Je marque un temps de pause, en marchant avenue IĂ©na. Elle mâapparait un soir dâhiver, en dĂ©taillant le logo du MusĂ©e dâArt moderne de la Ville de Paris : lâesthĂ©tique du Blurry. Cette vision aux contours indistincts, produite par un jeu de surimpressions typographiques ; ce flou mâinterpelle.
Il me parle de nous, de notre rapport aux rĂ©seaux sociaux et leur turbulente immĂ©diatetĂ©, de cette course de vitesse exponentielle. Un mouvement qui sâaccĂ©lĂšre de jour en jour, au point qu'il se rĂ©vĂšle insaisissable. Et si l'esthĂ©tique du Blurry incarnait lâĂ©poque ? Ce geste que lâon ne peut figer, lâinstabilité du sujet.
A lâimage des matiĂšres fluides et vaporeuses, des pantalons et robes longues, du dernier dĂ©filĂ© Vionnet AH2017, lâĂ©vocation du Blurry glisse vers les podiums, au travers dâune spectaculaire maĂźtrise du Flou qui discipline et structure ces volumes hypnotisants. Des silhouettes aux contours fuyants s'entrecroisent. Est-ce une jupe ? Une jupe-culotte? Les juxtapositions de voiles, tulles et mousselines gĂ©nĂšrent de nouvelles transparences, qui opacifient certaines zones et en dĂ©couvrent dâautres. Les plumes chez Gucci, brumisent les chevilles dans une voluptĂ© liquide. La perte de repĂšres visuels nous Ă©tourdit et illusionne notre champ de vision.
Ce dĂ©phasage optique rappelle lâĂ©tat second, oĂč les lignes se diluent et les perspectives sâanamorphosent. La Blurry vision vient matĂ©rialiser, les effets de cette ivresse contemporaine qui anime les terrasses nocturnes et les derniers mĂ©tros parisiens. Les cadres se dĂ©placent, les distinctions se confondent, les limites s'effacent.
Une fois rentrĂ©e, je tombe sur la derniĂšre campagne de Maison Chacok. Une femme en tailleur pantalon tangerine, aurĂ©olĂ©e dâune enveloppe gazeuse, nous lance un regard diffus. Le Blurry me poursuit. Cette photo, a priori, techniquement ratĂ©e, cĂ©lĂšbre lâart du flou en pleine page et lâĂ©rige en parti pris esthĂ©tique manifeste. De lĂ , Ă y percevoir lâinstantanĂ© dâune Ă©poque troublĂ©e par la fulgurance de ses mutations, je nous laisse faire la mise au point dans quelques temps.