et caricaturé dans des archétypes vendeurs mais éloignés de la vérité, cela suffit !
Malgré tous ces handicaps, j’arrivais encore à composer avec mon quotidien. Mais l’assassinat de tous ces jeunes, au Bataclan et dans les cafés du 11ème arrondissement de Paris vient de couler mon dernier radeau d’optimisme. Parce que nous continuerons à sortir, à aller au spectacle et à boire un verre avec les copains, je sais que nous serons encore la cible facile et toute désignée de ces sanguinaires décérébrés concoctés par l’alchimie sociale foireuse et les convictions approximatives de nos politiques depuis des lustres. De palinodies en franches traîtrises, de boniments en mensonges éhontés, de résolutions évanescentes en promesses électorales escamotées, de mesurettes démagogiques en décisions inadaptées, l’image pathétique des politiques a achevé de dissoudre la dernière once d’espoir ou de confiance que nous pouvions entretenir. Nous sommes plus que las d’être transparents, et indignés de l’aspect caritatif des aides nous concernant. L’œil hugolien restera longtemps fixé sur vous, Messieurs les politiques, depuis les tombes des victimes du 13 novembre. Rendez-nous vite notre droit au rêve.












