Wax give me a break
TEXTE Ă©crit le 9 juillet 2016 (la date a son importance ici) et que je nâai pas publiĂ© car je lâai fait lire Ă un journaliste. DĂ©sormais, je ne rougirai plus dâĂȘtre lĂ©gitime de partager mon vĂ©cu et mon expĂ©rience de terrain, parce que ce rĂ©cit est tout simplement vrai.
- La copine « Tiens ! jâai pensĂ© Ă toi lâautre jour, jâai vu dans un magazine une jupe en wax, câest un peu ce que tu fais, non? ». Câest fou, la dĂ©goulinante indulgence dont on peut faire preuve,  pour Ă©pargner un profane, dans ce genre de situation.Â
- Moi « Ah oui ! tâas vu ? il y a une grosse tendance sur lâAaaaafrique ! Câest top!» Â
En vrai, au fond de moi,  je brĂ»lais de la contredire et de lui raconter toute lâhistoire de ma collection ChĂąteau-Rouge. Mais, plutĂŽt que de plomber ce moment de "socializingâ parisien, et surtout, je lâavoue, de passer pour la meuf relou, jâai prĂ©fĂ©rĂ© ne pas relever cette Ă©niĂšme approximation, qui venait agresser une fois encore mes oreilles.
Car, au plus profond de moi,  il mâen importait beaucoup. JE  DE-TES-TE la mode du Wax ! Primo: parce quâil ne va pas Ă tout le monde au teint (faut pas dĂ©conner), et Secondo: parce quâil me rappelle Ă un stĂ©rĂ©otype du folklore africain que jâexĂšcre. Parce que le Wax, je nây peux rien, mâĂ©voque cette approximation encore : cette image fourre-tout, facile, qui ne dissocie pas culture ivoirienne, sĂ©nĂ©galaise, togolaise, Ă©thiopienne dans leur entitĂ© et diversitĂ© mais, fond, dans un pot commun, une esthĂ©tique standardisĂ©e, quelque peu rĂ©vĂ©latrice dâun intĂ©rĂȘt de surface. Je me rappelle encore, un article de 2013, titrant âlâAfrique est Ă la Modeâ (le marronnier est de retour) ! avec un peu de Keziah Jones par ci, une expo sur Johannesburg par lĂ , le tout illustrĂ© par les sneakers Kenzo, ben oui, tout de mĂȘme.. faudrait pas gĂącher lâopportunitĂ© de placement de produits des annonceurs.Â
Lâengouement pour le Wax mâinspire une colĂšre aussi triste que ce saupoudrage en est irrĂ©vĂ©rencieux.
Ado dĂ©jĂ , jâĂ©vitais les vendeurs du marchĂ© de Cocody qui voulaient me fourguer les sacs en pagne pour toutous, avec des faux imprimĂ©s Bogolan. Câest lĂ , Ă Abidjan en CĂŽte dâIvoire, oĂč jâai vĂ©cu de 1989 Ă 1996, que je suis tombĂ©e en amour avec le Bazin.
Ce tissu noble, en coton enduit, aux motifs damassĂ©s, portĂ© Ă lâoccasion des grandes cĂ©rĂ©monies en Afrique de lâOuest, qui est tissĂ© en Europe et teintĂ© de façon traditionnelle, en Afrique. (oui lĂ , volontairement jâassume dâĂȘtre boring, parce quâil vaut le dĂ©tour mon sacrĂ© Bazin !) Depuis ces images de dĂ©colletĂ©s dâĂ©paule et coiffes architecturales de Bazin riche brodĂ©s de fil dâor, jusquâaux silhouettes des touaregs mauritaniens drapĂ©s de leur Bazin indigo, fatiguĂ©s de sel et dâHarmattan Ă Bassam, tous ces instantanĂ©s captĂ©s Ă lâĂąge ado, ont façonnĂ© le moodboard de ma vie de crĂ©atrice.  Puis, au collĂšge jâai lu lâĂ©popĂ©e de Soundjata, et lâhistoire mĂ©diĂ©vale de lâempire Mandingue, jâai bu les mots et lâĂ©loquence des discours dâHouphouĂ«t,  jâai vibrĂ© ElĂ©phants le jour oĂč ils ont Ă©tĂ© les rois de la CAN et plus tard jâai lu Glissant.
