Les hommes dénaturés, Nancy Kress, Paris, Flammarion, 2001 (1998), trad. J.-M. Chambon
Maximum Light, pour titre original. Comme sous les feux de la rampe. D'abord ceux de ballets, puis du scandale. Pourtant le scandale est dĂ©voilĂ© dĂšs les premiĂšres pages : dans une cage aux barreaux si fins qu'ils laissent entiĂšrement voir des singes dont les visages sont identiques, trois fois le mĂȘme visage humain. Et puis ça explose. Trois fois le mĂȘme visage, puis trois voix qui se tissent, l'une aprĂšs l'autre, chapitre aprĂšs l'autre, brin aprĂšs l'autre, Ă la langue singuliĂšre pour traduire trois personnages, les trois personnages principaux : Nick Clementi, Cameron Atuli et Shana Walders. Respectivement une langue posĂ©e d'un vieux mĂ©decin habituĂ© Ă la politique, une langue obsĂ©dĂ©e par la danse d'un danseur homosexuel, la langue gouailleuse et prolo d'une jeune soldate.
Le propos du livre est, Ă mes yeux, double.
La dystopie questionne, un peu comme Carola Dibbel dans The only Ones, les enjeux reproductifs de l'espĂšce humaine Ă l'aune d'une dĂ©croissance de la fertilitĂ©. Ici, celle des hommes davantage que celle des femmes, mais l'accent est surtout mis sur l'omniprĂ©sence de perturbateurs endocriniens dans l'environnement, consĂ©quents de la surproduction pĂ©trochimique. Les animaux sont rĂ©guliĂšrement scrutĂ©s pour dire leurs malformations, tout autant que celles humaines, qui conduit Ă des fausses-couches ou Ă la naissance d'enfants dont les facultĂ©s cognitives sont altĂ©rĂ©es (manque de concentration, fragilitĂ© Ă©motionnelle) dĂšs la grossesse. A l'autre bout du spectre d'un monde sans enfants, il y a la description d'un monde de vieillards d'oĂč les questions sociales ne sont pas absentes (ou plutĂŽt, surtout prĂ©sentes dans les premiĂšres pages du livre) : qui paye pour les retraites ?, qui touche encore une retraite ? Mais la question de la reproduction est aussi posĂ©e Ă travers les deux jeunes personnages : Cameron Atuli et Shana Walders. La position de Kress paraĂźt un peu caricaturale et essentialiste quand elle figure Cameron qui, en rĂ©sumant brutalement est pĂ©dĂ© danseur classique ne voulant/"pouvant"pas avoir d'enfants (alors qu'un des enjeux du livre est la haute fertilitĂ© de son sperme). Mais, Kress me semble moins essentialiste quand elle dresse le personnage de Walders. La jeune femme ne veut pas d'enfants alors qu'elle est fertile ; elle est travailleuse du sexe Ă l'occasion, et ça ne l'embarrasse pas. La questionne davantage, cette jeune femme, sa place dans la sociĂ©tĂ©, Ă la croisĂ©e d'un dĂ©sir transclasse et d'un dĂ©sir qui, depuis notre sociĂ©tĂ© actuelle, se dĂ©genre dans la mesure oĂč son lieu de carriĂšre, expliquĂ© par sa socialisation primaire (son pĂšre militaire, etc.), est celui de l'armĂ©e.
L'autre pendant du livre est une enquĂȘte sur le scandale - Maximum Light. Sa mĂ©canique est exposĂ©e dans l'intrigue que Kress noue autour du taire, Ă l'Ă©chelle des U.S.A., depuis une critique acerbe de l'investissement Ă©tatique dans la recherche, articulant son pendant acadĂ©mique et celui privĂ© (Ă ce sujet, concernant la recherche française, on pourra lire le dossier intitulĂ© Penser le capitalisme acadĂ©mique par la production de ses marges, coordonnĂ© par Natacha Chetcuti-Osorovitz & Cynthia Colmellere pour la revue SociologieS). Kress souligne le paradoxe du laissez-faire Ă©tatique sur les activitĂ©s illĂ©gales financĂ©es par des ressources privĂ©es. Ainsi, lâĂtat, des Hommes dĂ©naturĂ©s, rĂ©gule les lois Ă©thiques de la recherche acadĂ©mique comme les financements qui y sont allouĂ©s, mais ces lois Ă©thiques sont dĂ©finies afin de ne pas remettre en question les implications Ă©cosystĂ©miques des multinationales pĂ©trochimiques dans la crise sanitaire. Pour dĂ©crire la strate officielle, les premiĂšres pages figurent un conseil oĂč ne siĂšgent que des personnes ĂągĂ©es. Puis, entre officiel et officieux, s'y greffe un rendez-vous entre Nick Clementi, le vieux mĂ©decin, et un politicien, du mĂȘme Ăąge. Mais la strate que dĂ©crit le plus Kress est bien celle officieuse, celle expĂ©rimentale et criminelle. Se dĂ©veloppant par un manque d'espace officiel, de soutien acadĂ©mique et financier, et d_s lors hors-cadre Ă©thique la rĂ©gulant. Ainsi, il me semble moins ici que Kress travaille sur les possibles que la science offre, malgrĂ© les inventions que l'autrice produit (par exemple la vivifacture, permettant la crĂ©ation de ces singes Ă tĂȘte d'enfants) que sur le cadre sociologique de la production scientifique.












