Réflexions d'un mec trans aprÚs 10 ans de testo
10 conseils aux personnes trans en début de parcours et à mon moi d'il y a dix ans.
via @isuggestforcemasc sur tumblr
Ăa y est, je passe la barre des dix ans de THS (traitement hormonal de substitution), câest-Ă -dire dâinjections de testostĂ©rone, et donc dix ans de transition mĂ©dicale. Mes dĂ©buts dans la transition ont Ă©tĂ© flous, jâai notĂ© aucune date, jâĂ©tais bien trop dĂ©pressif pour ça. Je nâai quâun vague souvenir et je sais donc que cette annĂ©e, quelque part entre le printemps et lâĂ©tĂ©, je passe la barre des dix ans de testo. Et ça fait, je crois, environ treize ans maintenant que jâai commencĂ© Ă transitionner. Pour marquer le coup, jâai eu envie dâĂ©crire un article avec 10 conseils liĂ©s Ă la transition : un peu comme une lettre Ă mon moi dâil y a dix ans, et qui sâadresse plus largement aux personnes trans en dĂ©but de parcours. Je pense quâils sâappliquent Ă beaucoup de personnes trans, mais jâai quand mĂȘme illustrĂ© lâarticle par des blagues 100% mec trans (dĂ©so pas dĂ©so). Et ça sera forcĂ©ment axĂ© sur mon point de vue de mec trans blanc bientĂŽt trentenaire qui vit dans une grande ville, qui a fait une transition mĂ©dicale et administrative et pas mal dâauto-support trans.
1) Patience !
Oui, ton corps va changer : il faut juste attendre. Oui, tu trouveras comment te sapper, comment gĂ©rer tes relations, tes papiers. Oui, les galĂšres administratives auront une fin et oui, tâarriveras mieux Ă te dĂ©fendre de la maltraitance avec le temps. Oui, tu changeras et tout sera plus simple. Patience. Ăa arrive, pour toi aussi. Je sais que câest rageant Ă entendre quand on est en plein dedans, quâon en chie au quotidien, quâon a quâune hĂąte : voir enfin les effets des hormones, pouvoir enfin faire cette opĂ©, enfin avancer, ĂȘtre perçu correctement au quotidien⊠Mais yâa pas Ă dire, pour lâimpatience et la dĂ©tresse du dĂ©but de transition, le seul remĂšde câest le temps. DĂ©solĂ© !
âJe me souviens quand jâavais la mĂȘme tĂȘte que toiâ. Via @bbatjoke sur tumblr
2) ArrĂȘte dâabaisser tes standards !
SĂ©rieux, jâai vu tellement de personnes trans dans des relations irrespectueuses parce quâelles ne pensent pas mĂ©riter mieux. Tâaimer nâest pas « complexe », ne pas te manquer de respect ou ne pas te traiter comme un chien non plus : câest mĂȘme trĂšs simple, en fait. Au passage, ne pas prendre des hormones ou ne pas faire une opĂ© parce que ça rendrait ton partenaire trop malheureux, câest un cadeau pour personne. Toutes les personnes que jâai rencontrĂ©es qui avaient retardĂ© leur transition pour leur partenaire lâont amĂšrement regrettĂ©. Ă commencer par Lou Sullivan, militant FTM homosexuel et co-fondateur des archives GLBT de San Francisco, en parlant de relations pas ouf, on en trouve des tartines dans ses journaux :
Extrait des journaux de Lou Sullivan, 1986. Dans We Both Laughed In Pleasure.
Lou a fini par dĂ©mĂ©nager de lâappartâ Ă Page Street oĂč il vivait avec son amant TâŠEnfin ! Extrait des journaux de Lou Sullivan, 1986. Dans We Both Laughed In Pleasure.
SĂ©rieux, câest insupportable de voir des gens talentueux, intelligents, bogosses sâabaisser Ă des relations qui les rendent si malheureux !
Ătre tolĂ©ré·e, câest pas lâobjectif. Tu mĂ©rites dâĂȘtre choyé·e, aimé·e, cĂ©lĂ©bré·e, dâavoir des liens de camaraderie, dâamitiĂ© et dâamour solides, et de voir ton travail respectĂ© dans tes projets. Tu nâas pas Ă te contenter de moins ! Tu nâas pas Ă te battre ou Ă argumenter pour quâon te respecte. Tu mĂ©rites ta place oĂč quâelle soit, comme tout le monde, et certainement pas de grappiller des pauvres miettes dâacceptation. Si on te renvoie que câest dĂ©jĂ une fleur de tolĂ©rer ta prĂ©sence et que tâes « ingrat·e » dâexiger ta place Ă la table, next.