Tout ça pour dire que petite, ce bout dâAfrique mâa inspirĂ© le respect quâimpose la majestĂ© des grands. Jâai appris que tu nâoffrais tes secrets quâaux initiĂ©s. Alors, tu mâas rendue curieuse, observatrice et patiente.  Je nâai jamais compris, que beaucoup ne te voie pas avec les mĂȘmes yeux et je nâai jamais supportĂ© quâon te rĂ©duise. En quittant ma chambre, ma maison et le tarmac de lâaĂ©roport dâAbidjan pour un aller sans retour, je me suis promise dâĂȘtre ton fidĂšle cheval de Troie et que je te redonnerais Ă ma modeste Ă©chelle, le trĂ©sor que tu mâas donnĂ© en me rappelant au refrain de ton hymne national, lâAbidjanaise, que je connais aussi bien que ma Marseillaise, câest Ă dire par coeur: « Tes fils, chĂšre CĂŽte dâIvoire, fiers artisans de ta grandeur ! ».
Câest ce qui a motivĂ© la crĂ©ation de ma 1Ăšre collection ChĂąteau Rouge, en 2010: sublimer ce Bazin, que mon enfance mâavait laissĂ©e en hĂ©ritage, ce chaĂźne et trame fraternel. Peut ĂȘtre parce quâon nâen guĂ©rit jamais comme dit lâautre et de surcroĂźt quand on la sent malmenĂ©e, dĂ©prĂ©ciĂ©e.... Je me dĂ©cide Ă crĂ©er un hymne Ă la noblesse afro-parisienne, en travaillant le Bazin avec des coupes de la couture parisienne. Jâimagine une collection autour de ce royaume enfoui au nord de Paris, mis en scĂšne dans un Street dĂ©filĂ© et cĂ©lĂ©brant les noces de la Princesse de BarbĂšs, par le dĂ©filĂ© des Comtesses de Rochechouart et Marquises de Magenta, qui trinquaient au Champagne et au Bissap (que beaucoup ont dĂ©couvert Ă lâĂ©poque).
Cette Ă©toffe voyageuse me parle dâun dialogue dâexcellence entre deux continents, de ponts de savoir-faire. Et câest lĂ , toute la subtilitĂ©. Le Bazin sâest toujours fait pour moi lâĂ©tendard de cette Afrique de lâOuest trop mĂ©connue, lâAfrique de lâOuest des Ă©lites, du raffinement, des lettrĂ©s, des intellos, celle des geeks, des astrophysiciens, des scientifiques de laboratoire, loin des stĂ©rĂ©otypes populaires over datĂ©s nourris Ă lâesthĂ©tique dâenseignes de coiffeur afro.
Jâai contournĂ© les tentatives dâinstrumentalisation politique qui voyaient en ma dĂ©marche un outil de mĂ©diation culturelle pour un quartier en zone prioritaire.