Parfois, quand on mâa manquĂ© de respect, ma meilleure arme a Ă©tĂ© de quitter la piĂšce. Prendre ses clics et ses claques et se casser, sans esclandre, sans se lancer dans des diatribes sur pourquoi il faudrait nous respecter, ça fait un bien fou. Et dâexpĂ©rience, ça peut ĂȘtre bien plus efficace quâun long discours. Pour ne citer quâun exemple, lors dâun cours Ă la fac en plein milieu de semestre oĂč la prof mâa pour la premiĂšre fois deadname devant la classe en faisant lâappel, alors que jusquâici ça avait toujours Ă©tĂ© le bon prĂ©nom. Ăa mâa outĂ© Ă toute la promo. Jâai simplement rassemblĂ© mes affaires et je suis parti. Ăa a Ă©tĂ© trĂšs efficace auprĂšs de la prof et de lâadministration par la suite (je nâen suis bien sĂ»r pas restĂ© lĂ , enfin !) et ça mâa bien moins coĂ»tĂ© que dâargumenter Ă chaud. Bref, je suis contre la fuite et le ghosting en gĂ©nĂ©ral, je privilĂ©gie la communication : mais il faut quâelle soit Ă©galitaire, et sâassurer quâon nâest pas en train de se faire violence pour rien face Ă un public de toute façon hostile. On fait ça beaucoup trop. Le trauma porn, ça va deux minutes.
âQuitte Ă ce quâils te trouvent dĂ©gueu, sois dĂ©gueuâ via @freakinggeekazoid sur tumblr
3) Stop Ă lâauto-sabotage !
Lâauto-sabotage, câest le sport national des trans.
Et ce, Ă toutes les Ă©tapes de vie et de transition. Ne pas faire ton changement dâĂ©tat civil (tâas la flemme et puis tâes non-binaire en vrai dans le fond, si si je te jure), ne pas prendre rendez-vous chez le chirurgien (tâas trop de trucs Ă faire), oublier de prendre tes hormones, procrastiner ton dĂ©mĂ©nagement (ton appartâ est moisi , ma belle) ou de changer de boulot, ne pas rĂ©pondre aux textos de ce flirt (parce que « si je lui dis, iel voudra pas de moi de toute façon alors Ă quoi bon »), oh tiens ça fait mille ans que tu dois faire les dĂ©marches pour avoir ce psy gratos et tâas oubliĂ©, oh tiens tâas toujours pas pris rendez-vous chez le mĂ©decin pour renouveler ton ordonnance⊠mais aussi, laisser les addictions prendre le dessus, ghoster tes potes, tâisoler et broyer du noir, prendre des dĂ©cisions impulsives pas ouf, et jâen passe. Tu vois de quoi je parle ? Je capte chĂ©ri·e : tâas des tonnes de trucs Ă gĂ©rer, je sais bien. Souvent, les choses qui nous rendraient heureux·ses finissent elles aussi par passer Ă la trappe au profit des shoots de dopamine et de la rĂ©compense immĂ©diate.
Je parle depuis une position de privilĂšge (je vis confortablement, sur le plan matĂ©riel et Ă©motionnel), mais tant pis je me lance dans cette hot take. Se priver dâune opĂ©ration par peur de ne plus plaire aux hĂ©tĂ©ros ou aux fĂ©tichistes, câest de lâauto-sabotage. Trouver des raisons farfelues pour continuer Ă garder une prĂ©sentation de genre qui ne te plaĂźt pas, câest de lâauto-sabotage. Alors attention, je te dis pas de faire ton coming-out Ă ta famille transphobe chez qui tu crĂšches sans avoir dâalternative, ou de changer de prĂ©sentation de genre du jour au lendemain au boulot en mode « vis ta viie, niik les avis » (cĂ©lĂšbre conseil skyblog). Ăvidemment, il faut un minimum dâinstinct de survie et de stratĂ©gie, prĂ©parer un plan pour que ça se passe au mieux pour toi, y aller pas Ă pas et penser Ă tes besoins primaires avant tout. Je parle pas de ça, lĂ . Je parle de te trouver des excuses pendant des annĂ©es pour stagner dans une situation chiante, pas pratique ou qui te rend malheureux·se, sans jamais que ça change.
Il y a une autre forme dâauto-sabotage : lâisolement. Attention, lâisolement, câest un problĂšme de santĂ© publique majeur chez les personnes trans, qui est organisĂ© par le systĂšme pour nous broyer. Lâisolement nâest pas de notre fait, on en est victime : que ça soit bien clair. Mais ce que je veux dire câest quâĂ force de micro-agressions, on perçoit le monde comme hostile et on finit par sâen exclure soi-mĂȘme complĂštement. Ne pas rejoindre ce club de sport, ne pas chercher lâamour, ne pas aller parler Ă ces gens qui ont lâair sympa et qui pourraient ĂȘtre des potes, ne pas aller Ă ce concert, Ă cette lecture, Ă cette AG⊠par fatigue ou par peur des (micro)agressions transphobes, ça a un lourd impact sur ta vie. Il faut Ă tout prix rĂ©flĂ©chir Ă des stratĂ©gies (collectives) pour sortir de ça.
Trouver des prĂ©textes pour ne pas faire ce qui te rend heureux·se, câest Ă toi que ça portera prĂ©judice. Raconte-toi les histoires que tu veux, câest ta vie qui en est impactĂ©e. On a tous nos stratĂ©gies dâadaptations plus ou moins saines, je te fais pas la morale. Juste, capter quand tu tâauto-sabotes pour essayer de freiner le truc, ça peut sincĂšrement te faire du bien.
âChaque difficultĂ© que tu traverses, quelquâun·e lâa dĂ©jĂ surmontĂ©e. ArrĂȘte de chercher des excuses, cherche plutĂŽt dans lâhistoire.â via @batmasc sur tumblr
4) Tu nâes pas seul·eâŠ
Jâai dĂ©jĂ parlĂ© dâisolement, je sais comme on se sent seul·e en transitionnant. On peut perdre des proches, des relations qui nous tenaient Ă cĆur, beaucoup de changements ont lieu dans notre vie et on est souvent seul·e Ă les traverser. On se sent aussi seul·e au milieu des cis dans la vie quotidienne. Mais il ne faut pas cĂ©der Ă cette impression : tu nâes jamais seul·e. MĂȘme en ayant lâimpression dâĂȘtre la seule personne Ă avoir ton parcours, je te le garantis : tu nâes pas seul·e. MĂȘme dans ces moments oĂč tâas lâimpression que tâas personne, aucune Ă©paule sur laquelle pleurer, personne pour te prendre dans les bras : je te le garantis, tu nâes pas seul·e. Et tu ne le seras jamais.
Mets-toi en contact avec des assos et collectifs trans prĂšs de chez toi, avec des communautĂ©s en ligne, tu verras. Yâa plein dâĂ©vĂšnements organisĂ©s pour sociabiliser et se donner de la force. Ne reste pas seul·e dans ton coin quand ça va pas, essaie de crĂ©er du lien de camaraderie, en ligne, en physique.
5) ...mais la communauté ne réglera pas tous tes problÚmes.
Ăvidemment, le monde est tellement violent avec nous, on attend de nos pairs de rĂ©parer nos blessures causĂ©es par cette sociĂ©tĂ© de merde. Mais on est tous des humain·e·s un peu cabossé·e·s par la vie, et surtout nos traumatismes font que faire groupe ou crĂ©er du lien sâavĂšre difficile. On est tous plus ou moins Ă vif.
Jâai vu tellement de dĂ©sillusions, de dĂ©ceptions, de gens tomber de trĂšs trĂšs haut (moi y compris). Alors, nâattends pas de la communautĂ© quâelle rĂšgle tous tes problĂšmes : tu risques dâĂȘtre déçu·e. Je te conseille de lire les textes de Kai Cheng Thom lĂ -dessus, comme « Pourquoi les communautĂ©s queer se dĂ©chirent entre elles ? » .
6) Tu vas gagner en souplesse, tu verras.
Ce que le temps offre rĂ©ellement, câest de prendre du recul.
Entre personnes trans, on nâa pas tous les mĂȘmes vĂ©cus de genre ni les mĂȘmes parcours, ni les mĂȘmes avis. Il faut lâaccepter. Dans le meilleur des cas, nos diffĂ©rences permettent Ă des discussions riches et Ă des belles nuances dâexister, dans le pire des cas ça demande de sâorganiser contre les rĂ©cupĂ©rations fascistes et/ou nĂ©o-libĂ©rales de nos luttes. Câest comme ça.