PersuadĂ©e que les dĂ©cideurs, influençeurs Ă©clairĂ©s saisiraient les nuances, les clins dâĆil multiples et rĂ©fĂ©rences pointues, je me suis pourtant pris le mur des Ă©tiquettes de pleine face dâun cĂŽtĂ© comme de lâautre. Force est de constater que jâaurais probablement dĂ» investir dans des sous-titresâŠ
En 2015, jâai fini dâĂȘtre achevĂ©e par lâignorance assumĂ©e dâun Ă©minent patron de presse Mode/Haute couture, pour qui je devais Ă©crire, qui aprĂšs avoir parcouru mon lookbook, me lança « je vois, câest un peu une mode sociale, que tu fais ».  Je compris que le jeu des Ă©tiquettes et le drame intellectuel de la pensĂ©e par hashtag avaient jouĂ© contre moi. Ben oui !  Qui dit mannequin noire (alias ma muse : Penda que je nâai jamais vu noire mais juste prodigieusement splendide et danseuse surtout) + textile africain, dit forcĂ©ment mode sociale⊠CQFD, alors que vous noterez, Ă lâĂ©vidence, on ne se demande pas si ma jupe crayon, mon short Ă plis creux, et ma manche gigot sont sociaux eux? (et pourtant ces symboles avaient historiquement pour moi un sens plus axĂ©)
Calmement, je lui ai dit que ma dĂ©marche Ă©tait absolument inverse. Jâai pour ne pas le mettre davantage mal Ă lâaise, poliment couvert sa mĂ©connaissance coupable et ses amalgames paresseux en mâexcusant, dâavoir multipliĂ© les messages.
Câest simple aprĂšs 3 collections avec le Bazin comme matiĂšre signature, je nâai jamais trouvĂ© de distributeur. Certes un succĂšs commercial est le fruit dâune Ă©quation complexe faite dâimprĂ©visibilitĂ© pour paraphraser le concept de crĂ©olisation dâE.Glissant (parallĂ©lisme avec les rhizomes) et je prends ma part de responsabilitĂ© lĂ dedans.
Mais, quel ne fĂ»t pas mon Ă©tonnement quand jâai dĂ©couvert en 2014 une jeune marque du nom de Maison ChĂąteauRouge (drĂŽle non ?), directement distribuĂ©e dans un concept-store que jâai dĂ©marchĂ© Ă maintes reprises⊠mais qui ne faisait que du Wax !  (Jâen parle en connaissance de cause, car jâai pu juger sur piĂšce). Jâai eu lâoccasion lors dâune soirĂ©e, de rencontrer lâun de ses fondateurs et jâai mĂȘme Ă©tĂ© Ă©tonnĂ©e par la ressemblance avec les Ă©lĂ©ments de langage utilisĂ©s. Une pure coĂŻncidence, certainement! Bref, pour revenir aux considĂ©rations marketing il est inutile de prĂ©ciser que jâai dĂ» faire une dizaine dâenvois de mes catalogues aux acheteurs de ce concept-store, sans jamais recevoir une seule rĂ©ponse.Â
Alors je me suis demandĂ©e, pourquoi ? Etais-je un peu trop en amont de la tendance ?  Ou encore est-ce le storytelling qui ne fittait pas bien⊠peut ĂȘtre trop blanche pour une mode pas assez noire ?  Une chose est sĂ»re, ne me dites plus dĂ©sormais comme en 2012 que cela ne correspond pas Ă lâesthĂ©tique de votre boutique (Cinquantaine de refus de boutiques). Mais, reconnaissez plutĂŽt que vos raccourcis esthĂ©tiques vous conduisent Ă un formatage ethnocentrĂ©, vous empĂȘchant dâenvisager des propositions disruptives, qui viendraient Ă©branler vos standards.
La patience inculquĂ©e dans ma tendre enfance me pousse Ă continuer Ă croire en lâutopie et aux chances de voir Ă©merger un distributeur fin et audacieux, avec qui nous parlerons le mĂȘme langage sans sous-titres et qui abhorra comme moi cette dĂ©ferlante Waxophile.Â
Bon, trĂȘve dâhistoires de chiffons, avant que le Bazin colonise les trottoirs de Paris, ça te dit que je tâapprenne Ă faire la diffĂ©rence entre un Java, un Woodin, un Bogolan et un Kita ? Viens, suis-moi!  âLa goe blanche, lĂ mĂȘme, elle a les sciences !â Didascalie : gros tchip puissant sur la longueur avec le regard qui va avec et Ă©clat de rire*
(*ta mĂšre conâ - Abidjan 1996)