Alors avec les cis⊠! Des choses que je ne supportais pas venant dâelleux par le passĂ©, aujourdâhui je mâen accommode : des façons de parler, du vocabulaire maladroit ou datĂ©. Et puis, si ces annĂ©es de transition mâont appris un truc, câest que tout le monde â toutes gĂ©nĂ©rations, toux milieux, toutes origines, toutes cultures confondues â a dĂ©jĂ Ă©tĂ© en lien dâune maniĂšre ou dâune autre avec une personne trans. Tout le monde a une histoire dâune personne non-conforme de genre dans sa famille, dans son quartier, dans son village. Et câest vraiment beau dâĂ©couter, de voir nos existences manifestes en discutant avec des gens, ça va contre les efforts de nous effacer de lâhistoire officielle, de nous invisibiliser et nous cantonne Ă une « dĂ©rive nĂ©o-libĂ©rale » (y compris chez les marxistes). DâexpĂ©rience, les ancien·ne·s et les moins « Ă la page » ont Ă©tonnamment Ă©tĂ© les plus Ă -mĂȘme de me comprendre sans que jâaie besoin de mâexpliquer.
Avec le temps, on finit par lire entre les lignes : les personnes qui sâaffichent comme alliĂ©es ne le sont pas forcĂ©ment. Parfois, un hĂ©tĂ©ro random avec un langage de charretier qui nây connaĂźt rien sera bien plus alliĂ© quâune personne qui a tout intĂ©rĂȘt Ă ĂȘtre perçu·e comme allié·e Ă un moment T (ou Ă qui ça flatte lâĂ©go). Maintenant, je me mĂ©fie des cis allié·e·s dans leur discours : jâai rĂ©cemment manquĂ© de perdre mon emploi entre autres Ă cause dâallié·e·s qui se revendiquent trans-friendly (je reste vague volontairement). En me discriminant en bonne et due forme, lâalliĂ©e autoproclamĂ©e mâa dit : « câest pas moi qui vous discrimine lĂ , câest systĂ©mique ». Maid quâon lui fasse une standing ovation ! Je prĂ©fĂšre largement un mec hĂ©tĂ©ro bourrĂ© qui dĂ©fend « les pĂ©dĂ©s et les travelos » car « ils ont bien le droit de faire ce quâils veulent, merde » en fin de soirĂ©e dans un bar, Ă un joli sourire dâallié·e pendant quâiel me discrimine et que je risque de perdre mon emploi, par exemple. Bref, un acte trans-friendly vaut mieux que mille mots trans-friendly. En avançant dans mon parcours, jâapprends Ă voir les actes avant les mots et Ă rester sur mes gardes.
âLe plus haut degrĂ© de rĂ©bellion ? Rester en vie alors quâils te veulent mort.eâ via @freakinggeekazoid sur tumblr
7) Ne néglige pas ton corps !
DĂ©jĂ , bordel, fais-les toutes ces analyses dont tâas besoin, prends soin de ta santĂ© sexuelle, prends soin de ta santĂ© mentale, prends soin de toi avec tes addictions. Et aussi, je vais faire mon gymbro : faire du sport, câest important en fait ! Les discriminations subies depuis lâenfance mâavaient, comme beaucoup de personnes trans, tenu Ă lâĂ©cart du sport. Câest Ă environ 25 ans que jâai dĂ©couvert que je kiffais ça, et Ă quel point ça me faisait du bien ! Je me sens mieux, je me sens plus capable, ça mâapporte beaucoup.
La sociĂ©tĂ© dans laquelle on vit est dĂ©jĂ bien trop dĂ©sincarnĂ©e, en tant que personnes trans pour nous câest pire que tout. Je te le dis, ton corps est prĂ©cieux : vois comme te mouvoir peut te faire du bien, vois comme transpirer peut faire du bien, te toucher, te sentir, te prendre dans les bras, bouger, tâimmobiliser, te faire jouir, chanter, scander des slogans en manif, sentir les vibrations des basses prĂšs des enceintes, mettre des boules quiĂšs, savourer le silence, Ă©couter les oiseaux, toucher les pierres et leur parler, traverser des beaux ou sordides paysages, sourire et parler aux inconnu.e.s, sâallonger sur lâasphalte la nuit dans les rues dĂ©sertes, escalader une rambarde, marcher des heures, sauter, ĂȘtre sobre, te dĂ©foncer, te taper des barres, pleurer Ă chaudes larmes⊠Vois comme ton corps te permet dâexpĂ©rimenter le monde, vois comme ton corps peut te donner des hormones kiffantes ! Vois comme il te permet de te connecter Ă toi-mĂȘme et aux autres. Câest prĂ©cieux. Car oui, ton corps est ton alliĂ©. Apprendre Ă le reconnaĂźtre, Ă tâancrer, Ă ĂȘtre prĂ©sent·e dans ton corps en tant que personne trans, câest particuliĂšrement prĂ©cieux. Apprendre Ă faire de son corps ton ami, câest aussi apprendre Ă suivre ton instinct, Ă Ă©couter tes tripes plutĂŽt que de chercher Ă tout intellectualiser.
âRejoins-nous dans la fosse. Respirer, danser et vivre. On tâaccueillera dans cette masse de chair et de mouvement.â via @girls-to-men sur tumblr.
8) La transition, ça a une fin.
Je vois rĂ©guliĂšrement des mĂ©taphores bancales sur la transition, grosso modo comme quoi elle ne se finirait jamais. Avec ça, les intellos du gender ne se rendent pas compte du message extrĂȘmement dĂ©motivant quâils envoient Ă celleux en dĂ©but de parcours : « ah, donc, je vais en chier comme ça pour toujours ?! » Non, bichette ! NâĂ©coute pas leur branlette intellectuelle !
LâĂ©crasante majoritĂ© de personnes trans sera dâaccord sur ce point : les dĂ©buts de transition, câest le plus difficile. On en a tou·te·s incroyablement chiĂ©. Naviguer le monde alors que son regard sur nous est en train de changer, vivre dans un entre-deux pas toujours souhaitĂ©, les galĂšres administratives, lâimpact sur la vie quotidienne, la santĂ© mentale, les relations, vivre plein de premiĂšres fois, devoir ajuster sa prĂ©sentation de genre qui fluctue en permanence sans quâon le veuille⊠Câest Ă©puisant. Je pense moi aussi que le travail de genre quâon fait pendant nos transitions, ça mĂ©rite un salaire (comme mis en mot notamment par Harry Josephine Giles).
Je sais que ça semble durer Ă©ternellement, je sais ton impatience et ton impression que ça nâavance pas, que la vie sera toujours comme ça. Mais je tâassure, la transition a bel et bien une fin. Un jour, tu te rendras compte que ça fait super longtemps que tâas pas dĂ» gĂ©rer une galĂšre comme tâen vivais tous les jours, que tu vis ta vie sans y penser. Bien sĂ»r, ça nâempĂȘche pas les galĂšres ponctuelles, les moments de solitude ou la transphobie, mais ça nâa vraiment plus rien Ă voir. MĂȘme si tu as lâimpression que ça ne sâarrĂȘtera jamais, que ça traĂźne depuis des annĂ©es⊠Un jour, tout ça sera derriĂšre toi. Je te jure, il y a une vie aprĂšs oĂč câest plus simple.
âĂ quoi bon lutter ? Transitionner te donnera la sensation de rentrer chez toi, de te rĂ©veillerâ via @boybecoming sur tumblr
Et dans la mĂȘme veine, je sais comme tu as envie de visibiliser ta transition sur les rĂ©seaux sociaux, ou dans cette Ă©mission, cette interview car la journaliste qui tâa contactĂ© est super gentille, ou ce projet photo : NE LE FAIS PAS. Tu trouves quâil nây a pas de reprĂ©sentation de personnes trans qui ont fini leur transition ? Ă ton avis, pourquoi si on a rĂ©ussi Ă te contacter toi et Ă te proposer ces opportunitĂ©s, on nâaurait pas rĂ©ussi Ă contacter des personnes trans post-transition ? Nan vraiment, ton toi du futur aura le seum dâavoir des images dâellui prĂ©-transition qui circulent. Je viens du futur pour te parler Ă sa place, par ce texte : toustes celleux que jâai rencontrĂ© qui lâont fait ont regrettĂ©. Un jour, tu auras envie que cette pĂ©riode de ta vie soit intime, Ă partager avec celleux que tu choisis : et crois-moi, ça sera ni avec ton employeur, ni tes collĂšgues, ni tes voisin·e·s !
9) Transitionner ne réglera pas tous tes problÚmes
Le mal-ĂȘtre prĂ©-transition, il est hardcore. Pour beaucoup , la transition apporte tant de rĂ©ponses quâon croit que câest la rĂ©ponse Ă tout. Ce nâest pas le cas. Certains problĂšmes quâon a avec les autres ou avec soi-mĂȘme, de mauvaise estime de soi, ou autres bails de santĂ© mentale⊠ne se rĂšglent pas en transitionnant. Parfois, il y a dâautres chantiers Ă mener que la transition. Mais transitionner permet dâaffronter ces chantiers avec bien plus dâoutils et de stabilitĂ©.
Et puis, yâa plein de problĂšmes quâon range dans la case « trans » qui sont en fait des problĂšmes partagĂ©s par plein de monde. Par exemple, avoir un corps qui ne correspond ni aux normes ni aux critĂšres de beautĂ© : oui, il y a des cis qui complexent sur leur apparence comme nous, et bien plus quâon ne le pense : je suis souvent atterrĂ© des standards auxquels se tiennent les personnes trans. On semble oublier que la majoritĂ© des gens ne ressemblent pas aux canons de beautĂ©. Regarde les gens sur la plage, Ă la piscine, au sauna, observe la diversitĂ© des corps ! Et encore, ce sont ceux qui ont passĂ© la barriĂšre (visible ou invisible) du handicap, de la religion, de la classe, de lâĂąge, de la santĂ© mentale, des complexes⊠qui font que plein de corps hors-normes sont absents. Penser que âsi tâavais pas Ă©tĂ© transâ tâaurais aimĂ© ton corps, que ta vie serait simple et parfaite et tâaurais aucun complexe : câest juste faux, ma biche. Ta dysmorpho te fait perdre de vue les vrai corps des gens, qui pour beaucoup ont des complexes similaires aux nĂŽtres (en privĂ©). Pareil, le rapport quâon a Ă lâespace public, Ă la drague, au fĂ©tichisme, aux administrations, au corps mĂ©dical, et jâen passe, sont en fait des problĂšmes auxquels plein de gens sont confrontĂ©s. On parle souvent de convergence des luttes en thĂ©orie, mais en pratique câest intĂ©ressant de voir et de comprendre quâon est plein Ă souffrir solo dans notre coin des mĂȘmes systĂšmes dâoppression et la maniĂšre dont ça se manifeste dans notre vie privĂ©e, jusquâĂ dans notre psychĂ©.
10) Et enfin, ne mets pas les « vieux » trans sur un piédestal.
Tu me lis lĂ , Ă tâĂ©crire des conseils et Ă faire lâancien comme si jâavais toutes les rĂ©ponses. Mais en fait, on est exactement les mĂȘmes, il y a juste du temps qui est passĂ© de mon cĂŽtĂ©. On a parfois les mĂȘmes doutes, souvent on nâa pas de rĂ©ponse Ă donner. Jâai rencontrĂ© certains camarades (dĂ©dicace Ă Raph et K. <3) en dĂ©but de transition, et pour moi câĂ©tait dingue de voir des mecs trans qui avaient plusieurs annĂ©es de transition derriĂšre eux, et qui passaient complĂštement. CâĂ©tait la premiĂšre fois que jâen rencontrais. Câest con, mais ça a marquĂ© mon parcours : ça mâa permis de me projeter. Nos chemins se sont recroisĂ©s des annĂ©es plus tard, et on est devenus camarades et mĂȘme potes. Tout ça pour dire, jâai Ă©tĂ© des deux cĂŽtĂ©s : jâai Ă©tĂ© celui quâon idolĂątre car jâavais des annĂ©es de transition derriĂšre moi, et ça mâa beaucoup gĂȘnĂ©. Mais jâai aussi Ă©tĂ© celui qui arrive Ă se projeter grĂące Ă des personnes trans post-transition qui organisaient et gĂ©raient des groupes de parole pour, entre autres, les personnes comme moi, et jâen suis reconnaissant. Maintenant, je vois bien que ce qui nous sĂ©parait, câĂ©tait simplement les annĂ©es.
Bref, prends ces conseils comme ceux dâun grand-frĂšre en pleine crise dâado : tu vois bien quâil fume trop de joints, quâil est un peu con, quâil tĂątonne lui aussi, mais tu peux compter sur lui pour tâaider Ă te dĂ©fendre si tu te fais emmerder.
Jâai encore des tonnes de trucs Ă dire pour vanter les mĂ©rites de la transition et raconter ma life, mais câest dĂ©jĂ bien assez long alors je mâarrĂȘte lĂ .
Peace.
âmoi, aprĂšs quâune sorciĂšre mâait tranformĂ© en homme (câest moi la sorciĂšre et lâhomme aussi câest moi)â via @rebecoming sur tumblr
PS : Au fait, maintenant j'ai substack, tu peux t'abonner à ce que j'écris pour recevoir ça par e-mail directement, par ici !








